Ll'S MAUVAIi
ni rembrassemeat d'un squelette, n'auraient paralysé les sens de Buschard comme le fit la rencontre inopinée de sa femme ; il demeura sans voix, les yeux ouverts et les bras tendus.
Dame Yolande, dont le cœur conservait toujours un fond de tendresse pour son ingrat époux, oublia dans ce moment son indifférence et ses cruautés ; elle ne vit que Buschard, le neveu de maître Oudard, l'homme, enfin, auquel elle avait donné les tardives prémices de son cœur, et se précipitant à son col, elle lui barbouilla le visage d'un gros baiser qui faillit le suffoquer; car il tomba sur la bouche de l'écolier au moment où il commençait à reprendre haleine.
— Mon mari, Buschard, mon époux ! s'écriat-elle ; et elle le rebaisa de nouveau, tant et tant, que les argotiers, voyant si belle embrassade, se tenaient les côtes à force de rire.
Mais Jehan de Metz, singeant l'homme courroucé, l'œil de travers et la main sur sa dague, vint à propos sauver Fimpatient Buschard de l'inépuisable tendresse de sa femme.
— Vrai -bis 1 aux numéreux baisers qui sonnaient à l'entour, s'écria-t-il, j'ai pensé ouïr la grêle tomber sur mon chef. Or çà, ma petite louve , quelle rage cupidique vous poinct et
GARÇONS. \b-j
enflamme si que vous assommez le premier venu de caresses, et plantez cornes en tête de votre seigneur et maître. Vous ai-je mandée, à la fin de me muer en limaçon? Si pour ce, êtes venue, prenez-en à votre aise, ne vous gênez et faites la pauvreté sub jove et coràm populo^ c'est-à-dire, à mon nez et à ma barbe, allez, allez, vieille maraude, et comme dit maître François Villon :
Or, il est temps de vous cognoistre; Prenez à dextre et à sencstre, N'espargnez l'homme, je vous prie
Et toi , maître ribaud , continua-t-il en se tournant vers récolier , qui se débarrassait autant que possible de Tétreinte de sa femme, Buschard ou Bussard, grosse tonne de nom et de fait, veux-tu pas que je t'outre-perce de ma dague en guise de foret? Oli ! oh ! compère, qui te fait si osé de bier sur ma femme, quand tu n'as passeport que pour bier sur le ruffe? As-tu pas la visière un peu trouble ?
Car tu prends vessies pour lanternes, Trongnon de choux pour un naveau , Orde cervoise pour vin nouveau,
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Tourelle pour niolin à vent, Gros frater pour un poursuivant, Et cette vieille laide et sotte Pourpucelle gente et mignotte.
Arrière, arrière, paillard, à moins pourtant que la donzelle t'affriande, et que tu veuilles jouer le rôle de monseigneur Paris, auquel cas je ferais volontiers icelui du comte Ménélas, et loisible alors nous sera, par-devant blesches et cagoux , de tirer tant soit peu la lame, en l'honneur et gloire de cette belle Hélène. Trut, trut, dégaine, et voyons Une, deux
Et Jehan de Metz allongea le bras, comme pour porter un coup de dague.
L'écolier, dont le naturel n'était pas belliqueux , et que l'aspect d'une arme nue aurait fait rentrer en terre, s'il avait pu s'y cacher, recula de trois pas en arrière. Mais dame Yolande s'élança soudain entre les deux champions, et, retenant le bras de l'argotier, elle s'écria d'une voix émue, comme autrefois l'ange du seigneur au vieil Abraham près d'immoler son fils :
— Arrête, arrête, Jehan-le -Nez, c'est monmari.
— Ouais 1 qu'ai -je entendu? ce gros bœuf, ton mari?
— Lui-même , Jehan-le-Nez, bien légitime époux.
— Point, point, s'écria Buschard, reculant toujours, et ne voulant pas soutenir en champclos ses droits de mari; point, point, vous disje, maître Jehan, ne Técoutez, c'est une folle.
— Moi, folle ! puissent tous les diables anatomiser ma cervelle, si je ne dis vrai!
— Je vous prie et conjure, maître Jehan, n'en croyez un seul mot,
— Traître et méchant, reprit la malheureuse Yolande, peux-tu bien me renier pour ta femme, à l'exemple et imitation de monseigneur saint Pierre reniant Jésus-Christ? Es -tu pas iNicolas Buschard, écolier en Sorbonne, neveu de Michel Oudard, marchand mercier, rue du Paon, près la porte Bussy?
— Vérité est que je suis Buschard, mais point votre mari, la vieille ; je vous l'affie, maître Jehan, c'est une mauvaise langue qui cherche à mordre sur mon pauvre corps. One ne vis ni connus semblable vipère?
— Jésus, boQ Dieu! sainte Marie-Madeleine! saints du paradis! vous l'oyez! et ne l'envoyez pas à trente mille batelées de diables, pour si gros mensonges et si noire imposture !
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— Arrière, arrière, ma mie, vous êtes femme vide de sens, et pleine d outre-cuidance, criarde et mal plaisante.
— Ne te souvient-il plus , pendard , de la Saint-Martin , de ce jour où , plus ivre qu'une grive, tu me supplias de si belle sorte t'octroyer le don d'amoureuse merci?
— A d'autres, à d'autres, je n'entends rien à ces billevesées.
— Est-ce pas toi, rufien , qui , le soir, au clair foyer de ma chambre, meroba indignement mon jupon de pucelle, lequel avais tenu en conservation et bonne garde, jusqu'à près de quarante cinq ans ?
— N'en croyez mot, maître Jehan, c'est flux de bile, que la vieille a depuis un long temps dessus l'estomac, et qu'il lui faut déverser.
— Est-ce pas toi, maraud, que monsieur Tofficial a mandé en sa Cour à l'effet de m'épouser en légitime mariage, et en la compagnie duquel je me pourmenais en la foire Saint-Germain, alors que les enfans de l'argot vinrent en grande serre piller les boutiques?
— Par la barbe et les badigoinces du diable ! s'écria Jehan de Metz, je crois que la commère
GARÇONS. l4l
a tiré juste cette fois, car j'ai souvenance de ta mine et surface, blèche, mon ami.
— Et moi de ton bedon, ajouta Jehan Lubbe.
— Oui, oui, mes maîtres, c'est mon mari.
