‹ Les mauvais garçonsChapitre 9 sur 14 · II · texte numérisé non relu

II

'll\^ LES MAUVAIS

demeurait un petit scrupule à rompre, vous me manderiez moi-même en moult belle ordonnance aux échelles de mon justicier. Je le vous répète, messire, ne prenez ce souci, et tenez mon conseil à bon.

-— Éléonore !

— Retirez-vous, messire, et me laissez.

— Ingrate 1 quand je viens vous venger....

— Retirez-vous, vous dis-je !

— Non, vous connaîtrez auparavant le fourbe auquel vous me sacrifiez.

— Je ne veux rien entendre.

''^— Éléonore! par grâce spéciale!.....

'M Je vous déteste.

— Comtesse! vous avez mis en mon cœur un enfer. Je veux que ce même feu vous arde et vous transperce ainsi qu'il fait de moi. Cet espoir me demeure; c'est le dernier, mais il ne me trompera. Lisez, lisez ce billet, pat mes gens arraché au digne compagnon de votre amant.

— Est-ce encore un piège! Non, Enguerrand, je vous méprise trop pour à vos discours ajouter créance. Loin, loin de moi ce papier, je le vous afifie, je ne le lirai pas.

— Vous le lirez, comtesse, s'écria le prieur, lui présentant unq lettre qu'il froissait avec rage

GARÇONS. a/jO

dans sa main tremblante ; vous le lirez malp:rr vous. Malgré vous, vous viendrez au-devant du coup qui vous doit percer le cœur.

— Don Enguerrand, c'en est trop!

— Ahl comtesse 1 apprenez quel tourment c'est d'aimer sans espérance, de voir son amour tombé en mépris, d'être à son tour sacrifié quand on a sacrifié tout à une ombre, à une chimère qui s'évanouit ainsi que fait un rêve, et ne traîne après soi que honte éternelle et cuisans regrets. Femme, apprête ton cœur! mieux qu'espingarde ou fauconneau mes paroles le vont briser. Pour ce que tu es belle et riche en attraits, en châteaux, en terres, en vassaux; pour ce que tues comtesse et châtelaine, puissante entre toutes les dames et damoiselles de la cour; pour ce qu'un crime t'a faite libre en t 'affranchissant de la domination d'un époux, et que ce crime dort dans l'ombre, les remords avec lui, estimes-tu donc avoir finablement trouvé l'heur et le repos que tu dénies si cruellement aux autres? Non, tu as reposé ton espoir, ta vie, sur ce jeune cavalier; sur ce Ludder, que j'abhorre. Eh bien! il rejette ton cœur flétri, rebut des autres cœurs ; il ne t'aime pas. Il ne t'a jamais aimée. C'est une fille pauvre et obscure qu'il préfère à toi, comtesse

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et châtelaine, la fille du mercier Oudard. C'est pour te Fenlever qu'il est en ce castel venu, sous l'ombre de caresse et amitié. La preuve en est de sa main écrite en ce billet, qu'il adressait à Jacqueline sa tant aimée, la maîtresse de son choix. C'est pour la sauver, pour la voir un seul moment qu'il expose de la sorte ses jours, en venant ^requérir de toi secours et hospitalité! Que feras-tu, comtesse? Es-tu pas bien placée, dis, entre les mépris de ton fils et de ton amant?

La comtesse interdite avait arraché la lettre des mains du prieur. Ses yeux buvaient avidement le poison qui s'épanchait goutte à goutte sur son cœur.

Être aussi cruellement désabusée alors qu'elle se croyait sûre d'être aimée ! se sentir frappée à mort dans la seule espérance qui lui demeurât ! renoncer d'un coup à ce qui lui rendait l'existence supportable encore! voir la honte, le mépris descendre jusque dans le passé pour torturer son âme !.... Ah ! une vengeance prompte, éclatante, proportionnée à l'outrage ; du sang en paiement de ses larmes, c'était son unique ressource, son seul vœu. Son imagination ardente embrassa cette idée avec fureur.

Don Enguerrand, qui, le sourire sur la bouche,

observait les effets du coup qu'il venait de porter , saisit une des mains de madame de Laborne.

— Éléonore, livre-moi le traître, et j'oublie tout. Livre -le moi, je te venge et me venge.

— Enguerrand !

— Un mot, un geste, et le sang de l'infâme va ruisseler sous ma dague. Entends ce bruit, ce sont mes liommes d'armes qui s'en viennent céans ; ton fils est avec eux.

— Mon fils ! ô bonté !

— Un mot, et ton secret meurt entre nous deux. Éléonore, ils viennent, parleras-tu pas?

— Que faire?

— Les voici, rends-moi ton amour et je te venge. Où est-il ceLudder? où s'est-il caché? parle.

— Ici !

Et la comtesse tendit vers l'alcôve sa main tremblante, puis elle retomba pâle et comme anéantie sur les coussins de son fauteuil.

