XXV
Si en quelque séjour, Soyt en boys ou «n prés, Soyt à l'aube du jour, Ou soyt sur la vesprée, Sans cesse mon cœur sent.
Le regret d'ung absent ; Si je suis en repos, Sommeillant sur ma couche, J'oy qu'il me tient propos, Je le sens qui me touche. . .
Marie-Stuakt,
Ha ! chevalier quelle guyde cl convoy Vous ont mené au poinct où je vous voy. GuiLi-AtME Crétin.
Le beffroi venait de sonner le couvre-feu au château de la comtesse de Laborne. La herse était déjà baissée, et les sentinelles, l'arquebuse à l'épaule, veillaient sur les murs et les bastions.
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Pages et varlets couraient à la besogne, car il était l'heure du souper.
Dans une salle basse, éclairée par deux lampes en fer, auprès d'une haute cheminée chargée d'ornemens massifs, et qu'animait un feu clair et brillant, le prieur don Enguerrand était assis, rêveur, soucieux, le front dans sa main, le coude appuyé sur la table.
Se retournant tout à coup, il imposa durement silence à deux petits pages qui chuchotaient en posant sur le dressoir la vaisselle et les fruits ; et avec ce ton bref qui ne souffrait pas de retard ni de contradiction, il leur ordonna de monter chez la comtesse , et de l'avertir qu'ii l'attendait ù souper.
A peine les enfans se furent-ils retirés, que madame de Laborne entra dans la salle. Don Enguerrand se leva, et se rassit aussitôt, comme accomplissant à regret un devoir de politesse.
La comtesse paraissait plus triste et plus abattue que de coutume. Jamais le secret chagrin qui lui rongeait le cœur n'avait jeté plus de pâleur sur ses traits, jamais n'était demeurée sur ses belles paupières une trace plus visible des larmes qui les avaient obscurcies. Elle prit place au[)rès de la table , et son regard s'anima d'une
expression d'effroi lorsqu'il rencontra celui du prieur.
— Messire, dit madame de Laborne, d'une voix émue, le père Eusèbe descend-il point nous faire compagnie?
— Non, madame : nous serons seuls ce soir; j'ai pourvu à ce qu'en notre entretien ne puissions être troublés.
— A quoi bon, messire, interrompit la comtesse, en feignant un air d'assurance que démentait le trouble de sa voix? Avez-vous donc quelque secret à me confier?
— Peut-être, madame.
Il y avait dans le son de voix du prieur un accent qui fit trembler la comtesse.
— Éléonore, vous n'avez pas toujours ainsi évité ma présence.
— Dieu m'en garde^ messire î et pourquoi cuidez-vous que je vous veuille éviter?
— Eléonore, si fut-il jamais au monde un homme qui vous aimât comme je l'ai fait, croyez que non. Pour ce que toujours vous ai eue en grosse et inestimable affection m'a aidé à soutenir le faix de l'existence, et jusques à ce jour, maugré votre froideur (dois-je dire votre haine),
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le temps n*a ôté de mon amour seulement le fer d'une aiguillette.
— Ah! pourquoi remémorer des choses
— Écoutez-moi, madame, je ne suis si outrecuidé de croire que m'ayez gardé cet amour, juré cependant de votre plein gré et arbitre. Il a pourtant coûté des larmes et du sang !....
— Messirel interrompit la comtesse en joignant les mains, grâce, grâce, taisez-vous, ou je me re trais de cette salle.
Don Enguerrand, avec un sourire, saisit le bras de la comtesse, et la força de s'asseoir.
— Vous m'entendrez, vous dis-je! Vous me trompiez en ce temps, comme vous me trompez encore.
— Que voulez-vous dire ?
. — Ainsi trompe tout cœur de femme 1 Ainsi le monde se confie en sa fadaise et mensonge. Chacun va plâtrant et confortant cette créance reçue. Je m'y devais attendre , et m*y suis préparé. Le consentement et approbation que nous prêtons à votre duplicité vous donnent de quoi traîner nos cœurs à gauche et à dextre, et nous pirouetter à votre volonté. Je savais tout cela, et ue veux -je point vous convaincre de perfidie rhétoriquement, de point en point, avec tout un
bâtiment et attelage d'argumens et de preuves. Pour belles par apparence que fussent vos paroles et démonstrations d'amitié, je m'en suis contenté depuis vingt ans. Mais si votre cœur n'est plus rempli de moi, s'il ne m'y reste une seule place, je ne souffre point qu'il soit le bien d'un autre, car nul mortel, à mes yeux, ne peut mériter en ce monde si haut loyer. Si votre cœur est fermé pour moi, il le sera pour tout autre. Là j'ai pensé que pourrait être votre punition.
— Enguerrand ! qui peut vous faire croire ?. . .
— Dieu vous doint bonne étrenne, belle comtesse, et ce que votre cœur désire! Pourquoi depuis quelques jours ne vois-je plus à votre main cet anneau dont jadis.,...