— Point, points compères, encore un coup, je le redis, cette loudière est folle, folle de haute futaie, folle à lier, et je n'en eus onc de souci, non plus que de la potence.
— Puisse monseigneur Satan t'y pendre et rependre, pour te punir de tes mensonges , effronté butor !
— Ma mie, rengainez, s'il se peut, votre langue : point ne vous connais.
— Comment, tu ne me connais point, s'écria dame Yolande, bleue de colère, et mettant son poing sous le nez de son mari, tu ne connais point ta femme légitime ?
— Que le cancre me vienne aux moustaches, si je mens; car onc ne fus marié, compères!
— Toi, coquin?
— Oui-dà, car j'ai toujours tenu le mariage à horreur, autant et plus que l'eau. Donc, par les houzeaux de saint Benoît, mes maîtres, et par ma trogne rubiconde, je jure que n'eus jamais d'autre mie que la pinte , et pouvez bien m'en croire.
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— Eh bien ! sac à vin, cousu de mensonges, accole celle-là, en mon lieu et place, je la baille à ton souhait ! puisse -t- elle te casser la tête et me venger !
En disant ces mots, dame Yolande lança de toute sa force à la tête de son mari l'énorme pinte qu'elle tenait à la main, et qui devait étancher la soif inextinguible de Jehan de Metz : puis elle courut à toutes jambes cacher sa honte et sa colère dans la hutte de son nouvel époux.
Mais la pinte, lancée d'une main peu sûre, et d'un poids trop considérable, ne monta pas jusqu'au front de l'écolier; elle vint s'amortir sur son gros ventre. Buschard, au coup inattendu, perdit en même temps la respiration et l'équilibre, mesura la terre une seconde fois, et culbuta dans les flots de vin échappés du vase renversé. Une explosion de rire précéda et suivit sa chute.
Olivier s'empressa d'aller , avec une feinte compassion, relever son malheureux camarade; mais ses doléances contenaient tant d'ironie , qu'elles irritaient encore plus la mauvaise humeur de Buschard.
— La coquine ! la pendarde ! la ribaude !
s'écria-t-il, en se relevant, le pourpoint tout
souillé de vin et la faee plus rouge et plus violette qu'une poignée de guignes écrasées.
— Oh! le merveilleux fard, ajouta Jehan de Metz, voilà le dieu Bacchus en personne.
— Quel beau mufle de soleil couchant! reprit un autre.
— Autant valait dedans que dehors , n'est-ce pas, maître Pansart, car vin répandu, vin perdu ? repartit un troisième.
— Vieille louve ! vieille marane ! sorcière! manéfle ! continuait Buschard en s'essuyant la face.
— -Par saint Yves! répondit Olivier, je n'y comprends note. Maître Buschard, était-ce la berlue qui vous faisait ne point voir et reconnaître madame votre femme, ou bien la peur du poignard de monsieur Jehan de Metz?
— Que t'importe, chien de bazochienPne remue tes babines, et laisse-moi.
— En vérité, c'était mal à vous de ne pas répondre aux embrassemens et accolades de la commère, d'autant que maintenant elle n'est à votre charge.
— Tais-toi, louveteau de parlement, mêle-toi de tes affaires et laisse les miennes.
— Oh! oh! maître Buschard, reprit le bazo-
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chien , excité par les éclats de rire des bandits , et par la poltronnerie naturelle de l'écolier, quelle mouche vous poinctj pour le prendre si haut avec moi?
— Arrière, arrière, face de caverne, et ne m'échauffe le harnois davantage, ou je te retourne ni plus ni moins qu'une volte d'oeufs en poêle.
— Crois-tu donc me faire peur, mon ami mardi-gras, avec ton ventre à la poulaine, et ta voix de taureau ; je le soutiens et maintiens envers et contre toi, ce que j'ai dit est vrai, aussi vrai que tu as la mine et façon de poltron et cornard , tout ensemble.
— De par le diable ! tu en as menti, face étique , aune de tailleur , fourreau d'épée , sonde de commis, escopette d'IIippocrate. Vrai bot! si n'était-ce par égard pour toute la compagnie , mon bras ferait connaissance avec tes épaules.
— Par saint Yves de Bretagne ! mon patron, le
drôle a l'air de me porter défi Avance donc,
tonne de graisse, matelas de gros lard. Avance quelques pas , si tu n'as courage de brebis : que je prenne sur ton dos la mesure d'une volée de coups de bâton.
— Me voilà, nimbot!... La peau te démanget-elle à ce point, que tu ne puisses attendre un
petit.... Vite, vite, un tribard, pour chatouiller les côtes de monsieur le procureur.
Bien dit, maître Buschard, un bâton , répétèrent les argotiers ; allons, enfans de la truche, en avaiit, l'estoc volant.
— Et vous autres, en arrière, en arrière, cagoux, s*écria le grand Coësre , qui s'était levé de son siège, et qui faisait tourner en l'air, comme une roue rapide, son sceptre de pommier. Or sus, blesches , la place est à vous ; biez sur la dure , et taillez la besogne — Trut, trut, argotichons.
Guillaume Ogier alla se rasseoir tranquillement sur son trône, comme un juge de camp qui préside au tournoi. Les argotiers se reculèrent, et les deux champions demeurèrent au milieu du terrain ; seuls, face à face, immobiles, le bâton dans les mains, la menace à la bouche, mais la peur au fond de l'âme, et le frisson dans tous les membres.
Cependant , encouragés par les cris tumultueux de la bande, qui attendait avec impatience le heurtis des bâtons et le choc des coups ; comptant tous les deux sur leur crainte du mal et leur lâcheté, pour ne point s'estropier . ils s'avancèrent l'un contre l'autre, d'un pas lent, à la manière des loups, ou des chevaux de ma- H- 10
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né^G , c'est-à-dire en traçant un grand cercle.
Enfin, lorsqu'ils vinrent à se rencontrer, ce fut un fracas de coups de bâton , à croire qu'ils étaient passés maîtres en l'art de manier cette arme redoutable. Ce cliquetis terrible fit bondir de joie le cœur des assistans. Les voix éclatèrent de nouveau, et tous les bandits, l'œil ouvert et le col tendu, comme une troupe d'oisifs faisant battre des cliiens, stimulaient par des gestes et des cris les deux malheureux champions.