— Enguerrand, ajouta-t-elle d'une voix presqu'éteinte, je veux voir cette jeune fille, l'interroger. N'agissez que lorsque vous m'aviserez me levant de ce fauteuil. Alors je vous livre votre ennemi.

'2l[6 les m au V .Aïs

— Ainsi soit, dit îe prieur, vous serez contente, madame.

En ce moment la chambre se remplit de soudards. Le capitaine Hugues les accompagnait. Quatre d'entre eux contenaient le jeune Bohémien, qu'ils avaient dépouillé de son hocqueton d'écuyer. Les mains liées derrière le dos, Azan les intimidait encore de ses menaces. Du milieu d'un groupe d'arquebusiers une jeune fille s'échappa tout à coup avec des pleurs et des cris douloureux. Elle vint tomber aux genoux de la comtesse.

— Grâce ! grâce ! noble dame, disait-elle.

La comtesse à cette vue sentit se rallumer sa fureur. Elle promena ses prunelles de feu sur le front candide de la pauvre Jacqueline.

' — Qui es-tu, jeune fille? que veux-tu de moi?

— ]N'avez-vous souvenance, madame, répondit Jacqueline en baissant les yeux et la voix, de la fille du vieux maître mercier? Grâce ! grâce !

madame,

— Grâce ! et pour qui ? n'ayez frayeur aucune, ma mie, ce n'est point à vous qu'en veulent ces nobles hommes d'armes, et je vous veux demain, sitôt qu'il s'en viendra jour, renvoyer

en la boutique de votre père , avec bonne sauvegarde. Yrai-dieu ! quelqu'un de mes gens se serait-il permis à votre regard quelque injure ou offense ?

— Oh non! madame, et ce n'est pour moi, chétive et pauvrette, que je crains ici méchet et malencontre.

— Pour qui donc? ma mie, pour qui? parlez sans retard, parlez ! car n'ai loisir d'entendre vos menus et frivoles devis.

— Lasl madame, reprit Jacqueline en sanglotant , savez-vous pas ce qu'ils veulent faire du plus loyal gentilhomme, du plus gentil compagnon qui fut onc; de ce jeune étranger qui, au dernier tournoi de la cour, fit armes mieux que pas un, e4; s'y porta tant gaillardement que merveilles? Ils le vont tuer, madame, celui que j'aime, si ne lui prêtez votre aide et protection. Sainte Vierge 1 ils le vont tuer, si ne le voulez prendre à merci. Je vous conjure, noble comtesse, sauvez, sauvez messire Ludder l

— Taisez - vous , interrompit madame de Laborne en se levant brusquement , c'en est assez !

A ce signal don Enguerrand brandit sa dague hors du fourreau.

— xl nous le traître, messieurs! s'écria-t-il. Il est là !

Et il se préeipita vers l'alcôve, tandis que madame de Laborne, le front plongé dans ses mains, et luttant contre un reste de pitié, détournait les yeux de l'horrible scène que son dépit avait provoquée.

Les hommes d'armes se jetèrent sur les pas du prieur. Enguerrand écarta d'une main la tapisserie , tandis que de l'autre il se préparait à frapper. Mais il trouva un obstacle auquel il ne s'attendait pas.

Une porte épaisse et bien close, pratiquée dans le mur, le séparait encore de sa victime. Il fallait franchir ce dernier obstacle. La porte résista à tous les efforts que firent les soudards pour l'enlever de ses gonds. Enguerrand, irrité d'une résistance trop longue à son gré, commanda aux valets du château, qui tous étaient accourus pour assister au dénoùment de cette singulière aventure, d'apporter des épieux et des leviers.

Jacqueline se précipita vainement à ses pieds ; vainement elle embrassa les genoux de la comtesse. Son désespoir ne faisait qu'accroître la haine de sa rivale. Peut-être, sans la présence de cette pauvre jeune fille, plus belk encore de ses

larmes et de sa douleur, peut-être, le cœur de la châtelaine se serait-il ouvert à la pitié. Mais la honte et la vengeance furent seules écoutées, et la comtesse s'enferma dans un silence obstiné.

Les leviers de fer furent enfin apportés, et le prieur, les distribuant à ses soudards, prodigua les exhortations et les promesses à celui qui frapperait le premier coup. Assiégée avec fureur, la lourde porte s'ébranla enfin, et un cri de joie partit de toutes les bouches. Les efforts redoublèrent, la porte tomba avec un horrible fracas, et les hommes d'armes, l'estoc au poing, se jetèrent pêle-mêle dans l'oratoire.

Une fumée épaisse qui s'échappa aussitôt en noirs tourbillons les força de revenir sur leurs pas.

Ils s'enhardirent cependant, et tous travaillèrent avec ardeur à éteindre le feu qui avait déjà dévoré les tapisseries et les boiseries, et menaçait de gagner les plafonds. Une lampe suspendue aux voûtes de l'oratoire avait été employée à cet acte de désespoir. Messire Ludder avait disparu par la fenêtre au moyen d'une corde qui était restée attachée au balcon. Mais il ne pouvait être loin, et don Enguerrand, acharné

2ô0 1,ES MAUVAIS

à la vengeance, donna l'ordre de le poursuivre.