— Messire, interrompit la comtesse, je ne
sais je cuidais que je crains de l'avoir
égaré
— Égaré? voilà qui est, sur ma foi, bien croyable. Dites-moi, vous souvient-il plus du jeune reître que recueillîtes si gracieusement en votre hôtel après la passe d'armes de la rue Saint-Antoine ?
Madame de Laborne ne répondit point ; mais sa belle tête retomba sur sa poitrine, et un profond soupir s'échappa de son sein. Le prieur ye-
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nait de rouvrir une blessure toute récente et qui saignait encore. Depuis que le bruit de la mort de Ludder s'était répandu, la comtesse n'avait pu trouver un instant de repos. L'image du jeune gentilhomme allemand était clouée à vif dans son cœur. Le serment qu'il avait fait d'aimer sa belle protectrice, sa destinée mystérieuse , ses malheurs, cette âme si jeune et si forte, avaient allumé dans tous ses sens un feu que désormais rien ne pouvait éteindre. Elle aimait avec tout l'enthousiame d'une femme passionnée dont les obstacles irritent les désirs, et qui place encore l'espérance au delà de l'impossible,
— Eh bien! reprit don Enguerrand, vous a-t-il pas bien payé de votre hospitalité , et de votre choix avec le sang de votre fils 1
— Enguerrand! je vous supplie!
— Vous l'aimiez bien, comtesse ; vous m'auriez à ce muguet ^.acrifié, comme vous me sacrifiâtes, y a vingt ï.ns, votre mari.
— Grand dieu ! par pitié !
— Tout ce qui est sous le ciel court une loi et fortune pareille. La justice est une précieuse et émerveillable chose quand on est assez belle pour la pouvoir acheter d'un coup d'œil.
— Enguerrand! vous me faites horreur!
\ GARÇONS. 2 If)
— Vous êtes, ma belle comtesse, aussi blanche que palombe ou tourterelle aux yeux du monde ; car c'est un jugement scellé aux armes du roi, qui conduisit le comte de Laborne à Montfaucon !
— Monstre! s'écria la comtesse hors d'ellemême, est-ce pas toi qui as fait ce crime ? m'as-tu pas égarée ? est-ce pas toi qui sollicitas mon déshonneur, et me donnas en échange des remords éternels? est-ce pas toi qui m'as fait de la vie un cercueil? Va-t'en! sors de ce château, ou je fuis moi-même! va-t'en ou tue-moi! O mon Dieu ! donnez-moi la force de mourir !
Une violente crise de nerfs suivit cet accès de fureur, et la comtesse tomba comme une morte sur le carreau, les cheveux épars, les traits renversés. Le premier mo:jvement du prieur fut de courir vers elle. Il s'arrêta auprès de ce corps évanoui, et une larme de pitié tomba de ses yeux sur le visage de madame de Laborne. Il la voyait à ses pieds, pâle, froide, sans mouvement, cette femme qu'il aimait malgré lui comme un furieux, et sa plus grande crainte était de la perdre. Son amour avait quelque chose de fatal; c'était comme une punition céleste qui absorbait tout
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son être, et qui, dans son âme, remplaçait le remords.
Quand la comtesse revint à la vie, don Enguerrand était à genoux auprès d'elle. Le désespoir sur le visage, les yeux humides, il soutenait, d'une main tremblante, la tête blanche de sa belle maîtresse, dont les cheveux noirs flottaient en désordre autour d'elle comme un voile de deuil.
Il implora sa merci, supplia, jura l'oubli du passé, bien que la comtesse, pour se débarrasser de ses odieuses instances, lui fît signe de reprendre sa place : non pas qu'elle lui pardonnât, ou que sa haine pût s'affaiblir un instant; mais elle attendait la venue de son fils, et le moment tant désiré où elle pourrait se délivrer sûrement d'un homme qu'elle redoutait au moins autant qu'elle le détestait.
En ce moment, au milieu du profond silence qui régnait dans la salle, on entendit le beffroi du château sonner avec violence. Le prieur fronça le sourcil, et le visage de madame deLaborne se ^.'olora d'un éclair de joie. Ce signal annonçait l'arrivée de quelque nouveau personnage, et ce triste tête à tête allait enfin être rompu. Un page entra, et vint avertir la comtesse que son
noble fils, le capitaine Hugues de Laborne, entrait dans les cours du château avec une nombreuse compagnie.
La comtesse attendait son fils depuis plusieurs jours. Il devait arriver le matin au château, mais un ordre de la connétablie l'avait forcé de demeurer tout le jour, avec ses hommes d'armes, au village duBourget, pour protéger les habitans contre un coup de main des Mauvais Garçons, jusqu'à ce que le capitaine de lïarlay vînt occuper le poste à la tête du guet royal.
On enleva la table pour la remplacer par une table plus grande, qui fut en un moment couverte de viandes et de fruits.