— Trut, trut, gros pansart 1 à la tête! à l'antibuste!... disait l'un.
— Ferme du pied, Olivier le diable ! plus bas de la pointe, camarade! Plus bas, drôle! interrompait un autre.
— Braves péchons, ne reculez surtout, et en avant les feintes. . . .
Mais nos deux braves ne sonnaient mot , avançaient, reculaient chacun à son tour; puis, redoublant d'efforts, frappaient de plus belle. Mais les coups n'entamaieiit que l'écorce de leurs bâtons, car il les tenaient constamment levés en l'air, et croisés comme des rapières pendues dans une salle d'armes.
Ce jeu cependant ne pouvait durer sans que
les regards de la troupe argotique ne pënétraosent la ruse.
— Que fait donc ce gros bœuf pour suer sang et eau, s'écria Jehan de Metz ; cuiderait-on point qu'il bat du vent et hache de l'air?
— Vrai bot ! que de coups de bâton perdus ! reprit Guillaume Ogier. Par saint Tribart! ces drôles ont mine de jouer aux baguettes, et se gaber de nous.
— Sur ma foi, repartit Jehan Charrot, les compères n'ont garde de se toucher. Yoici jà une bonne heure qu'ils bataillent et point n'ai yu le moindre coup cheoir sur leur échine. Ai grande envie de leur octroyer sur les épaules une petite anguillade à la sauce de nerfs boins.
— Oh! oh! camarades, Olivier le diable et Buschard la tonne, continua Jehan de Metz en s'avançant avec Jehan Charrot, vers les deux antagonistes qui suaient à grosses gouttes, et dont les mains étaient toutes bleues et engourdies du retentissement des coups, mes petits compères, ce jeu n'est bon qu'à bailler fouet aux mouches. Par ainsi, mes mignons, si le dos vous démange, et si voulez vous battre, laissez faire à monsieur et à moi, et avisez comment gens de cœur se servent de martin bâton.
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Aussitôt le malin argotier s'empara du bras d'Olivier, le serra fortement de la main gauche, puis, saisissant son arme avec la droite, il prit l'attitude d'un professeur d'escrime qui donne la première leçon à un duelliste apprenti.
— En garde! maître Buschard, en garde et attention! s'écria Jehan de Metz; voici mons Olivier qui va servir de champ à notre démonstration. C'est ce coup que nous nommons le faux montant.
En même temps, faisant mine de pointer la tête, il coucha sur le ventre du Bazochien une taillade si serrée, que l'infortuné en poussa un cri terrible.
— C'est peu de chose, camarade, reprit Charrot, qui tenait le bâton et les doigts de son élève enfermés dans son énorme main; à ce ribaud allons répondre par le rasteau.
Et le bâton, raflant tout à coup le chef de Buschard, lui glissa le long de l'oreille, et lui sillonna tout le côté droit de la figure.
— Ce n'est rien, l'ami, repartit Jehan de Metz ; avons à notre aide, au besoin, l^endosle^ qui va faire merveille; qu'en dites-vous, compère?
Et les côtes du roi de la Bazoche sonnèrent sous un nouveau coup vigoureusement assené.
CAUÇONS. l49
— Oui-dà ! maître Jehan; mais à vous le brasselet.
— Assez, assez ! crièrent les deux élèves.
— Point, point, mes mignons ; voici encore l'acquige-liabin, que ne connaissez 1
— Et puis, le courtier qui vaut son prix.
~ Ho, ho! je n'en puis mais! je meurs 1
— Saint Yves, à l'aide, au secours!
— Comment, drôles, vous lâchez pied, et voulez jouer des houseaux. Que le mau de terre vous bire ! claque-dents, et doubles poltrons, voici de quoi chanter sans musique. Avalez, avalez les horions !
Et les coups de bâtons grêlèrent plus dru que jamais sur les épaules des deux fugitifs, dont les souffrances et les plaintes excitaient de plus en plus la gaîté des enfans de l'argot ; car la basse-taille de Buscliard, qui beuglait comme un taureau, jointe à la voix glapissante d'Olivier et l'accompagnement sourd et mesuré du bâton, formait un concert dont l'harmonie chatouillait délicieusement les oreilles.
Le jeu fut mis à fm par la soudaine arrivée d'un petit homme, au teint brûlé, qu'on reconnaissait à son pourpoint usé, jadis galonné d'or.
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à son rouge turban, à ses jambes nues, pour l'un des chefs de la tribu bohémienne,
A son aspect , les éclats de rire cessèrent , et le cercle tumultueux se rompit. Buschard en profita pour implorer sa protection; et, les mains jointes, il courut se précipiter à ses genoux. Mais lui, passant froidement et sans l'écouter, le repoussa du bout du pied, comme un animal immonde, et continua sa marche jusqu'au siège du grand Goësre.
— Yentre-mahom ! s'écria-t-il ; Guillaume , es-tu crème d'honnêteté , sans peur de la roue et potence, que tu laisses tes mions, blesches et cagoux, mener si grand bruit et tocsin horrifique ?
— Que t'afTiert, Zingaro? parle, que veux-tu?
— Te dire, gros Goësre, que le foignard ^ est de retour au camp.
— Eh bien ! visage d'Ethiopie, que ramène-t-il ?
— Rien, qu'un vieux pelé sans sou ni maille.
— Foin de lui ! par la ratte-diable, il gâte le métier. Mais que veut-il ?
— Qu'on lui livre, sur l'heure, un péchon de ta bande, du nom de Buschard ou Bu-ssard.
* Foignard, terme d'argot; le capitaine.
GARÇONS. l5l
— Tiens, le voilà roulé comme un paquet de vieux linge sur la dure; relève-le si tu peux.
— Allons, debout I et suis-moi !
— Grâce, grâce, mon bon sire de Bohême, ayez pitié de moi !
— Par le neveu de Golpherin, debout, drôle ! ou mon poignard te baillera des jambes !
A ce mot, l'écolier se releva aussi vite qu'il le put; il jeta un triste et douloureux regard sur son compagnon d'infortune, et se mit en devoir de suivre le Bohémien.
-- Bonsoir, Guillaume, dit le Bohémien, le soleil jà tourne les talons, et voici l'aube des mouches ; bonsoir, gros Coèsre ; aie soin de dormir en lièvre cette nuitée , car le foignard a vu rôder Martin P.ouau près la ferme Saint -Lazare, et adieu !