Presqu'au même instant le beffroi du château

sonna Talarme, et un cliquetis de fer retentit

au loin dans les vastes cours du manoir de Du-

Le capitaine de Laborne se mit à la tête des soudards que le prieur avait amenés, et ils se précipitèrent en tumulte du côté de l'escalier pour aller chercher du secours vers la galerie qui servait de caserne au reste de la compagnie.

Soudain, avec des cris et des lamentations, un yieillard accourut, qui tomba aux genoux du capitaine, et le conjura de rentrer dans la chambre de la comtesse.

C'était maître Ledru, l'oiselier de madame de Laborne.

— Que veux-tu? parle, qu'est-ce tout ce tumulte?

— Dieu nous garde, mon bon maître, de damnation éternelle, car notre dernier jour est venu.

- — Expliquez-vous, maître Jacques, interrompit la comtesse.

— Nous sommes la proie des Mauvais Garçons !

GAKÇONS. 2^)1

Un murmure d'effroi se lit entendre dans la foule !

— Allons à eux, dit le prieur. Tête-dieul nous verrons belle besogne. Holà, messeigneurs, conîinua-t-il en s'adressant aux hommes d^armes, il nous faut replier sur notre quartier-général. Ores, il n'y a plus que bien faire, et nous montrer gentils compagnons. Alerte ! alerte ! je prévois qu'il y aura de l'âne cejourd'hui.

— Hélas! hélas! interrompit l'oiselier, jà une bonne moitié de vos pauvres soudards, mon jeune maître, est égorgée par les bandits. Comment les joindre à cette heure? Demeurez plutôt céans , messeigneurs, demeurez, mon bon maître, pour sauver de péril votre très-noble et très-vénérée dame de mère. Tenez, poyrsuivit maître Jacques, en entr 'ouvrant une fenêtre, voyez là-bas dans la cour. Voilà les brigands qui se dirigent de cestui côté, ils portent fer et feu. Mon dieu, mon dieu ! ils ont incendié déjà toute l'autre partie du château.

En effet, de l'autre côté de la cour d'armes on voyait les flammes serpenter à travers les fenêtres, et monter vers le toit. Les brigands faisaient main basse sur tout ce qu'ils pouvaient rencontrer. Ils emportaient avec eux meubles.

joyaux, courtines, armes arrachées aux malheureux soudards qu'ils avaient égorgés dans leurs lits, et dont les corps, nus et sanglans, étaient jetés par les croisées.

— Mais ce Ludder, ce Ludder, répétait le prieur en mordant le pommeau de sa dague, aurons-nous pas sa tête? Qu'est-il devenu? Comment se trouve-t-il compagnon de ces bandits ? voici, par-dieu ! un drôle qui nous peut éclairer à ce sujet. Parle, poursuivit-il en s'adressant au jeune Bohémien , qui , pendant tout ce temps , était resté à sa place sans proférer une parole.

— Oui déa! répondit Azan, mon très-respectable sire, faites-moi premièrement délier. Après quoi je vous pourrai tirer l'esprit, au regard de ce, de tout ambage et obscurité. Craignez-vous pas que je m'enfuie ?Êtes-vous pas en nombre, d'ailleurs, pour me garder?.

Enguerrand coupa lui-même , avec le tranchant de son poignard, les liens qui retenaient les mains du jeune homme.

— Grand merci, mon maître, je vais tout vous dire à cette heure, écoutez bien. Messire Ludder reçut un jour d'un des nôtres un talisman pareil à celui que pouvez aviser ici en ma main. Celui qui le possède ne peut jamais

péricliter de mourir tant qu'un de ses compagnons est encore de ce monde. 11 n'a qu'à porter le talisman à ses lèvres, et aussitôt il est sauvé. INe riez pas de cette sorte, messire prieur, ce que je dis est vrai, et le vous pourrai démontrer plus prochainement, peut-être, que vous le cuidez.

Don Enguerrand leva les épaules de pitié, et, comme il se détournait pour appeler le capitaine de Laborne, qui cherchait à rassurer sa mère, le jeune Bohémien fit retentir un coup de sifflet dont tressaillit toute rassemblée, puis il se jeta sur le carreau, le nez contre terre, au grand ébahissement des hommes d'armes, qui lejprirent pour un sorcier accomplissant une de ses téné breuses opérations.

Mais il y avait dans le mouvement du jeune bandit plus de logique et de bon sens que le pensaient les soudards ; car, par l'embrasure de la porte entr'ouverte, partit au même instant une arquebusade qui coucha par terre bon nombre des incrédules.

L'épouvante entra bientôt avec une troupe de brigands ; ils avaient tous le poignard et le pistolet au poing.

— A sac ! à sac !

i!54 l'Ti-'' MAUVAIS

— A nous les hommes d'armes.

