‹ Les mauvais garçonsChapitre 8 sur 14 · XX.YI · texte numérisé non relu

XX.YI

Ce n'est pas moi que l'on abuse ainsi î Qu'à quelqu'enfant ces ruses on employé , Qui n'a nul goiît, qui n'entend rien qu'il oye ; Je sais aimer, je sais haïr aussi.

Contente-toi de m 'avoir jusqu'ici Fermé les yeux : il est temps que j'y voye, Et que meshui, las et honteux je soye D'avoir mal mis mon temps et mon souci.

Etienne de la BoETiE.

— Madame, dit Ludder en mettant un genou en terre, que puissé-je payer avec mon sang l'hospitalité qu'aujourd'hui vous m'accordez. Déjà je vous suis tenu et obligé plus que le possible; je viens ici de rechef réclamer votre protection et la remise de mes péchés et offenses envers vous, noble dame.

— Levez-vous, messire, répondit la comtesse en lui tendant la main, et soyez acertainé que

VOUS portez avec vous mon amitié. Advienne que voudra, vous êtes ici en sûreté. Ce caste! et ces gens m'appartiennent, et je saurai bien le faire voir, car vous m'en donnez le cœur.

— Donc, madame , reprit Ludder en s'asseyant, sûr que je suis de votre bonne volonté et bienveillance à mon regard, j'élèverai ma voix jusqu'à vous pour vous faire à savoir ce que j'attends et espère de votre générosité.

— Messire, interrompit la comtesse, vous avez d'avance ma parole. A votre gré et bon plaisir disposez de tout ce qui m'appartient ! mais premier que tout, instruisez-moi des périls qu'avez courus. Pourquoi m'avoir un si long temps laissée privée de vos nouvelles ?

— Madame 1..C.

— Pourquoi ce bruit de votre mort est-il venu s'enclouer en mon oreille et me jeter au cœur un deuil inexprimable ? ingrat ! avez-vous oublié riiôtel des Tournelles? savez-vous pas comme je vous aime? savez-vous pas que sans vous ma vie est un cercueil, un enfer où je ne puis durer.

— Ah! madame, je ne suis digne

— Non, assurément, continua madame de Laborne avec un petit air boudeur, car elle se méprenait encore sur la cause du trouble que

ses paroles faisaient naître dans l'âme de Ludder; non , vous n'êtes pas digne des larmes que m'a fait épandre votre cruelle départie.

— Étais-je maître d'élire les moyens? Fallaitil pas fuir, quitter Paris?

— Oh ! ne me remettez en souvenance si lamentable aventure Dans un bal! le sang

de mon /ils !. .. . Oh ! mon Dieu 1

Et la comtesse retira tout à coup ses mains brûlantes, qui pressaient les mains de Ludder; elle soupira profondément, baissa les yeux, battant de ses longs cils ses paupières humides, sur lesquelles brillaient quelques larmes comme autant de perles. Mais ses beaux yeuxser'ouvrirent bientôt, car dans cette àme ardente les impressions se succédaient rapidement. L'amour avait fait place à la pitié ; il reprit bientôt son empire avec d'autant plus de force qu'il avait été contraint.

Ludder, immobile de surprise, n'osait détruire d'un mot cette exaltation de femme qui aurait incendié son cœur de jeune homme si un autre sentiment plus doux ne l'eût rempli tout entier.

Il y avait dans le regard, dans tous les traits du jeune aventurier une expression de mélancolie tendre et peu habituelle à son âme farou-

GAÎ\(:ONS. ^.)7

chc. Madame de Laborne, assise à ses pieds, le conjurait avec tant de charmes! elle voulait lui vouer sa vie entière. La colère de don Enguerrand ne l'effrayait plus; elle était préparée à lutter, elle, faible femme, contre la vengeance d'un prêtre amoureux et puissant. Cet anneau qu'elle avait reçu du prieur, elle le rejetait avec le souvenir de ses anciennes fautes. Son courage se retrempait aune nouvelle existence.

Ludder, doucement penché sur le visage de la comtesse, cherchait vainement à la dissuader d'un projet insensé qu'il était loin de vouloir réaliser. Lui, pauvre étranger, proscrit, fugitif, accablé par le sort, pouvait-il lier à sa destinée une femme belle et environnée de tout ce qui peut faire le bonheur sur la terre?

Madame de Laborne lui offrait son crédit à la cour, ses trésors, ses amis , pour apaiser la justice du roi de France et l'abbé de Saint-Germain-des-Prés, dont il avait outrageusement violé les privilèges sur la place du petit marché. Il trouvait toujours une défaite, ou faisait naître un obstacle. Il était destiné, d'ailleurs, à bien d'autres infortunes; sa naissance et sa vie étaient un mystère pour tout le monde. Qui sait si un mot ne pouvait pas changer cet amour en haine,

cette estime en mépris ! il ne voulait le découvrir à personne. Chargé du poids de tant de ressentimens et de persécutions amassés contre lui, il voulait poursuivre jusqu'au bout la route que son étoile lui avait tracée; dût la mort terminer sa mission, il la voulait accomplir!

