‹ Les mauvais garçonsChapitre 4 sur 14 · IT. 1 J · texte numérisé non relu

IT. 1 J

^jS UiS MAUVAIS

Marie, et tu es la sorcière de la rue de la Harpe, -ou je consens à devenir un ladre-vert. Or cza 1 parlons à traict et à sens rassis. Tu as beau rester là, humant Fair comme huître en escalle, tu es vraiment cette femme que j'ai nommée, et que messieurs de la Tournelle condamnèrent, y a huit jours pour le plus, à passer par nos mains. Viens, viens avec nous; nous avons là dans nos pourpoints de beaux petits colliers qui te guériront d'écrouelles gorgerines.

— Va, va, dit le chevalier du guet, en lui donnant de son houzeau sur 1 échine; va, ma saffrette , ma blondette; va-t'en doucette, et de bonne grâce. Arry! arry !

Deux archers mirent aussitôt pied à terre, et avec des liens d'écorce d'arbres, ils assujettirent les mains de la pauvre vieille, derrière son dos, non sans accompagner cette opération de quelques coups d'éperon, afin de contenir les efforts que faisait la prisonnière pour gagner du pied.

— Grâce! grâce 1 criait dame Marie! messeigneurs l mes bons gentilshommes ! c'est un meurtre abominable qu'alîez commettre, et dont vous répondrez là-haut!

— Monte toujours nous y attendre, interrompit le lîeutenant-lay, dodelinant de la tête ,

GvnçoNs. 1^9

comme un homme qui croit avoir fait une excellente plaisanterie. Tu te guermentes ne plus^ne moins que Magdeleine au pied de la Sainte-Croix. Oui-déa ! renfonce, renfonce ces larmes; car bientôt les aragnes auront fait leurs toiles sur tes yeux.

— Ayez pitié de ma vieillesse ! mes nobles sires !

— INarguesl nargues! répétèrent les archers, en la forçant d'avancer.

— Quelle est cette autre là-bas, le nez fourré dans sa mante? cria le gros lieutenant en dirigeant son cheval vers le page du capitaine de Laborne : page, mon ami, fais descendre cette princesse que tu portes en croupe; elle ne voudra, sans doute, se séparer de sa jolie compagne. Voyons 1 le nez hors! le nez hors! la belle! tu nous cèles, j'en suis sûr, une mâchoire de singe sous les plis de cette mante. Au jour! au jour! les mandibules et les badigoinces!

Et d'une main brutale il arracha la cape qui couvrait la voyageuse.

Aux yeux des soudards ébahis apparut tout à coup la jolie tête d'une jeune fille de seize ans, avec la candeur enfantine de son âge, et ses soyeux cheveux blonds , voilant à demi son vi-

iSo LES MAUVAIS

sage, et ses yeux bleus, tout remplis de larmes et d'effroi.

— Oh! oh ! cria le lieutenant-lay de la prévôté, de cette-ci je n'en dis fi !

— Trente mille hottées de diables m'emportent ! reprit le chevalier du guet, suis-je bien fautier, impérit, et maladroit, d'aller choisir cette sorcière, quand j'avais aux lèvres si friand morceau! je suis tout confus en mon entendement, quand je pense en ma sotte aventure.

— Je ne saurais que vous en faire , répliqua le lieutenant , mais mon devoir commande que j'emmène cette fille devers monseigneur le prévôt.

— Je vous supplie à jointes mains, interrompit la jeune fille, prenez en pitié une malheureuse enfant, et la laissez poursuivre sa route; il y va de la liberté, peut-être de la vie de mon père.

Son regard se porta timidement vers le jeune capitaine, qui considérait cette scène pénible, sans l'interrompre.

— O messire ! messire ! cria-t-elle en tombant à genoux, en votre loyauté j'ai posé mon espoir; vous me pouvez perdre ou sauver! Un loyal et gracieux gentilhomme peut-il refuser

son aide à une pauvre et innocente fille qui le supplie ?