— Tue ! tue î

— La mêlée fut horrible, resserrée qu'elle était dans un espace aussi étroit. Le capitaine rallia tout son monde autour de sa mère, et fit si bien qu'il la préserva de l'atteinte des brigands. Azan, la hache en main, dirigeait avec adresse et agilité l'attaque de ses compagnons, et ils seraient parvenus, peut-être, jusqu'à la comtesse si la voix de messire Ludder n'eût retenti au milieu du combat. C'était le signal de la retraite, donné par le chef des Mauvais Garçons.

La tremblante Jacqueline, retirée dans le coin de l'alcôve, poussa un cri de douleur en reconnaissant cette voix. Le désespoir lui donnant des forces, elle courut jusqu'à Ludder, et, tombant à ses pieds, les mains jointes :

— Tuez-moi, tuez-moi, messire, vous avez brisé mon cœur aujourd'hui. Vous! avec ces hommes !

— Jacqueline! es-tu pas à moi, maintenant, à moi pour toujours.

— A vous, murmura la jeune fille, jamais, non, jamais! Et, comme une morte, elle roula loute pâle sur le carreau.

Par l'ordre de leur chef, quatre bandits enlevèrent la jeune lille sur leurs épaules, et les Mauvais Garçons sortirent du château de la comtesse de Laborne, lui laissant pour adieux la mort et l'incendie.

XXYII.

Comme chesnes hautains eslevez sur un mont Soustiennent les csclairs, le vent, la pluie, et sont Bien nouez d'une longue et profonde racine : Ainsi, se confians en leur force divine, Ils attendoient l'assault, de pie coi, sans fraieur.

Amadis Jamin, Traduct, de l'Iliade.

Tandis que l'alarme était au château de la comtesse, et qu'on y redoublait d'efforts pour repousser l'attaque des brigands , il se passait dans leur camp de la forêt du Bourget des scènes non moins terribles.

A la suite d'une orgie qui s'était prolongée jusqu'au petit jour, Guillaume Ogier, Jehan Lubbe, Charrot, et plusieurs autres des principaux chefs, pleins de viandes et de vins, dormaient, étendus pêle-mêle autour des restes d'un grand feu.

GAUÇONS. 257

Tout à coup le bruit d'une escopette vint éclater à leurs oreilles.

Sans sortir de leurs positions, ils se contentèrent d'abord d'ouvrir les yeux et d'écouter. M^is deux nouveaux coups de feu, qui partirent presqu'en même temps, secouèrent bientôt leurs esprits, et leur annoncèrent que leur camp allait être attaqué.

En effet, à peine étaient-ils debout que le cri d'alarme sortit de toutes les bouches.

— Aux armesl voici Martin Rouaut! criaient les sentinelles effrayées, et se repliant les unes sur les autres.

— Aux armes ! repétèrent-ils tous, et chacun d'eux, aux rougeâtres clartés de l'aurore, se précipitant vers sa hutte, courut s'armer jusqu'aux dents, et s'apprêter à se battre.

— Oh l oh 1 Martin Rouaut veut donc se faire couper menu comme taillon de massepain sous les mandibules d'un gueux, s'écria Jehan de Metz, rallumant aux tisons la mèche éteinte de son pistolet.

— Martin Rouaut a trop d'humeur sanguine

en les veines,... reprit sourdement Charrot, qui,

tirant de sa gaîne un énorme coutelas, l'essuyait

complaisamment sur le gras de sa cuisse.... 11. i^

— Par la carcasse de Proserpine ! interrompit Gontran, Cliarrot, tu as mine et façon de le vouloir bien saigner

— A mort! Gontran, à mort ! et voici mon

malchus qui se nettoyé les lèvres de son vieux: sang pour en boire du plus frais

— Allons, cagoux, à l'ouvrage ! s*écria le grand Coësre, revêtu de ses insignes royaux, superbe, et remplissant avec tout le calme et l'habileté d'un guerrier blanchi sous le harnois les fonctions de général d'armée. A vos blesches, cagoux, et qu'on travaille baudement cejourd'hui sur la dure En avant

— A sac ! à sac ! hurla Jehan Lubbe, agitant autour de sa tête son terrible martel, les manches retroussées jusqu'à l'épaule comme un boucher. ^"•^''■' -^'^ *^ ,"-■ '

— A sac! à sac! Bourgogne ! répéta la forêt tout entière, et chacun se rendit à son poste au bif-uit toujours croissant du tambour, qui battait la chargé, et aux aigres fanfares des trompettes éclatant comme le gémissement des blessés au ttîilieu du fracas tumultueux d'une bataille.

Alors le& coups de feu commencèrent à s'échanger dé part et d'autre. Les bandits, retranchés derrière les premiers arbres de la forêt, tiré-

rerit quelque temps avec avantage sur les soldats du guet-assis, répandus çà et là en éclaireurs, et formant l'avant-garde. Mais leur feu mal nourri ne fit aucun effet sur les masses de fer que présentaient les piquiers et hacquebutiers du guet royal, marchant au pas et en bon ordre sous le commandement de Fintrépide Louis de Harlay.