— Au diable, mon petit cuir tanné 1 au diable, toi et ton foignard !.... Le vieux Guillaume sait son métier; et bien avisé sera Martin Rouau, s'il boute la main sur le prince de l'argot ; est-ce pas, enfans de la truche?
— Vive l'argot l à bas les chiens de Bohême! répétèrent les bandits, et ils se remirent à boire et à crier de plus belle.
Buschard disparut avec son guide sous les ra-
meaux épais de la forêt, marchant d'un pas inégal, traînant la jambe, se frottant le ventre et le dos, et questionnant sans cesse le Bohémien , qui ne lui répondait pas ; plus il approchait de la hutte du chef, et plus son cœur battait; car il tremblait d'avoir affaire à Satan en personne.
En effet , ce chef de bandits nuit et jour portait un masque, vivait seul et retiré dans sa cabane; et bien qu'il ne se mêlât pas aux jeux et aux orgies des autres bandits, cependant il s'en faisait craindre et obéir. Cet être inconnu, dont la puissance morale dirigeait à son gré la force grossière et brutale de quatre ou cinq cents brigands, ce mystérieux capitaine, dont on apprenait la vengeance en même temps que la colère, devait naturellement inspirer des craintes sérieuses au crédule et poltron écolier. La laideur diabolique et la peau noire du Zingaro , son aide-de-camp, y contribuait plus que tout le reste. Dans sa frayeur, il pensa au pauvre Ludder, et il gémit profondément d'avoir perdu un si gentil et si bon camarade; car c'était son fidèle appui, son guide et son défenseur; avec lui, jamais il n'avait eu besoin de songer aux inquiétudes et embarras de la vie ;, toute sa peine et son souci n'avaient été que de trouver à boire :
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mais depuis le jour où, faits prisonniers tous deux par les argotiers, ils avaient été traînés au Bourget, pour y être égorgés; depuis le jour surtout, où, la garde prévôtale ayant surpris et attaqué les deux camps, Ludder n'avait échappé au coutelas des bandits, que pour disparaître sous les piques et arquebuses des archers ; de ce moment, l'infortuné Buschard, abandonné à lui-même, avait essuyé de nombreuses et continuelles alarmes; il s'était voué à la corde, pour racheter sa vie; et pour fuir sa femme, il s'était fait battre ; enfin, enrôlé dans une bande de voleurs , le dos couvert de plaies , le gosier sec et le ventre vide , il allait se trouver en tête à tête avec le diable.
Le neveu du mercier n'avait pas l'organisation morale assez forte pour résister à tant de peines et d'effroi ; de grosses larmes coulèrent de ses yeux.
Il pleura , sanglota si stupidement, que le Bohémien partit d'un grand éclat de rire. ' Mais quand ils furent arrêtés devant la hutte du capitaine , aux larmes succédèrent tous les symptômes de la terreur; et jamais il ne voulut avancer d'un pas.
Alors le Zingaro, sans plus attendre, posant
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son pied sur les omoplates de l'écolier, lui coiri muniaua bientôt le mouvement; il l'envoya, malgré lui, tomber au fond de la cabane, et le fit rouler aux pieds d'un vieillard, que Buschard, en se relevant, reconnut pour son oncle le mercier.
Amoureux, de par ie diable, il n'a garde pour le présent; mais la mémoire et souvenance de ses amours luy tournent maintenant en grand ennuy et fascherie. Bonaventure Desperrikrs, Cjmbalum mundi.
Ce temps pendant, comme j'ai entendu, Aulcun devoit ung jour estre pendu En la ville, et à l'après-disnce ; Ainsi estoit sa povre destinée.
Charles BouRDiGNÉ, Légende de M*". Pierre Faifeu
Les, vapeurs de minuit noircissaient les sentiers déserts de la forêt du Bourget, lorsqu'un coup de feu partit au milieu des arbres, et un cri plaintif se fit entendre dans le taillis.
— Eh vite! pied à terre, monsieur le chevalier, dit tout bas une voix de jeune homme, et acquestez avec la pointe de votre rapière si
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parmi les feuilles pourrez larder le ribaud que je m'en viens de saler si rudement.
— Yert-et-bleu 1 messire, laissez agir ma lame, et je vous en tiendrai , par l'âme de mon corps, beau et fidèle compte.
— Par l'arquebuse de monseigneur saint Pierre ! reprit le premier interlocuteur, si n'était le malandrin gorgiasement armé de cabasset, grèves et solerets de fme trempe, il est force qu'il soit trépassé sur cette fois. Tenez, Alain, mon beau page, reprenez votre hacquebute , et la veuillez charger de rechef, en cas de nouvelle surprise.
— Oh! hé! monsieur le chevalier! où êtesvous? que bataillez-vous-là dans l'ombre ?Le maroufle ne serait-il que blessé; et se voudrait-il défendre? Attendez, je descends de cheval, et m'en vais vous faire aide et secours.
— Maugré-bieu ! reprit le chevalier sans l'écouter ; tiens , avale encore ce coup d'estoc, et cet autre-ci, et celui-là encore. Ah ! tu lie veux pas te rendre, gredin, et fais mine, bien mieux ! de vouloir tenir tête au chevalier du guet ! Tu as beau contrefaire du mort , mon mignon , pour te refuir du combat ; M. le capitaine de Laborne, et tous ces braves hommes d'armes qui
nous accompagnent, sont témoins que c'est moi qui t'ai tué. La Yierge et les saints m'étranglent avec mon ceinturon, si ta laide grimace me fait retraire d'un cheveu ! Tiens, pare-moi celui-ci, et celui-là; tiens, tiens, avale, avale!
Et s'escrimant à grand fracas au milieu d'un buisson, celui qui parlait ainsi semblait mettre fui à un combat à outrance.
— Par la ratte-diablel finissez-en, repritle jeune Hugues de Laborne, en s'approchant du chevalier, sinon nous n'arriverons avant le jour, avec nos hommes, au château de la comtesse, ma noble mère. Le bandit est-il bien mort?
— S'il est mort! vertubois! on le serait à moins; il y a une heure que je l'occis.
— Donc, coupez-lui la tête, monsieur le chevalier du guet, et l'appendez à l'arçon de votre selle : demain il s'en viendra jour, et quel il est il se connaîtra.