— Vous Taurez, Jacqueline, dit le comte en avançant son gantelet ; vos malheurs effacent en ma mémoire tout souvenir de vos offenses et de votre cruauté; déportez-vous sur moi du soin de vous protéger. Monsieur le lieutenant, ajouta le capitaine, vous pouvez partir ; je vous livre cette vieille sorcière, dont les trames et complots horrifiques ont jeté l'effroi jusqu'au sein de ma famille ; que justice ait son cours. Au regard de cette jeune fille, je la prends sous ma sauvegarde. Bon voyage et adieUi

Le comte fit un signe ; Alain vint aider Jacqueline à remonter sur son destrier, et le chevalier du guet ainsi que les hommes d'armes suivirent leur capitaine sur la route de Dugny.

La vieille Marie les regardait s'éloigner, et de grosses larmes roulaient dans les cavités de ses yeux. Quand on n'aperçut plus la poussière des chevaux et les lointains reflets des harnois, où se jouait le soleil comme sur des miroirs , le gros lieutenant poussa un de ces profonds éclats de rire dont les lugubres modulations annonçaient trop bien le genre d'idées qui occupaient habi?' tuellement son esprit.

— Or cza! mes amis, dit-il à ses dignes suppôts, Yoici de la belle besogne que le diable vient de vous tailler !

Et son regard parcourait le morne et décrépit visage de sa victime, déjà plus morte que vive.

— Parlez, maître, répliqua un des archers, en faisant jouer entre ses doigts un nœud coulant fait d'écorce d'arbre solidement nattée ; parlez, lui faut-il insinuer en la gorge la salade de Gascon?

— Attends un petit, l'ami, et demande auparavant à notre hôtesse si tel manger lui convient.

— Oh l noni non! interrompit la vieille, avec un grand éclat de voix, monseigneur lieutenant, je vous en conjure!

— Vois- tu, petit, continua, en ricanant, l'exécuteur de la justice prévôtale , avises-tu pas la répugnance de cette aimable dame, reluisante à travers la beauté corporelle de son visage? si aux affaires de galanterie tu étais versé , tu saurais qu'il ne faut aller à l'encontre des volontés de ce sexe moult plaisant et gracieux. Monsieur l'official de Rheims, Guillaume Coquillart, aussi gentil poète que bon clerc, ne dit-il pas quel-

GARÇONS. l85

que part ( j'ai souvenance que c'est dans son Blason des fermes et des Dames ) :

Qu'ungchascun, s'il n'est esgaré, Doibt tascher aux dames complaire ?

Tu vois par là, petit, que ceux qui vont contredisant le vouloir des dames sont coutumièrement gens de cœur faillis. Donc , ne procède devers dame Marie de volonté propensée d'outrager. A leurs actes se reconnaissent gens marqués de quelque notable qualité : ces façons aimables, vois-tu, touchent au cœur, et agréent de tant plus qu'elles ont la grâce plus aiguë.

— Maugrédieu 1 interrompit le soldat , je ne sais si cette momie , en ses verts et jeunes ans, fut onc une femme , mais elle semble à cette heure une vieille peau de singe rembourrée de foin pour amuser les enfans.

— Ayez fiance, dame Marie, aux paroles du lieutenant-lay de monsieur leprévôtdeParis; vous ne serezpenduepar le cou, chère dame, puisqu'il ne vous chault, mais bien par les aisselles, ce qui n'est pas même chose, à ce jeune peuplier que voyez au bas de ce fossé. Seulement vous prieraije de vouloir bien, un instant, servir de quintaine

l84 lES MAUVAIS

pour le tir de messieurs mes archers ; ils portent tous de neuves arbalètes, sorties hier des arsenaux du roi, munies de bonnes cordelles et de guarrots bien acérés; ce ne sera longue affaire, je vous l'affie. Allons! enfans! à l'œuvre!