Seulemelit il recommandait à genoux aux soins de la belle comtesse son vieil hôte le mercier et sa fille Jacqueline, persécutés à cause de lui. C'était là le service qu'il attendait de madame de Laborne; c'était aussi le secret motif de sa venue au château de Dugny. Jacqueline était au château, il avait craint pour son honneur, et pour le garantir il avait ainsi hasardé sa vie.

Madame de Laborne était trop aveuglée pour lire sur le visage du jeune homme ce qu'il avait dans le cœur. Elle se croyait aimée : on revient difficilement d'une erreur qui vous flatte. Elle ne vit donc dans cette démarche que le mouvement de la reconnaissance qui portait son jeune ami à secourir une famille infortunée dont il avait reçu tant de marques d'intérêt.

Elle promit, en souriant, son fippui, et Ludder, hors de lui-même , porta à ses lèvres les mains de la comtesse et les couvrit de baisers, il touchait donc enfin à ce moment tant désiré

GARÇONS. UOQ

OÙ il pourrait rendre une fille à son vieux père désolé, et mettre deux têtes si chères à l'abri de la vengeance de leur cruel ennemi.

Cette idée ne l'avait pas quitté un instant depuis le jour qui avait vu le malheureux mercier comparaître à la barre du bailly de Saint-Germain.

Peut-être n'était-il pas étranger à l'enlèvement du père Oudard. Depuis sa fuite de Paris, après l'aventure de l'hôtellerie des Trois-Pintes, peutêtre s'était-il opéré un grand changement dans ses projets et dans sa position. C'est ce que nul n'aurait su dire, car le bruit de sa mort, répandu sans doute à dessein, avait enveloppé d'un voile de mystère toutes les actions du jeune aventurier.

Cependant un grand bruit de pas et de voix confuses se faisait entendre depuis quelques minutes sur l'escalier. Leur redoublement vint enfin tirer madame de Laborne de sa rêverie. Elle prêta l'oreille, et reconnut en frén:iissant la voix de don Enguerrand.

Ludder fronça le sourcil, et porta la main sur sa rapière. Un geste de la comtesse le retint : une portière s'ouvrit dans l'alcôve , et le jeune homme fut conduit par sa belle hôtesse dans un

24o LES MAUVAIS

petit oratoire, sur lequel retomba aussitôt une épaisse tapisserie.

— Madame, vous êtes seule, dit le prieur en entrant ; pardonnez si j'ose m'en venir à cette heureen votre appartement; mais votre sûreté,... votre intérêt, — cette amitié que je vous ai vouée

— Que voulez -vous dire, messire En^uerrand ?

— Que, sous couleur et occasion fraudulente d'hospitalité, un traître, un meurtrier, s'est musse en votre château de Dugny.

— Se peut-il ?

— Que, tout rougi encore du sang de votre fils, il s'est venu mettre imprudemment en nos mains, euYOjé, sans point de doute, par le ciel, afm que nous en ayons justice ; donc que justice soit faite. Messire Hugues le cherche en tous lieux en compagnie de ses hommes d'armes. Avant que s'en vienne le jour, le déloyal sera pris et pendu aux créneaux de la grosse tour.

Madame de Laborne pâlit à cette menace ; mais, se rassurant bientôt :

— Ce sont trudaines et menteries de quelqu'un de vos gens, messire Enguerrand. Il ne se peut : ce gentilhomme dont vous parlez a-t-il

GARÇONS. '2q\

pas péri malheureusement par les mains des Mauvais Garçons? Vous souvient -il plus de ce que nous en récita cet archer de la connétablie qui rapporta sa cape et les lambeaux ensanglantés de son pourpoint , trouvés aux environs du Bourget. Croyez-m'en, ne donnez si imprudemment l'alarme en mon castel

— Ah! comtesse! comtesse! murmura le prieur avec un regard sévère; je sais trop, pour mon malheur et le vôtre, je sais trop ce qui en est de tout ceci. Cuidez-vous que je sois tant aveuglé et estommî de ne point voir ce qui est devant mes yeux? Cuidez-vous que, maugré cuirasse et visière, je n'aie point reconnu ce jeune muguet qui m'a volé votre cœur? Direz-vous que ce cavalier castillan est autre que ce Ludder

— Si fût-il Satanas en personne , interrompit la comtesse, dont l'œil noir prit une expression d'orgueil et de commandement, je vous enjoins, à vous et à qui ce soit , de ne porter la main sur mon hôte : suis-je pas maîtresse en ces lieux? Sainte Marie ! suis-je comtesse et châtelaine pour que chez moi on me vienne octroyer merci î

— Madame, croyez. . . .

— Vrai-Dieu ! messire ; si haut parler ne vous sied en ma présence. Je €rois que s'il ne voua

Page 1