— Merdigues î je n'y faudrais, messire capitaine, si n'était une légère difficulté.
— Laquelle, monsieur le chevalier ?
— C'est que notre homme n'a point de tête.
— Point de tête ! murmurèrent les hommes d'armes, en se dressant sur la selle de leurs chevaux.
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— Êtes-vous point fol , monsieur du guet ? à certes il a crié lorsque je l'ai, blessé. Point de tête?... Comment se pouvait-il qu'il se défendît en pareil état et accoutrement? tirez-le donc sur le chemin, et voyons quel est ce prodige ; le prenez par la jambe, et nous l'amenez ici.
— J'en tiens une, sire capitaine; mais c'est pour le moins la jambe de quelque géantç peutêtre celle d'Antée, fils de la Terre, car il semble tenir furieusement au dos tanné de sa vieille dame de mère. Viendras-tu pas, maudit? es-tu greffé sur les cornes sataniques? Te voilà donc €nfm! Ah! à l'aide! au secours! au voleur! au guet !
Et on entendit tout à coup le grand chevalier tomber lourdement , puis rouler au milieu du buisson, cherchant à se débarrasser d'un corps pesant qui paraissait l'avoir entraîné dans sa chute.
Le jeune capitaine ordonna à ses hommes de ne point bouger ; il mit l'épée à la main, et se fut bientôt élancé au milieu du taillis. Tandis que les hommes d'armes attendaient avec anxiété, au milieu des ténèbres les plus épaisses, l'issue de cette singulière aventure, et tandis que le page du comte allumait quelques fendilles sèches
avec la mèche de son arquebuse, les chevaux, impatientés, piaffaient, les naseaux au vent, et commençaient à hennir, comme il advient souvent lorsque le péril est proche.
— Ouf! je suis mortl criait le chevalier du j^uet ! j'étouffe 1 à l'aide ! capitaine ! à l'aide !
Hugues se fit jour jusqu'à lui, et, marchant sans bruit, il étendit le bras vers le buisson ; une main vigoureuse étreignit fortement la sienne, et le grand chevalier, se levant tout à coup, poussa un cri horrible.
Au même instant, le page accourait, portant une branche de sapin enflammée.
Quel spectacle s'offrit alors aux yeux des acteurs de cette scène bizarre ! Le chevalier du guet , pâle , les traits renversés , les cheveux droits sur la tête , pressait convulsivement le gantelet du capitaine, qu'il avait pris, dans sa stupeur, pour le redoutable poignet de son antagoniste. Il fixait son regard hébété sur un cadavre décapité, qu'il venait de percer de quatorze coups de rapière. Un gros hêtre qui portait à chacun de ses rameaux une douzaine de malfaiteurs , dont le prévôt du roi avait fait justice le matin, suffisait pour éclaircir tout le mystère. I.o terrible géant était un petit lansquenet
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que les sergens avaient pendu par les aisselles, après lui avoir tranché la tête, pour l'exemple. Le chevalier, à force de tendre la hart qui attachait le cadavre aux dernières branches de Tarbre, avait enfin rompu ce lien fragile, et mesuré la terre sous le poids du Mauvais Garçon.
La confusion du pauvre chevalier fut grande; mettant le pied sur l'importun flambeau qui était venu révéler sa honte, il se hâta de remonter à cheval, sous la grêle des quolibets que la bonne humeur du jeune comte commençait à faire tomber sur lui.
— Par-Dieu! mon cher chevalier, confcsserezvous au moins que ces bandits sont gent fort traîtresse et rancuneuse. Quoi! après sa mort, ce mécréant en voulait-il pas encore à vos os? De vrai, n'eût été ma venue opportune , il vous pilait comme millet, et sans crier gare ! Ce n'est pas assez de les pendre, vraiment, il les faudrait dépecer comme rouelles de volailles ; à votre place, j'en coucherais ma plainte à monsieur le lieutenant criminel.
— C'est bien ! c'est bien! reprenait le chevalier du guet, en poussant son cheval en avant; marchons toujours, et plutôt que vous gaber de moi, ferez plus cautement, tenant votre haque-
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bute en état ; car (Dieu nous garde ! ) le chemin est si tellement noir, que les bandits auraient beau jeu de nous arquebuscr du haut de ces arbres. Savez-vous que nous pourrions bien tomber au centre de leur quartier-général ?
— Mes hommes sont-ils pas bardés ainsi que moi, mêmement leurs chevaux, dont de bons cham freins remparent si sûrement la tête?
— C'est parlé d'or, capitaine , pour vous et votre compagnie , qui défieriez Satan sous votre harnois; mais à mon regard, pauvre diable que je suis, de quoi me servira ce joli pourpoint à crevés de satin.... Halte!.... silence! Oyez-vous
des pas dans la feuillée? si c'était notre revenant! celui qu'avez blessé d'une pierre de
votre haquebute.
— Oh! pour celui-là, messire chevalier, sans point de doute, il est hors d'état de me garder rancune, dit le jeune comte, en riant aux éclats.
— Moi, je ne l'affierais, et croirais plutôt
Mais cette fois je n'erre point, regardez làbas voyez-vous cette étincelle qui paraît courir le long du chemin, en avant de nous c'est
la mèche d'une arquebuse ! Si m'en croyez, nous tournerons brid-e.
Et déjà le prudent chevalier du guet, se cou- II. 11
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chant sur le cou de son cheval, cherchait à s'abriter derrière un massif d'arbres. Hugues le saisit parle bras et le força d'avancer.
— Tout à coup, l'étincelle s'abaissant devint une flamme vive et brillante. Une détonation se fit entendre, et le cheval du capitaine tomba bruyamment avec son cavalier.
— Miséricorde ! je vous le disais bien, criait le chevalier du guet. Malheur ! malheur 1 il est tué! pauvre jeune homme! Maître Alain, voyez si son cœur bat encore. Ramassez votre jeune
maître Et vous autres, courez sur le brigand.
Allons, allons, piquez. Un si gentil seigneur !
qui promettait d'aller si loin ! — Maître Alain, je sens le cœur qui me défaut dedans sa capsule... Ah! ah 1.*. venez voir si je ne serais blessé! mon Dieu, mon Dieu! quel malheur!