Malgré ses cris, la vieille fut en un clin d'œil attachée par le milieu du corps au sommet du peuplier, dont huit soudards vigoureux firent plier le faîte jusqu'à terre; l'arbre, n'étant plus retenu, se releva tout à coup, emportant la victime à soixante pieds au-dessus du sol.

Le gros lieutenant, après avoir attaché son cheval aux branches d'un noisetier qui servit en même temps de litière et de nourriture à sa monture affamée, marqua le but, et s'assit sur un trône de feuilles sèches, comme spectateur et juge de l'adresse de ses archers.

La première flèche alla se perdre dans l'air, quelques pieds au-dessus de la cime du peuplier; la seconde, effleurant le bonnet de dame Marie, lui fit jeter un cri effroyable ; le lieutenant fronça le sourcil.

— Soudards! mes mignons! voilà qui va en désolation! pas encore une érafflade! ces deux guarrots sont passés un trabut loin de la vieille î

CARÇO^'S. l85

La sorcière porterait -elle quelque talisman? A mon tour! voyons! voyons un petit!

Saisissant avec mauvaise humeur l'arme que lui présentait un de ses archers, il déroidit et tendit la corde, fit glisser la flèche dans la rainure de l'arbalète ; puis, ajustant avec calme le but mobile, tandis que les soldats, appuyés sur leurs armes, considéraient le coup en silence , il pressa le ressort et atteignit à l'épaule l'infortunée Marie , qui se débattait vainement en criant miséricorde.

Les soudards d'applaudir à l'adresse de leur chef; plusieurs flèches suivirent le guarrot du lieutenant -lay, et ceux qui les avaient tirées furent assez heureux pour entendre les cris de la victime témoigner de leur victoire. Toute criblée de plaies, la pauvre vieille n'attendait plus qu'un dernier coup, et déjà son œil mourant pouvait apercevoir dans la main des archers le trait qui allait mettre fin à sa cruelle agonie.

Tout à coup le gros lieutenant pâlit, fronça de nouveau le sourcil, et courut à son cheval : il ne fut pas plus tôt en selle, qu'il ordonna la retraite, et, piquant sa bête avec ardeur, il parvint à l'enlever au galop ; ses archers le suivirent en grande hâte et sans proférer une parole. Ils venaient d'à-

l86 LES MAUVAIS

percevoir à trois portées d'arquebuse une troupe nombreuse de bandits masqués qui couraient en armes dans leur direction ; mais les brigands étaient à pied, ce qui donna aux gens de la prévôté le temps de gagner du terrain et de se mettre en lieu sûr. Deux ou trois coups d'escopette furent tirés derrière eux, mais aucun ne fut atteint.

Le chef de la bande envoya quelques-uns de ses hommes à travers le taillis pour couper la retraite des archers, et, par son ordre, un petit Bohémien, au turban rouge, gravit en quelques bonds la cime du peuplier qui se balançait sous son poids. Le Bohémien détacha les liens de la vieille, et se laissa glisser avec elle jusqu'à terre. Le chef masqué visita lui-même les blessures de dame Marie, et lit tous ses efforts pour la rappeler à la vie.

Elle entr 'ouvrit les yeux, et, les arrêtant sur celui qui lui prodiguait ses soins avec une affection tout amicale :

— C'est vous ! dit-elle d'une voix éteinte ; les

monstres!.... ils m'ont tuée! j'allais vous

voir vous révéler un secret que Mou-

ghaïré, avant de mourir, me confia pour vous — moi seule à cette heure je le sais Donc, pen-

cliez-vous à mon oreille, car je sens que c'est fini de moi

— Parle, dit Thomme masqué, en levant sur sa tête une main blessée , encore souillée de sang, je jure par ce mal qu'ils m'ont fait, que

k tu seras vengée 1

— Que m'affiert ! interrompit la vieille, mais si bas qu'on put à peine l'entendre.

Et de ses deux mains elle attira violemment la tête du Mauvais Garçon ; mais, cet effort brisant le dernier ressort de sa vie, elle devint tout à coup pâle et glacée, et ne respira plus.