Ce gentilhomme, que madame la régente avait choisi spécialement à cause de son énergie et de sa valeur pour écraser dans son nid la bande redoutable , précédait ses soudards, armé de tontes pièces, le morion en tête, l'estoc au poing, et monté sur un beau cheval noir caparaçonné de housses pendantes et brodées aux armes de sa maison.

Il avait ardemment profité de l'absence du chevalier du guet, et sur le courage duquel il ne comptait pas beaucoup, pour réunir en hâte les compagnies des deux guets, et pénétrer avec ^lles dans la forêt du Bourget avant la pointe du jour, à une heure où il espérait surprendre facilement ses ennemis et les tailler en pièces ; car rien n'était plus difficile ; attendu la lâcheté des archers, qui, suivant un historien, avaient conçu tant de peur de ces misérables qu'ils les fai-

a6o LES MAUVAIS

saient avertir en secret chaque fois qu'on devait les envoyer contre eux.

Cependant les argotiers, n'ayant plus assez de poudre et de balles pour gorger leurs hacquebutes; craignant d'ailleurs d'être enveloppés par la troupe, qui s'avançait toujours, reculèrent et se replièrent les uns sur les autres , jusqu'à la vaste clairière où leurs tentes et leurs huttes gisaient en amas confus.

Là, réunis en masse, n'ayant plus pour toute arme que la dague et le coutelas, ils attendirent de pied ferme, et le hurlement à la bouche, l'attaque de la garde prévôtale , résolus qu'ils étaient à défendre leur camp et leur butin jusqu'à la dernière extrémité, à se battre, en un mot, comme des gens qui ne craignaient ni hommes, ni Dieu, ni diable.

Aussitôt que M. de Beaumont eut laissé derrière lui les arbres qui gênaient sa marche, il fit déployer rapidement ses deux compagnies en front de bataille, et cria d'une voix de stentor :

— Hacquebutiers! à vos mèches ! et feu sur les rufiens

A l'instant les hacquebutes tombèrent sur le poignet vigoureux de chaque soldat. Une déto-

GARÇONS. uGl

nation subite ébranla le sol, et l'air, imprégné di; poudre, fut inondé d'un vaste nuage de fumée.

— Hacquebutiersl chargez vos armes! et vous, piquiers, en avant ! en avant ! à nous ces drôles 1. . . répéta le capitaine.

Mais les bandits étaient déjà sur eux, frappant à droite et à gauche, et répondant à la décharge par des cris de mort et de carnage.

Ils avaient évité la grêle des pierres et des balles en se couchant à plat ventre, puis ils s'étaient relevés comme de jeunes jaguars, et précipités en désordre au milieu des soudards, occupés à recharger leurs armes.

Le sire de Harlay, qui vit aussitôt les rangs plier et presque se rompre sous ce choc imprévu, broya de rage avec les dents l'acier de son ventail; et, Téperon dans les flancs de son coursier, il se lança lui-même sur le groupe le plus nombreux des assaillans.

Les piquiers enhardis suivirent l'exemple de leur capitaine. Soudain ce mouvement changea la face du combat : car, revenus de leur premier trouble, et ralliés par leurs camarades, les hacquebutiers firent une seconde décharge, qui balaya largement la foule déjà croissante et victorieuse des Mauvais Garçons.

2iyA LES MAUVAIS

Les bandits lâchèrent prise, et reculèrent.

— • Sang-dieu ! tête-dieu ! soudards! cria le capitaine triomphant , hachez-moi ces manans comme chair à saucisses, et point de quartier aux rufiens !

Le tambour sonna de nouveau, les trompettes retentirent, et la troupe s'avança au pas de charge sur les corps gisans d'un grand nombre d'argotiers frappés à mort et tombés sous les balles.

Cependant, malgré leurs pertes, malgré les décharges meurtrières des hacquebutes, les Mauvais Garçons n'avaient pas perdu courage; bien au contraire ils revenaient au combat plus acharnés et plus nombreux que devant ; car leurs camarades de l'autre camp, les Bohémiens, accouraient à leur secours, avec leurs flèches et leurs arbalètes.

M. de Beaumont voulut poursuivre, à travers cette nuée de brigands, le faible avantage qu'il venait d'obtenir, mais ce fut en vain ; sa marche fut bientôt entravée, et sa troupe, cernée de toutes parts, se vit réduite à combattre désormais pour assurer sa retraite.

Alors ce ne fut plus qu'une mêlée hideuse, un champ de bataille où chacun s'étreignait, lut-

tait corps à corps, avec l'égoïsme de la férocité, sans penser à autre chose qu'à ramasser le plus de force possible pour avoir la vie de son adversaire.