— Par la mort-diène ! aurez-vous bientôt parachevé vos litanies de poltron? s'écria le comte deLaborne, en se -relevant; je ne suis mort non plus que vous ; mais mon pauvre cheval n'en reviendra pas, et ce m'est gros déconfort. Trois doigts de mon gantelet , je les puis mettre dans sa blessure, qui est dextrement ouverte au-dessous du cœur. Pauvre cheval, adieu ! moi qui t'avais nourri et dressé à tous nobles exercices —
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il est force que je te laisse à présent sous la dent des loups.
En disant ces mots , le comte poussa un soupir, et, enfourchant un cheval de main que son page conduisait derrière lui, il ordonna à sa compagnie de se remettre en marche.
Cependant, quatre hommes d'armes, qui s'étaient détachés de la troupe pour courir sur les traces du brigand, revenaient au pas vers leurs camarades.
— Eh bien ! leur cria la voix tremblante du chevalier du guet, avez-vous pris l'assassin du cheval de monsieur le comte? liez-le, le garrottez avec des grésillons de hart. Engardez sur toutes choses qu'il ne rrous puisse faire de mal.
— Messire capitaine, dit un des soldats, c'est bonne prise que je conduis devers vous. En place de ces figures damnées de Mauvais Garçons, voici deux prisonniers de meilleure encolure, et dont je cuide que serez satisfait. Ce sont deux gentes pucelles, qu'avons trouvées chevauchant parle chemin sur une mauvaise mule. Je vous en fais hommage, capitaine, et s'il se rencontr<'. qu'en soyez content, je vous prie n'oubher cet exploit en mes états de service.
— Oh! oh! mes belles, interrompit le che-
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valier du guet qui commençait à se rassurer, que faisiez-vous à cette heure dans la forêt du Bourget? si n'avez frayeur des fantômes, devriezvous pour le moins redouter la rencontre des brigands.
— Monsieur, dit une douce et timide voix de femme, nous veuillez prendre à merci.
— C'est à nous, bel astre, à vous crier merci ; n'était mon cheval qui me gêne un petit, serais à vos jolis genoux. Yous êtes avec des gens du roi ; il ne vous arrivera point de mal ; et je me déclare votre chevalier, ains que je sois déjà celui de monsieur le prévôt de Paris. Pourquoi ce nom fait-il trembler la main de votre douce compagne? Yertuguois ! rassurez-vous; laissez votre roncin brouter l'herbe, car vous ne nous pourriez suivre avec vme telle monture. Cette damoiselle va monter en croupe derrière moi; messire Hugues de Laborne se chargera de votre précieux fardeau. Allons, voici que vous tremblez à votre tour; songez que vous êtes en main de braves gentilshommes, et nous vous rendons ce matin au point du jour au château de la noble mère de monsieur le capitaine.
— Je ne veux pas ! s'écria la jeune fdle. Oh 1 non, laissez-moi.
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— Vous duirait-il être mangées parles loups, ou mignonnées par les Mauvais Garçons. En dépit de vous il nous faut suivre.
Et le galant chevalier du guet, mettant pied à terre, porta la jeune fille sur le cheval du capitaine de Lahorne, puis, se tournant vers sa compagne, il Tenlaça de ses longs bras, puis amoureusement il la jeta sur la croupe de son coursier, non sans avoir ravi dans l'obscurité un baiser muet qu'on n'eut pas la force de refuser.
— Tenez-vous à mon ceinturon, disait-il, en donnant doucement de l'éperon dans les flancs de son cheval, et me prêtez cette main blanchette, que je la réchauffe de mes deux mains. Que je ne joue plus à jeter la barre, le dimanche, avec les petits garçons, sur la place du Châtelet, si trouvai jamais peau plus doucette, et taille plus déliée. Allons, sire capitaine, en marche , voici de quoi employer le temps qui nous demeurerait vide. Il est plusieurs diversités de leçons. Cejourd'hui , je vous en veux donner une sur le chapitre de galanterie. Qui de nous deux réussira le premier? Bien affectueusement évertuez toutes vos forces, et de corps et d'en^ tendement , et nous verrons si tout succède à votre désir. Pour ce qui est de moi. je veux pour-
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suivre cette entreprise, et la briguer chaudement et de grande affection.
Puis 5 se tirant de quelques pas à l'écart sur la droite, il continua d'avancer, baissant la voix et entrecoupant ses phrases de grotesques soupirs.
— ' Mignonne de mon cœur et de mon âme , où donc alliez-vous de cette sorte, quand la nuit s'assombrit à faire trembler un soudard , et lorsque chaque aune de terrain de ce maudit bois contient plus de moustaches de brigands que de pieds d'arbres? Dites, ne voulez-vous point répondre ; aurais-je involontairement fait offense à vos beaux yeux? Souffrez que je leur demande tout bas mon pardon.
Et Ton entendit un gros baiser résonner dans l'obscurité, puis un aigre éclat de rire qui modula sur un fausset de femme.
— Par le diable ! chevalier! cria le comte de Laborne, je cuide que, sous l'ombre de menus et frivoles devis, déjà menez l'œuvre totale à chef. Maugré-bieu ! votre belle est-elle déjà de votre personne encapriciée à ce point qu'elle vous ouvre la porte de toutes délices et voluptés? Yert-et-bleu! je ne vous damerai point cette -ci. La mienne est muette, ou sa langue
est gelée par les brouillards, car je n'ai pu entendre encore un mot tomber de sa bouche, depuis que je me suis accosté d'elle. Dites, chevalier, sur quel propos étiez -vous? Vous êtes tous deux joyeux comme tabours à noces, toujours sonnant.
— Pour vous répondre, je ne puis, répliqua le chevalier, mettre mes affaires en nonchaloir. Me laissez poursuivre mes études et négoces.
— J'acquiesce en cette raison ; donc passe sans flux, et en prenez à votre aise.
Cependant le chevalier, encouragé par le peu de résistance qu'il rencontrait, pressait de plus en plus la créature charmante que le hasard avait placée entre ses bras ; il en détaillait dans son esprit tous les charmes, que l'obscurité lui cachait si mal à propos; il analysait, par la pensée, ce cœur qu'il sentait bondir dans sa main. Peut-être appartenait-il* à une jeune fille simple et novice , et contenait-il le germe d'un premier amour. Sans doute il battait dans un corps délicieux ; il colorait d'un sang rosé une fraîche figure de seize ans, animée par deux yeux d'ange; des sourcils noirs devaient encadrer ce regard enchanteur; et le vent du nord, qui soufflait en ce moment , faisait probable-
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ment voltiger à Tentour des bouquets de cheveux fins et doux comme des écheveaux de soie.