— Malheur ! dit le jeune chef, en retournant le cadavre avec son pied. Malheur 1 elle est morte !

Et il passa outre.

Voilà ce qui me semhie qu'il faut qu'un valet

de chiens sache, pour être cligne de demeurer auprès des chiens.

Ghj^rles IX.

Ni de Phebus l'œil radieux,

Jii le repas de'licieux, Ni le somme amiable !Ne leur est agréable.

Ils ne reposent jour et nuit ;

Toujours un bourreau les poursuit, Qui leur mord les entrailles De pinçantes tenailles

Us portent les flambeaux ardens

D'une Tisiphone au-dedans.

Leur âme est buquetée, Comme d'un Prométhe'e.

Robert GA.RNIER.

C'était à l'entrée de la forêt de Montmorency, du côté des fiefs de Monlignon et Andilly, au milieu d'une pelouse verte , et à l'ombre d'un jj^rand chêne , aux masses épaisses et jaunies

par l'automne , qu'une bande nombreuse de chasseurs venait de s'arrêter pour attendre sans doute le rapport des veneurs partis en quête avec leurs limiers.

Rien de plus pittoresque et de plus animé que ce repos soudain, qui précède le signal tumultueux de la chasse : d'ordinaire on en profite pour préparer l'estomac à soutenir sans peine les fatigues du cheval, et la chaleur du jour. Les douceurs de la table sont les préludes obligés des plaisirs de la chasse ; aussi, tandis que les chevaux, attachés aux arbres, piaffaient, hennissaient 5 et blanchissaient leurs crins flottans d'une pluie d'écume, que les piqueurs, au pourpoint vert , à la trompe sonore , apprêtaient les épieux et les toiles, que les valets de chiens retenaient et fouettaient la meute indocile et bruyante; un peu plus loin, la troupe joyeuse des chasseurs, assise pêle-mêle sur l'herbe, puisait gaillardement force et courage au fond d'une rangée de bouteilles posées sur une nappe couverte de viandes salées et de pâtisseries.

Une dame vêtue d'un riche costume d'amazone , et la tête parée d'un petit toquet broché en perles, d'où s'échappait une large plume aux couleurs vives et azurées , faisait nonchalam-

ment , et d'un air préoccupé , les honneurs de ce festin rustique.

C'était la belle comtesse de Laborne, accompagnée des nobles habitans de son manoir de Dugny.

A sa droite, le capitaine de Harlay, en pourpoint et manteau verts , fredonnait entre ses dents un air de chasse, et, le verre en main, voulait forcer à Tintempérance le digne chapelain de la comtesse, le vieil Eusèbe, dont la figure austère et la robe monacale contrastaient singulièrement avec la gaîté folâtre et les vêtemens somptueux du reste de la troupe. A gauche, l'élégant prieur de Saint-Germain-des-Prés, roessire Enguer, :nd, le bonnet sur l'oreille, la barbe parfumée, le pourpoint juste et serré, éperonné, botté jusqu'aux genoux, jouait avec un petit cor d'ivoire pendu à sa ceinture, à côté de son couteau de chasse et de sa grande croix d'or. Il devisait avec le sire de Harlay sur l'excellence des chiens, et sur leurs diverses races, aussi-bien, et mieux peut-être, que le grandmaître de la vénerie et fauconnerie de France.

En face, les sires de Boisy, de Champverne, et de Montdoucet, hobereaux des environs, l'écoutaient d'une oreille, et, sans perdre un coup

de dent , mangeaient et buvaient largement , comme des gens invités.

— Vous savez, mon très-cher, disait le prieur, que les premiers chiens estimés en notre Europe ont été la race des chiens noirs, et celle des chiens blancs, toutes deux venues de monseigneur saint Hubert. Depuis, le roi saint Louis, étant allé conquester la Terre-Sainte , fut fait prisonnier, et comme, entreautres bonnes choses, il aimait le plaisir de la chasse, étant sur le point de sa liberté, il sut qu'il y avait une race de chiens en Tartarie, fort excellens pour la chasse du cerf, et fit tant, qu'à son retour, il en ramena une meute en France, dont est issue la race des chiens gris.