Là, Guillaume Ogier, le monarque de l'argot, entretenait l'ardeur de ses sujets par ses continuelles clameurs, et par l'aspect ignoble de sa figure tronquée, qu'il promenaitsur tous les points de la clairière ; plus loin, Gontran roulait dans une boue sanglante avec un hacquebutier qu'il étranglait de ses mains à défaut de poignard ; Jehan Lubbc, à côté de lui dominant toutes les têtes, l'air stupide et les traits calmes, taillait les hommes comme des pierres, massacrant à grands coups de martel les malheureux soudards qui se trouvaient sous ses mains. Enfin, Charrot était partout, Charrot, le bras armé de son malchus, les yeux enflammés de sombres éclairs, culbutant, sur son passage, hacquebutiers et piquiers, pour arriver jusqu'au sire de Harlay, le seul guerrier digne de ses coups.

— Tenez ferme ! sang-dieu ! criait le capitaine à ses soudards effarés, ne reculez ! corps-dieu! lâches et parpaillots, ou je vous meurtris l'omoplate du plat de ma flamberge

Et retirant sa lame ébréchée comme une scie

264 l'Es M'AUVAIS

des entrailles fumantes d'un Bohémien il la cassa tout entière sur le hocqueton d'un pauvre diable qui fuyait devant le farouche argotier.

Celui-ci fut en trois bonds auprès du chevalier. Il essaya de le renverser en comprimant avec force le garrot de son coursier, qui piaffait d'impatience, et reculait malgré la bride et l'éperon. Mais le capitaine, debout sur les étriers, la hache d'armes dans les mains, lui en déchargea un coup sur la tête, en criant :

— Tiens, chien de bandit, mâche et avale ce horion !

Charrot courba la tête et l'évita; puis, par un soubresaut agile, et sans donner au capitaine le temps de se retourner, il glissa rapidement derrière la croupe du cheval, et lui coupa les deux jarrets.

L'animal tomba, entraînant avec lui son cavalier, qui demeura sur le sol sans mouvement et presque sans vie, affreusement mutilé dans ses armes, et à la merci du vainqueur.

Déjà l'argotier, courbé sur son corps comme une hyène léchant un cadavre, desserrait le ventail de son armet pour l'égorger au plus vite. C'en était fait du pauvre gentilhomme si le hasard n'avait placé près de lui un gros soldat du

guet-assis, couché sur le ventre, Thacquebute à la main, et qui s'était fait mort dès le commencement de la mêlée pour rester vivant.

C'était le commis de maître Oudard le mercier, le bon Rigolet, qui, par désespoir et par exaltation de tête, s'était enrôlé dans le guet, et avait endossé le hocqueton pour venger sur les brigands la mort présumée de son maître et l'enlèvement de sa fdle Jacqueline.

Le moribond, aussitôt la chute pesante du capitaine et de son cheval, chute qui l'avait fait trembler de tous ses membres^ avait tant soit peu levé la tête, et regardé qui venait de tomber à son côté. Lorsqu'il eut reconnu son malheureux capitaine sous la griffe de l'argotier, il appuya promptement le bout de son hacquebute encore chargée sur le dos du bandit, approcha la mèche brûlante du bassinet, et se recoucha le plus vite qu'il le put.

Le coup partit, la balle cassa les reins du ruiien, et, sans pousser un seul cri, le drôle tomba raide mort, la face appliquée sur celle du chevalier.

Cependant autour d'eux le sang coulait en longs ruisseaux, les cris et les coups retentissaient plus fort, le combat devenait un carnage.

A la vue du capitaine tombant dans la mêlée, une partie de la troupe le crut mort, et prit la fuite ; l'autre, plus brave ou plus aguerrie, redoubla de courage, et ne céda le terrain aux Mauvais Garçons qu'au moment où elle put arracher son corps de leurs mains.

Enfin les archers, possesseurs d'un fardeau qui leur coûtait bien du sang et la vie d'une trentaine des leurs, battirent en retraite, et laissèrent la victoire à leurs ennemis, qui la célébrèrent en poussant des hurlemens de joie, et en massacrant sans pitié tous les pauvres blessés qui respiraient encore.

Que sait-on qui demain sera mort ou malade? Celui vit seulement lequel vit aujourd'hui.

Joachim du Bellay.

Il y avait environ deux heures que le carnage avait cessé dans la forêt; pas un nuage de fumée ne s'élevait au-dessus des arbres, pas un bruit d'escopette n'alarmait le village. Le soleil enfin luisait large et plein de rayons sur la campagne tranquille, lorsque le chevalier du guet, revenant du château de madame de Laborne, rentra dans son quartier-général juste à point pour y recevoir le corps de son ami le capitaine, porté par la troupe des soudards échappés aux brigands.

C'était sur la route de Paris, à quelques pas en deçà du Bourget, dans un ancien bâtiment

de ferme, vaste et servant d'hôtellerie aux voyageurs, et de cabaret aux gens du pays.

A la porte, se promenaient de long en large deux archers Thacquebute sur l'épaule , la mèche allumée, et le nez en l'air, cherchant à lire dans le soleil si l'heure de rentrer au corpsde-garde n'allait pas bientôt sonner.