Peut-être était-ce une fdle de qualité, qui fuyait l'oppression d'un tuteur dénaturé ! Peutêtre une dame de noble lignage qui avait abandonné, la nuit, le manoir de son vieil époux ! Un jeune gentilhomme aimable et spirituel , après une telle rencontre, pouvait, devait devenir son protecteur et son ami ; il y avait peutêtre tout un avenir dans ce coup du hasard ! La fortune prend quelquefois des routes si bizarres I
Le chevalier n'eut pas de peine à se persuader en un instant que ses rêves étaient une réalité; il se figura qu'il reconnaissait les traits de la belle inconnue, quoiqu'il ne pût voir seulement les oreilles de son cheval. Il se fit croire à luimême qu'il avait entendu quelque part cette voix douce, qui n'avait pas encore parlé, et, passant bientôt du vague de la généralité à la spécialité absolue, il resta convaincu que celle qu'il portait en croupe était une dame d'honneur de feue madame Claude , première femme du roi François I", qu'il avait remarquée, huit ans auparavant, à l'entrée de la reine à Paris.
Lors il se prit, dans l'effusion de son éloquence sentimentale, à lui rappeler les plus minutieux
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détails de la cérémonie ; comment la reine, vêtue d'une robe de drap d'argent, portait un surcot d'hermine sur son corset tout chargé de pierreries et de grosses perles , ayant sur les épaules un manteau royal de velours cramoisisandale, semé d'hermine; comment venait après elle madame d'Angoulême, mère du roi, dans une litière couverte de velours noir , dont les chevaux étaient conduits par deux enfans d'honneur; comment suivaient et marchaient en ordre les duchesses et comtesses , les fronts ceints de chapeaux ducaux et de cercles d'or; comment suivaient trois beaux chariots dorés, armoriés aux armes de madame Claude, comme reine, femme et fille de roi, dame héritière du pays de Bretagne ; comment venaient encore après les capitaines et leurs lieutenans, avec les archers de la garde, vêtus de hoquetons à'orfavericj, à la salamandre royale.
— Ah, madame ! continuait le chevalier, qui parlait toujours seul, sans s'apercevoir qu'il n'obtenait pas de réponse, remettez-vous ce jour en mémoire : vous souvient-îl pas de l'échafaud de la porte Saint-Denis , dressé triomphamment pour l'entrée de la reine, que vous acco*mpagniez? Au plus haut, y avait un ciel clos, d'où
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sortit une colombe tenant une couronne d'or et dénotant le Saint-Esprit, laquelle colombe descendait au milieu dudit ëchafaud, où y avait une jeune dame vêtue d'habit vierge , joignant les mains, les cheveux pendans, qui représentait la reine, laquelle colombe lui asseyait la couronne sur le chef, puis remontait au ciel. A dextre et à senestre de ladite dame étaient six dames du vieil testament, habillées à l'antique ; et au bas, quatre autres dames, nommées Justice^ Magnanimité j Prudence, et Tempérance, représentant quatre veuves qui régnent au royaume de France, c'est à savoir : madame d'Angoulême , madame d'Alençon , madame de Bourbon , et madame de Yendôme. Le peuple criait : Noël ! Noël ! soyez les bienvenues ! Et mon cœur, plein de vous, répétait le cri.
Oh! je n'ai rien oublié! Vous marchâtes avec madame Claude jusqu'à la Trinité, où on voyait six personnages , parmi lesquels un nommé Bon-Conseil, tenant un papier, et l'autre , Bon- Vouloir , portant l'étendard des Vertus. A la Porte-aux-Peintres , vous souvient-il pas d'un grand soleil d'or qui contenait une jeune dame, vêtue de blanc , nommée dame Charité? Et audessous étaient quatre déesses , et au milieu
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d'icelles, la dame Foy^ tenant un écu où étaient pourtraites les armes du Pape et du Roi. Vous vintes ensuite à la fontaine Saint-Innocent , où se trouvait un cœur fermé, et dedans ledit cœur étaient trois jeunes dames, Amour divin^ Amour naturel^ et Amour conjugal^ accompagnée&^ du roi David et de la belle Abigaïl, laquelle se tenait à ses genoux, lui présentant divers vivres et présens.
Veuillez me remettre en souvenance : c*est moi qui vous escortai à Notre-Dame, puis le soir, au souper royal, dans la grand'salle du palais, où vous prîtes place, avec les dames et damoiselles, à la table de marbre. Vous ne fûtes bors de ma vue un seul instant, et votre beauté me fit grosse peine , quand je vous avisai parlant tout bas à monsieur de Guise , qui, ce jour-là • faisait Toffice de pannetier, comme monsieur le comte de Laval , celui d'écuyer tranchant. A chacun service que l'on apportait sur la table , je n'entendais ni trompettes , ni clairons , qui pourtant sonnaient en belle manière, à bannières déployées; je ne voyais que vous, je n'entendais que vous, et mon pauvre cœur, tout transpercé des rais de vos beaux yeux, n'a pu encore voir fermer ses blessures. Un gracieux et bien
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plaisant baiser de votre bouche est le seul maître-mirre qui les puisse dûment clore à cette heure.
Et le chevalier du guet, ne pouvant contenir la flamme qui le brûlait , étreignit sa conquête dans ses longs bras , de façon à lui faire perdre la respiration. La douleur arracha à la fugitive un cri aigu qui retentit dans la forêt : sa bouche entr 'ouverte se serra convulsivement; mais, par malheur, le nez aquilin du chevalier ne put faire une retraite assez prompte , et un hurlement épouvantable annonça qu'il se trouvait momentanément arrêté entre les deux os maxillaires de la sensible inconnue.
Un éclat de rire parcourut les rangs des hommes d'armes, et l'hilarité redoubla lorsqu'on entendit la monture du chevalier s'abattre tout à coup, et le couple amoureux rouler avec un double gémissement sur un tapis de feuilles mortes.
— A l'aide! cria le chevalier du guet, les sangles ont rompu, et nous voici à terre ! Puis, s'adressant à sa compagne :
— Seriez -vous blessée, âme de mon âme, lumière de ma vie ?