— A merveille 1 mon cher prieur; mais vous ne sonnez mot de la race des greffiers ; est-elle pas mémement que la race des blancs?....

— Point, point, capitaine ; c'est grosse erreur, et en laquelle persévèrent bon nombre de gentilshommes, que de pêle-mêler et confondre ces deux excellentes races. Chiens greffiers sont ainsi nommés, pour ce que, du temps du roi Louis douzième, on prit un chien de la race des chiens blancs de saint Hubert, lequel on fit couvrir une braque d'Italie, qui était à un secré-

ig'2 LES MAUVAIS

taire du roi, qu'en ce temps-là on appelait greffier; ledit chien fit treize petits, tous aussi bons les uns que les autres.

— Par ainsi, mon cher Enguerrand, lesquels tenez-vous comme plus subtils, de meilleur sentiment, bref, de race supérieure.

— Chiens noirs à quatre œillers de rouge, ou à marques rouges sur les yeux, sont bons coureurs, et suivent bien la bête, sans fourbouter. Chiens blancs sont longs, peu rablezés, et n'ont grande force, mais retrouvent assez bien la ruse du cerf. Chiens gris sont grands, hauts sur jambes et d'oreilles, ayant le jarret droit et le pied bien fermé , mais le nez leur défaut souventes fois. Au regard des greffiers, j'ai connu, mon ami, tant de bonté es -chiens de cette race, que je n'en puis dire assez de bien : plus vites que les gris, plus sages que les noirs, jamais n'appellent qu'ils n'aient le nez dans les voies; et quand le change bondit, c'est alors qu'ils se glorifient en leur chasse. Ils sont grands comme lévriers, et ont la tête aussi belle que les braques; ce sont vrais chiens de roi....

— De vrai?

— Par la corbieu! si je mens, appelez-moi ignare et inappris en l'art de vénerie ...» Tiens,

capitaine, voici venir là-bas maître Ledru avec

ses deux limiers, ce sont deux greffiers Je

gage , par saint Georges , mon abbaye , et mes moines, qu'ils ont éventé la plus fine bête qui onc ait été courue

En ce moment, tous les chasseurs levèrent la tête, et les trompes des piqueurs annoncèrent l'arrivée du vieux veneur.

Quand il fut devant l'assemblée, il s'essuya le front arrosé de sueur, salua trois fois la comtesse et ses gentilshommes, puis il commença :

— Madame et messeigneurs , le grand saint Hubert vous assiste ! J'ai eu lourde peine à éventer mon cerf, mais enfin, ventre de biche! je le tiens. A voir les pieds de la bête, je crois, sans point de faute, qu'il peut porter dix cors en son chef. Or donc, saurez qu'à peine entré dans le bois , je trouvai la trace, car je vis que mon limier avait de bon vent senti au nez le frais du cerf; de là, me tirant le possible, et moi le retenant de peur que, trop chaud, il ne perdît ou ne changeât sa voie, mon chien, sans fourvoyer, ardent de plus en plus, me mena droit à une jeune taille, où je vis de loin branloter le feuillage d'un petiot chêne ; c'était mon cerf, qui, de sa large tête, frayait contre l'arbret, montrant II. iT)

son chef branchu, ses andoiiillers et sa tjge, brunie , perlée et bien refaite. J'arrête mon limier, qui, tout brûlant, me tire au cordeau, et se transporte; puis je suis pas à pas la bête en un taillis en coupe et bien épais , où je cuide qu'elle pourra prendre repas pour toute la journée. Là, à mesure que j'entre, je brise incontinent le branchage, et vais, me traînant des pieds et des mains, sur sa voie; si, que par la bruyère avoir viande de çà de là, mon cerf se couche sur le ventre ; et moi, l'avisant bien tranquille et reposé, je détourne mon chien, dont la force redouble, et m'en reviens au plus vite. J'ai cy, dans ma trompe , recueilli les fuences ; elles sont rondes vt bien faites, et marquent un cerf grand et vigoureux: il a rouge pelage, le pied long, la pince ronde et grosse, les os non tranchans ; il est du plus beau courre possible ; en brief, tel que, par les champs et forêts, monseigneur le roi François le voudrait élire pour s'en donner le plaisir de la chasse.