L'intérieur offrait l'aspect d'une maison militairement occupée. Tandis que l'hôte et sa femme donnaient, au premier et dernier étage tout à la fois, des soins à M. de Beaumont, encore évanoui de sa chute, et gisant sur un mauvais grabat , le rez-de-chaussée retentissait du bruit de la troupe répandue dans deux larges salles basses et voûtées.

Le soldat porte avec lui une insouciance qui le ramène bientôt à la gaîté, dès qu'il a passé les heures du péril et de la fatigue. Aussi, les uns chantaient-ils à tue-tête, en nettoyant leurs chanfreins et aubergeons noircis de poudre , en redressant le fer de leurs piques émoussées, ou rajustant les mèches de leurs arquebuses.

D'autres , assis sur des escabeaux boiteux, jouaient un brandevin au fouquet^ c'est-à-dire à qui tiendrait le plus long-temps dans les narines un morceau d'étoupe enflammée; d'autres

GARÇONS. 26f>

battaient le tambour sur des bouteilles vides qui sautaient en éclats. D*autres, enfin, s'amusaient à souffler des charbons rouges entre les cuissards de leurs camarades endormis, lesquels se réveillaient échauffés et hurlans comme démons en enfer.

Enfin, au milieu de ce vacarme soldatesque, le chevalier du guet, les pieds dans la braise, et la tête sous le manteau d'une vaste cheminée, et assis à côté de son ami le lieutenant-lay de robe courte, dévorait une grosse andouille fumée, avec l'énergique appétit d'un homme qui se serait bien battu.

Moitié buvant, moitié mangeant, il devisait avec lui sur les moyens de purger à jamais Paris et ses environs de cette bande de scélérats qui, semblables aux mauvaises herbes, croissaient et renaissaient toujours.

— Par la reine des andouilles ! disait le chevalier, m'est avis, mon petit lieutenant, que point ce n'est avec force éralfades de piques et d'épées que pourrez mettre à mort si gros tas de rufiens et malandrins, mais bien en enflambant, par une belle nuitée, tout le hallier de ces mignons.

— Nenni, nenni, répondit tristement le petit

homme, en hochant la tête et remuant sa barbe toute mouchetée de miettes de pain. Las! combien que ce soient gens qui sentent le soufre et la hartj ces beaux sires ne sont tellement fallots qu'ils se laisseraient arsir tout vifs comme harengs sorets. Par saint Adauras! il ferait beau les voir prendre la poudre d'escampette... .

— Donc, vous pensez, mon petit lieutenant. . . ?

— Qu'il faut, de rechef, bailler le pourchas aux bandits, à grand renfort d'allumelle et grand tonnoir d'escopettes, si que de ces mécréans il m'en passe aucuns par les doigts, le tout pour me ragaillardir et raviver, car, de fait, je me porte mal

Et, poussant un fort soupir, il huma un grand verre do vin.

— Ohl olîl qu'est-ce là, mon petit? le jeûne vous a-t-il sapé la chair?...

— Point, en vérité ; mais je perds la main... Je ne pends plus —

— Mon petit lieutenant, mon cher, mon trèscher compagnon, ne vous tant mélancoliez; de la patience, et aurez suffisamment de quoi vous remettre la main ; sur ce compère , baillez-moi l'estrapade à ce lin rouge-bord.... et tope l buvons à la santé du capitaine.

Et, le chevalier lui versant à boire, les deux amis trinquèrent ensemble.

Comme ils reprenaient haleine l'un et Tautre, il se fit un grand bruit à la porte du bâtiment. Le chevalier sentit le frisson lui monter aux cheveux; il crut que les Mauvais Garçons revenaient l'assiéger en foule. Cependant lorsqu'il vit poindre au milieu des archers une pe*tite figure jaune, aux yeux clignotans, et encadrés de cheveux gras et noirs, il reconnut le procureurgénéral de la comtesse; passant aussitôt de la peur au calme, ce maître poltron courut au-devant de son ancienne connaissance.

Olivier, car c'était lui, ordonnait aux archers de s'emparer de deux personnages qui le suivaient, et dont l'aspect pourtant n'annonçait rien d'hostile. L'un était un vieillard à barbe blanche, les yeux éteints, la jambe boiteuse, les pieds demi-nus, et la robe déchirée en plusieurs endroits parles ronces; l'autre, un gros ventre dliomme à tête rouge et gonflée, sans bonnet ni cape, soutenant le vieillard et criant de toute la force de ses poumons après un verre de vin : bref, le mercier Oudard, et son cher neveu l'écolier, que les évènemens avaient réunis l'un à l'autre dans le camp des Mauvais Garçons, et

qui s'en étaient échappés durant le combat avec le bazochien pour chercher secours et protection au milieu de la garde prévôtale.