— Au diable ! chien de ribaud ! repartit la vovageuse, avec une voix enrouée de courroux.
Que la rogne te coiffe pour éteindre en toi si honteux désir cupidique!
Les rires redoublèrent, et le capitaine de Laborne fit faire halte pour donner au pauvre chevalier le temps de se remettre en selle. On l'entoura, on le releva, ainsi que sa compagne, qui reprit le ton de l'invective , au grand contentement de la troupe, aussitôt qu'elle se sentit sur ses pieds.
•^ Devrait -il pas avoir honte, mes gentilshommes, j'en appelle à vous, ce damné rufien , de me presser ainsi de mode à m'étrangler, malgré mes cheveux gris et mes soixante-neuf ans?
Le chevalier jeta un cri d'horreur.
— Carcasse de potence! s'écria-t-il, tu me voulais donc pis que mal de mort , me laissant ainsi te mugueter, sans me donner avis du piège tendu sous tes appas ? Vieille manèfle ! tu avaleras le pommeau de ma dague. Pouah! ton baiser me cuit et me ard comme synapisme sur le visage. Je me sens peler comme bouleau. Yertuguois ! je me vengerai de toi, ou je ne veux plus porter l'étoile d'or sur le dos, et même y perdre mon nom et mon titre de chevalier.
En disant ces mots, il rajustait les sangles de
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son cheval, au milieu des quolibets qui pleuvaient sans pitié sur lui.
Tout à coup il se fit grand silence, et on entendit très-distinctement, à une distance assez rapprochée , les pas de plusieurs chevaux. Hugues donna l'ordre de tenir les arquebuses en état ; et, soufflant les mèches de ses pistolets, il joua de Téperon pour se placer en tête de sa compagnie , tandis que son page prenait en croupe la seconde voyageuse tremblante entre ses bras.
— Nous sommes voisins du campement des bandits, murmura le comte à voix basse, sans point de doute, ce sont aucuns des leurs. Recevons les ribauds, il est force qu'ils ne nous puissent échapper.
Le bruit devint plus proche, et l'on put distinguer bientôt les voix de plusieurs cavaliers.
— Attention, dit le capitaine , je vais donner le signal ; vous ferez feu tous ensemble.
— Par le diable! s'écria le chevalier du guet, n'en faites rien, je vous prie : vous tailleriez belle besogne, en vérité! Je reconnais cette voix, c'est mon ami le heutenant-lay de robe courte de monseigneur le comte d'Etampes, prévôt de Paris, et premier gentilhomme de la chambre
du Roi. 11 est, de même que nous, en chasse des Mauvais Garçons , qui se retirent la nuit en la forêt du Bourget. Holà ! hé ! messire lieutenant, nous sommes gens du Roi ; ne nous arquebusez point par mégarde , j'en aurais moult regret, je vous Taffie.
On entendit un commandement de halte, et les premiers rayons du jour, perçant l'obscurité de la forêt, laissèrent entrevoir un petit homme court , hissé sur un cheval aux flancs creux , et suivi d'une vingtaine de cavaliers. Les deux fugitives se cachèrent le visage dans leurs mantes, et le chevalier du guet courut au-devant du lieutenant de la prévôté.
— Cza, mons Christophle, lui dit-il, vous vous retirez sans doute le grand pas vers la cité, et ramenez en la ville vos délibérés soudards, à l'exemple du chevalereux capitaine Mosès, conducteur du peuple israélique ; dont me prend fantaisie de vous bailler en garde icelles deux poulettes que voyez , aux allures braves et ga kntes ; les avons dénigées la nuit seulettes en cette forêt. Yous leur trouverez bien une petite place es prisons du Ghâtelet, en attendant qu'on s'enquière de leurs noms et conduite.
— Miséricorde ! cria la vieille, sous sa mante.
— Entremettez -VOUS de cette affaire, rnons Christophle, pour l'amour de moi.
— Yoire! répondit le lieutenant, à votre aise, monsieur le chevalier ; nous sommes à votre joli commandement : baillez -moi ces pucelles en mains, et la chose n'ira en grande longueur. Je suis acertainé qu'elles sont damoiselles de renom et de la bonne forge, ajouta le lieutenant, avec un grave roulement de voix simulant un éclat de rire. Par le trou-madame ! elles auront, au Châtelet, bon lit de paille fraîche, et joyeuse société de leur espèce.
— O mon Dieu! murmura la jeune fille qui accompagnait la vieille ; et, quoiqu'on ne pût apercevoir son visage, on jugeait à l'émotion de sa voix et aux soulèvemens heurtés de sa cape, quels étaient sa frayeur et son désespoir.
— Ouais ! la belle! continua le lieutenant, en poussant son cheval vers la vieille , ne prends point en mal mes paroles ; je ne faudra! à te bien traiter, situ es gentille, s'entend ; voyons, voyons, découvre-nous tes babines!
Le chevalier du guet s'approcha d'elle, en ricanant ; et, enlevant la cape dont elle s'enveloppait, il fit apparaître aux regards des spectateurs le hideux visage de dame Marie. La frayeur était
empreinte dans toutes ses rides; ses yeux , creux et ronds, roulaient incessamment sous un front de parchemin plissé, que fouettait un réseau de cheveux gris. Les muscles de son cou, sillonné de jaune et de bleu , faisaient saillir un angle dont la pointe s'abattait entre deux profondes et osseuses clavicules : ses lèvres étaient blanches de peur; et son regard, cloué sur le lieutenant du prévôt , semblait lire une sentence de mort.
— Ouais 1 dit le lieutenant , en appuyant ses deux poings sur le pommeau de sa selle , pour se. hausser de quelques pouces, sous ces baverettes et ce sale couvre -chef je reconnais cette vieille, plus laide que diableteau de la passion de Doué.
La vieille, toujours immobile, respirait à peine, comme fascinée sous le regard du petit homme. Il continua en ces termes, toujours grimaçant, élevant et abaissant tour à tour ses épais sourcils, hérissés de rouge et de gris.
— Je l'ai vue, si je n'erre , en la compagnie de quelques maîtres-mouches, narquois ou rifodés, gens idoines à tout faire et manier. Attendez un petit, voici que le soleil nous vient éclairer à doubles lanternes. Par la potence ! tu as nom