Après avoir fait servir le repas de ses hommes d'armes dans une autre salle du château, le jeune capitaine vint se jeter dans les bras de sa mère, qui le reçut avec les démonstrations de la joie la plus vive et la plus sincère. Elle voulut ellemême faire les fonctions d'écuyer; elle enleva le heaume pesant qui emprisonnait la tête du jeune homme , déboucla le ceinturon de sa rapière, et remit à ses pages les gantelets d'acier et l'élégant poignard qui brillait dans un fourreau de fer damasquiné. Puis elle approcha le fauteuil de la cheminée, et ne consentit à rece -
voir les complimens des nouveaux venus que lorsque le capitaine se fut assis.
Hugues présenta deux convives à sa mère. Le premier était le chevalier du guet, qui se confondait en salutations, et jetait de temps en temps un coup d'œil furtif sur les singuliers personnages qui l'accompagnaient ; le second était un gentilhomme armé de tantes pièces, visière basse, la dague au ceinturon et la rapière au flanc.
Ce gentilhomme était suivi d'un écuyer de mine singulière, dont le teint, fortement bruni, et les cheveux noirs et crépus, annonçaient l'origine étrangère.
Le jeune comte expliqua à sa mère conïment il avait fait rencontre sur le chemin de ce cavalier espagnol qui se rendait en Italie, comme il avait pu le faire comprendre par quelques phrases castillanes, mêlées de trois ou quatre mots français. Il avait fait le vœu, disait-il, d'aller en pèlerinage de Madrid à Rome, sans lever la visière ni quitter le harnois. L'écuyer se tenait debout derrière son maître, portant la lance et Vécu autour duquel on lisait cette devise, tirée du Romancero dei Cid :
OAUr.ONS. 223
. . . Con sangre de traidores Suelo yo limpiar mi honor.
C'est-à-dire : Avec le sang des traîtres j* ai coin tume d' éclair clr mon honneur.
On s'assit autour de la table, et l'étranger, sur l'invitation du jeune et courtois capitaine, prit place à la droite de la comtesse. Il refusa de quitter ses gantelets ni aucune pièce de son armure, seulement il entr'ouvrit quelque peu le nazal et le ventail de son heaume, autant qu'il le fallait pour porter un verre à ses lèvres.
Malgré le silence de l'Espagnol et de son écuyer, le souper n'en fut pas moins animé par les saillies du jeune deLaborne, et les niaises réflexions du chevalier du guet.
Depuis l'arrivée de son fils, la comtesse avait retrouvé la sérénité de son visage et la vivacité de ses reparties.
Le père Eusèbe s'était assis au bout de la table entre le chevalier du guet et don Enguerrand. Il ne sonnait mot non plus que le prieur, livré aux tourmens habituels d'une sombre et vague jalousie.
— A deux jours d'ici, dit le jeune comte, il
est force que je vous quitte, madame et trèshonorée mère, pour me rendre, en compagnie de mes hommes d'armes, sur la frontière d'Espagne, où nous devons grossir l'escorte de monseigneur le roi, qui s'en revient de captivité.
— Me quitter si tôt^ mon fils ! interrompit la comtesse avec un accent d'effroi.
Et ses yeux se baissèrent tout à coup sous un regard de don Enguerrand.
Le capitaine de Laborne reprit, sans remarquer le trouble de sa mère :
— Pardieu ! mon cher parrain, vous roulez là-bas les prunelles comme messire saint Laurent sur les charbons. A qui diable en avez-vous? un peu de gaîté vous ferait bien besoin. Apprenez que j'amène ici devers vous une sujette de votre abbaye. Dire que la connaissez aussi-bien que moi, ce serait trop dire ; mais pour elle je requiers votre bénigne indulgence.
— Elle vous est toute acquise, mon beau filleul.
— C'est la petite Jacqueline , la fille de ce vieux sorcier de la rue du Paon. Je l'ai rencontrée cette nuit chevauchant par la forêt du Bour- 2:et, allant ne sais où, et l'ai courtoisement recueillie. Elle est à cette heure close et enfermée
en une chanibrette du château, dont voici la clef. Nous lui ferons visite, s'il ne vous déplaît, ensemble, après souper.
— Volontiers, répondit le prieur, qui essaj^a de sourire, et vous pouvez ici lui deviser en paix, mieux et plus sûrement qu'en la ruelle Saint- Séverin.
— J'en ai bon espoir. Alain, mon page, à boire !
Et le comte tendait son verre, et regardait malicieusement le prieur.
L'écuyer de l'Espagnol prévint maître Alain, et remplit le verre du capitaine.
Qui eût avec attention examiné le visage de cet étrange individu aurait pu lire dans ses traits jaunis et dans son regard de fourbe qu'il avait compris le sens des paroles prononcées à demi-voix par le comte.
Il s'approcha de lui, et, tandis que sa main droite faisait couler le gatinais dans le verre, l'autre main s'introduisait furtivement dans le pourpoint du capitaine. Elle en sortit sans qu'on pût l'apercevoir, car il avait fait son coup avec autant d'habileté que jamais argotierou coupeur de bourse en la cour des Miracles.