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Pourtant, ce n'était pas à Tor du gentilhomme qu'il en voulait; il se contenta de s'emparer d'une petite clef qu'il serra soigneusement sous son hoqueton, en faisant mine de reporter une bouteille sur le dressoir.
Son maître ne proféra pas une parole pendant tout le repas. Il répondit par des signes de tête à toutes les questions et aux civilités empressées de la comtesse.
Cependant les convives se levèrent pour quitter la table, et le chapelain, les mains jointes, balbutia, selon l'usage, la prière du soir. Tandis que le chevalier du guet achevait sa dernière rasade , que les pages étaient occupés de la desserte, et que le capitaine , prenant affectueusement la main du prieur Enguerrand, lui contait à l'oreille quelque tour égrillard, la comtesse poussa un cri subit et devint toute pâle. Chacun se retourna ; gentilshommes et valets l'entourèrent aussitôt, et tous, effrayés de l'agitation qu'ils remarquaient dans les traits de madame de Laborne, l'interrogeaient vainement pour en connaître la cause.
Elle ne répondit point, mais elle porta à son front une main tremblante et glacée.
Don Enguerrand promenait un regard soupçonneux sur tous les visages, comme pour chercher dans un coup d'oeil, dans un froncement de sourcil, l'explication de cette terreur mystérieuse dont la cause échappait à sa jalouse surveillance. Il épia surtout le nouvel hôte du château, qui, tout enfermé dans son armure de fer, était resté sur son escabelle, et s'occupait tranquillement, au milieu de l'inquiétude générale, à remettre un de ses gantelets.
La présence de cet homme gênait cruellement le prieur, qui ressentait déjà pour lui, sans le connaître, une de ces haines d'instinct qui ne se peuvent expliquer.
La figure jaune et impassible de Técuyer qui l'accompagnait était comme un livre fermé où son œil ne pouvait pénétrer. Il vouait au diable, dans son cœur, et son jeune fdleul et sa maudite rencontre, et il se promettait bien de ne pas laisser échapper l'hôte du capitaine de Laborne sans connaître son visage et son nom.
Cependant, la comtesse avait repris ses sens. Elle appela sa chambrière , prétexta une indisposition occasionée par la fatigue de la veille, et prit congé de la compagnie. Hugues vint baiser
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respectueusement la înain de sa mère , qui le pressa dans ses bras avec un soupir douloureux; puis, sans daigner répondre au prieur, qui lui offrait sa main pour sortir de la salle, elle se retira.
Don Enguerrand, rouge de h«nte et de dépit, la suivit des yeux jusqu'à ce qu'elle eût entièrement disparu dans l'obscurité du long corridor. Soit le hasard, soit à dessein, madame de Laborne, en sorta.nt, laissa glisser sur le carreau un mouchoir brodé aux armes de sa maison. Il fut relevé aussitôt et rendu à la noble dame par l'écuyer de l'étranger. Le prieur remarqua ce mouvement avec un déplaisir qu'il ne put celer; mais il n'entendit pas les paroles que la comtesse laissa tomber dans l'oreille de l'écuyer, tandis que celui-ci lui remettait son mouchoir, un genou en terre, le chef découvert, en signe de respect.
— Qu'il vienne ! je l'attends.
Ces mots, articulés du bout des lèvres et du ton le plus bas, ne furent entendus que de celui à qui ils étaient adressés.
Le gentilhomme espagnol se leva enfin, et vint au-devant du capitaine de Laborne , auquel il
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adressa un court compliment que personne ne put comprendre, parce qu'il était prononcé en langue castillane. Puis il fit un signe à son écuyer, qui s'arma d'un flambeau à deux branches, et ils sortirent tous deux de la salle, précédés d'un valet du château, chargé de les conduire à l'appartement qu'on leur avait destiné.
Don Enguerrand, sans répondre au salut d'adieu que lui avait adressé l'étranger, prit le bras du comte, et attira rudement à lui le chevalier du guet, sous le manteau de la cheminée. Il fit fermer les portes de la salle, et pria les deux jeunes gens de vouloir bien écouter l'importante révélation qu'il leur allait faire.
Pendant ce temps, la comtesse est dans sa chambre, accoudée sur une petite table , le visage dans ses deux mains, le sein gros de soupirs, les yeux trempés de larmes.