— Bravo! Ledru! bravo, mon vieux! —

— A combien de distance a-t-il fait son lit? demanda le prieur.

— Non plus ne moins que vingt jets d'haquebute, partant d'icelui carrefour

GAuroNS. 195

— Tiens, Ledru, voilà, de par madame ! deux écus au soleil, pour bouter en ta Juppé , et un verre de Bourgogne, pour te ressuyer le front; avale et empoche.

— Grand merci, monsieur le capitaine, reprit le vieux piqueur, en tendantles deux mains; ventre et cornes de cerf! que monseigneur saint Hubert le veuille, et aurez bonne chasse cejourd'hui !

— Ores, messieurs! sus! sus! levez-vous! plus n'est le temps de sommeiller à table; en chasse 1 en chasse! à cheval! qu'on amène les chiens, et qu'on marque les relais : j'ai, pour vrai, grand souci de vous faire connaître que je sais aussi bellement piquer un cerf que rompre une lance.

— Par saint Germain! bien dit, monsieur de Harlay 1 on tient en tout pays que bon chasseur ne peut qu'être bon et gentil capitaine ; est-ce pas, monsieur de Champverne ? par ainsi, levons-nous, messieurs, et requérons madame la comtesse de vouloir bien faire sonner le départ

— Ainsi soit, messieurs, reprit la comtesse en se levant; monsieur de Beaumont, assemblez les piqueurs, et faites approcher les chevaux.

Les trompes retentirent , piqueurs et varlets

se mirent eu mouvement, et eliaqiie page vint présenter à son maître le eheval qu'il devait monter.

Les sires de Montdoueet, de Champverne, et de Beaumont, firent quelques pas, à l'envi les uns des autres, pour conduire madame de Laborne à son léger palefroi ; mais ils avaient été prévenus par le prieur. L'impétueux Enguerrand s'était emparé de sa main , avec l'empressement d'un courtois cavalier, et en même temps avec un air d'autorité qui semblait révéler qu'à lui seul appartenait cet honneur; car ses yeux s'allumèrent de dédain et de courroux, au mouvement des gentilshommes, et ne reprirent une expression plus calme que lorsque la comtesse, assise sur son cheval, lui eut abandonné sa main pour la baiser. Après avoir murmuré quelques mots de galanterie, il s'élança lestement sur un barbe richement caparaçonné, qu'il tourmenta de l'éperon et du mors, criant à haute voix :

— Eh bien! messieurs, qu'attendons - nous pour partir? —

— Mon chapelain et sa mule, messire, ajouta la comtesse

— Par le sang Dieu ! belle dame, quelle affaire

avcz-vous d'un troc à cette heure? Voulez-vous point faire confesser ce pauvre cerf, afin qu'il meure en état de grâce? —

— MessireEnguerrand, mal peut nous advenir en la chasse, comme ailleurs; si est-ce pourquoi je requiers la venue de mon chapelain le saint homme.

— Votre gracieuse présence, madame, nous est de bien meilleures augure et protection; or çà, j'en appelle à tous ces gentilshommes, qu'avons-nous tant à craindre? En votre compagnie, suivons les pas d'une seconde Diana, plus gente et plus belle que la première onc ne fut au célestin empire ; d'une aimable déité, toute vêtue de perfections et de grâce, et qui fait que, partout où elle est, tout vient à bonheur, tout rit et tout s'égaie.

— Messire, je vous prie, trêve de blason et de galanterie ; j'ai mandé mon chapelain, à la fin de me comporter à l'exemple de mes ancêtres, et d'une bonne chrétienne, de faire bénir la chasse devant que de partir

— Ainsi soit, madame, repartit le prieur, piqué de la froideur de la comtesse : monsieur le chapelain, dites l'oraison de saint Hubert.

Le chapelain conduisit sa mule au milieu do la pelouse.

Là, du haut de sa selle, devant les piqueurs et les varlets agenouillés en silence , en présence des gentilshommes, la toque basse et la tête courbée sur leurs chevaux , il entonna la prière du patron des chasseurs; puis, élevant ses vieilles mains ridées vers le ciel, il bénit, à grands coups de signes de croix, et à plusieurs reprises, les hommes, les chevaux, et les c.xiens.

Quand il eut hni , les hommes répondirent amen, les chevaux hennirent, les chiens aboyèrent, et toute la troupe disparut sous les grands arbres de la forêt.

Depuis quelques momens le bois retentissait d'un bruit affreux; la bête était lancée; le hurlement des chiens, les cris des piqueurs , et le vacarme des trompes, sonnant le coup de gresle, invitaient les chasseurs à la suivre. Déjà les chevaux avaient franchi dans leur course un long espace de terrain, lorsque, tout à coup, et à l'entrée d'un carrefour, madame de Laborne détourna son coursier, et le poussa brusquement dans une allée qui s'éloignait de celle que suivait la chasse.

Le prieur, quiluttaitde vitesse et d'ardeur avec

le sire de Harlay, ne s'aperçut pas du départ de la comtesse, et s'enfonça dans le taillis, la bouche à son cor d'ivoire, et les éperons dans le ventre de son cheval.

Bientôt les cris de tayau s'éteignirent , l'écho lointain répéta faiblement les sons du cor, et madame de Laborne n'entendit plus que le froissement des arbres, et le bruit des feuilles sèches que le vent faisait pleuvoir autour d'elle. Une allée longue, étroite et sombre, s'allongeait devant ses yeux, et semblait, en se rétrécissant, monter jusqu'au ciel.

Son cheval allait le pas, et comme s'il eût été abandonné à lui-même.

Elle était si préoccupée que l'animal s'arrêta plusieurs fois devant de longues ramées qui barraient le chemin , sans qu'elle le pressât davantage; enfm elle se retourna.

Deux personnes la suivaient, son page et son chapelain; l'une et l'autre s'approchèrent aussitôt.

— M'est avis, madame, s'écria le vieil Eusèbe, que la chasse est jà lointaine, et que tant plus chevauchez, tant plus perdez la voie.

— Il ne m'affiert,.... mon père ;.... je vais à mon veuil et plaisir.

— Madame la comtesse a-t-elle besoin de mon office? reprit le page.

— Oh! mon Dieu non, Alain! retournez-vousen après la chasse, et me laissez seule avec ce digne homme ; n'ayez souci de moi : cette allée mène aux étangs où le cerf doit venir avec toute la troupe Allez !

Le page tourna la bride de son cheval, laissant la comtesse en tête à tête avec son chapelain.

Après quelques instans de silence , madame de Laborne reprit :

— De vrai, mon père, je suis aise de vous avoir auprès de moi, bien plus que d'être à courre le cerf!

— Madame 1 c'est tenir un pauvre vassal et serviteur de Dieu au plus haut prix qu'il n'est

vraiment La compagnie déjeunes et beaux

gentilshommes agrée très-mieux une dame que celle d'un vieux moine ; et la chasse me semble...

— Mon père, elle me fatigue et m'ennuie

— Pourtant, madame, est-ce en votre honneur et intention que monsieur le prieur l'a ordonnée.

— Ordonnée! sainte Marie! Et d'où prenezvous cela, mon père? suis-je pas dame et maîtresse en mon manoir?

Page 1