Blanche, la chambrière, se tient debout derrière sa maîtresse. Elle attend que madame de Laborne lui donne quelques ordres; mais la comtesse ne s'aperçoit pas même de sa présence, tant est grande sa préoccupation, tant son esprit est bouleversé.
Blanche se hasarde à offrir ses services à sa
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maîtresse. La comtesse sort enfin de sa rêverie, un mouvement brusque annonce à la chambrière qu'elle peut se retirer.
Madame de Laborne, restée seule, s'abandonne de nouveau à ses sombres réflexions. Elle quitte son fauteuil pour prendre une pliante ; elle se lève, marche quelques pas, et se rassied.
Elle n'est bien nulle part; une pensée pénible l'oppresse ; elle en voudrait sortir ; sa main se joue machinalement entre les grain« d'un chapelet ; un missel est ouvert devant se& yeux ; elle en parcourt quelques pages, mais ses paupières sont voilées de larmes.
Le missel est refermé brusquement; c'est devant son miroir qu'elle s'assied. La glace lui paraît terne, et les flambeaux ne jettent, à son gré, qu'une lumière pâle et monotone.
Elle essuie ses pleurs, ajoute quelques nœuds de rubans à son corsage ; ses doigts déliés et blancs glissent entre les réseaux de ses cheveux dont la noirceur éclatante reflète le feu des bougies. Un coloris de rose revêt la pâleur de ses joues , sa prunelle grandit et s'anime à travers ses longs cils ; son front perd les plis lé- ^^ers que le chagrin y avait semés comme par
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hasard. Elle est heureuse d'être belle. 11 y a de Tamour et de l'espoir dans son haleine, dans sa démarche 9 et dans tous ses traits. Jamais dans un cœur de femme la douleur n'a su tenir devant le désir et la coquetterie.
L'imagination ardente de la comtesse est terldue tout entière vers le moment qui va venir; son espoir croît avec le péril. Elle a revu celui qu'elle a tant pleuré, celui qu'elle aime d'autant plus qu'elle le devrait haïr.
Elle a vu briller au doigt du silencieux étranger cet anneau qu'en un moment de délire elle a confié à l'homme qu'elle aime le plus au monde. Une visière entr'ouverte, un coup d'œil que nul n'a remarqué, ont causé tout à l'heure cet effroi que personne n'a su expliquer.
Il est là, dans le château de Dugny, sous le même ciel, sous le même toit, ce Ludder qu'elle avait cru mort et dont l'imprudence a failli lui ravir un fils ; elle va le revoir. Que lui importent les dangers et la présence de son fils au château, et le courroux du prieur, qui veille dans le sommeil même! Qu'elle meure après avoir entendu un mot d'amour, un aveu, un soupir. Tout son bonheur, toute l'existence est là pour
elle : elle s'enivre de ce vague espoir, sans penser qu'une parole, une seule parole peut trancher d'un coup ce faible fd où elle attache sa destinée.
Vingt fois la comtesse a prêté l'oreille aux pas qu'elle entend résonner sur le large escalier du château. Ce sont des valets qui passent et vont au lit; des cœurs vides et insoucians, pour lesquels il n'y a pas de lendemain ; qui ne savent ce qu'une pensée peut contenir de bonheur ou de tourment ; qui croient que pour le riche la nuit est sans veille et le repos sans fatigue !
Belle, riche et puissante, elle veille cependant la châtelaine de Dugny, et qu'elle est triste sa veillée ! Ce manoir est à elle avec ses quatre tours crénelées où luisent les arquebuses qui la gardent. Mais elles ne la peuvent garder, hélas ! des passions qui lui déchirent le cœur. A elle sont ces terres et ces vassaux ; lequel, s'il connaissait ce que pèse un remords, voudrait échanger un morceau de pain contre sa couronne d'or et les cantons de son écusson ?
Un pas léger s'est fait entendre. La comtesse a les yeux fixés sur la porte. Elle s'ouvre. . . , on entre : c'est lui, c'est Ludderil a conservé ses armes,
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et n'a quitté que son morion. Sa tête est nue, et madame de Laborne peut parcourir les traits de celui qu elle aime. Le voilà tel qu'il était à l'hôlel des Tournelles, après la passe d'armes de la rue Saint-Antoine ; seulement son visage est plus pâle, plus amaigri. Tant de chagrins se sont succédé depuis si peu de temps ! La comtesse peut à peine se lever de son fauteuil. La parole lui manque, elle fait signe au jeune homme de fermer doucement la porte, et de venir s'asseoir auprès d'elle.
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