— Oh ! oh ! par saint Éloi! cria le chevalier du guet, comme te voilà troussé, mon petit ! A te Toir ainsi flanqué de ces deux drôles, Ton te prendrait ne plus ne moins pour monseigneur Jésus en son calvaire emmi les deux larrons.

— Monsieur le chevalier, aussi vrai que vous dites, reprit Olivier d'un air piteux et cafard, ce sont deux insignes malandrins lesquels m'ont mis tout à l'heure sous danger de mort, à trois jets d'hacquebute d'icelui corps-de-garde.

— Oh 1 oh ! que dis-tu là?

— Las ! je dis et redis que ces drôles ont failli me rober l'âme et la bourse; ains c'en était fait de moi sans l'aide et assistance que m'ont octroyées fort à point trois pauvres vilains s'en allant aux champs , lesquels m'ont prêté léalement la main aux fins de les désarmer, et de vous les amener

— Merdigues ! ce seraient?.... interrompit le chevalier, reculant d'un pas et n'osant pas achever.

— Deux Mauvais Garçons!

— Tenez ferme l archers ! cria le chevalier aux

soudards, ne lâchez pas d'un quart de pouce au moins! Oh! oh! vite, mon petit Heutenant, voici de quoi besogner.

— Deux de ces maîtres gueux, enfin ! répartit le lieutenant-lay de robe courte, en faisant un bond qui renversa son escabelle. Trêdame ! ce

n'est point faute d'attendre Ores, me voilà

gai comme papegai. Monsieur du Parlement, l'accolée , s'il vous plaît ; frère, la brassée ; si belle œuvre mérite récompense

— Eh! eh! maître Olivier a couru grosse chance ! mais, ventre saint Quenet ! il les aura les bons écus de monsieur le prévôt.... voilàt-il pas un gros pansart qui en vaut dix à lui tout seul.

Et le chevalier montrait du doigt l'écolier, immobile, la bouche ouverte, le feu dans les yeux, muet, et comme frappé de la foudre, car il avait peine à croire ses oreilles ; il ne pouvait concevoir qu'Olivier livrât au bourreau, pour le gain d'une maigre somme d'argent, son ancien camarade et un vieillard qui n'avait eu pour lui que de l'affection.

Mais qu'importent la reconnaissance et l'amitié à un cœur sali par la passion de l'or î Qu'était-ce que la vie de deux êtres presque ou- II. 18

bliés du monde, aux yeux d'un homme bassement avide qui trouvait à gagner sur leur mort ? Le misérable qui avait osé trafiquer de l'honneur d'une jeune fdle toute candide et toute pure était bien fait pour vendre le peu de jours qui restaient à son père.

Le pauvre vieillard ! la peine et le chagrin lui avaient tellement courbé la tête et affaibli le cerveau qu'il était là, paisible, sans résistance au milieu des archers, regardant à droite et à gauche, et ne paraissant pas même entendre un mot de tout ce qu'on disait.

Quant à Buschard, dès qu'il put recouvrer la parole, et revenir à lui-même, il se débattit vigoureusement entre les mains des soldats, criant et jurant, par tous les diables, qu'il n'était pas un brigand, un voleur, comme on le prétendait, mais le plus honnête écolier qui eûtporté capuce, et hanté les cours de Sorbonne.

— De par le bon Dieu ! messieurs les archers, ai nom Nicolas Buschard, écolier en Sorbonne ; cestui vieux est monsieur mon oncle, Michel Oudard, marchand mercier es la rue du Paon, à l'enseigne de monseigneur saint Louis

— Soudards, reprit le chevalier, n'ayez cure de la bave de ce drôle, et serrez-lui les côtes..,.

— En vérité, je ne suis gueux à pendre, interrompit Buscbard ; n'écoutez mie toutes paroles de ce damné bazochien, car elles sont plantées de faussetés et trahisons. Oui, maître gueux, maître loup, continua-t-il en s'adressant à Olivier, Tisage de parchemin, cornet de procureur, aussi noir au-dedans que dehors, tu mens par ta vilaine gorge, autant et plus que Judas Iscariote, ton patron, qui t'attend en enfer.

— Monsieur le lieutenant, répartit froidement Olivier, fouillez au pourpoint de ce mâcheur de paroles vides, et voyez si je mens

Les mains du lieutenant plongèrent aussitôt dans les chausses deBuschard, elles en retirèrent un morceau de vélin plié en quatre, tout chargé d'écriture et de signes bizarres, que des yeux moins exercés ou moins connaisseurs auraient pris facilement pour des caractères cabalistiques. C'était le passeport octroyé par le grand Goësre au malheureux écolier, lorsqu'il avait été obligé de se faire recevoir membre du royaume argotique.

Il n'en fallut pas davantage pour lui fermer la bouche ; c'était un argument sans réplique sur lequel le bazochien avait compté spécialement, et basé tout l'édifice de son infâme manœuvre.

Aussi Vi'AïvA en fut-il certain ; de tous les coins de la salle s'élevèrent des cris tumultueux, entremêlés de rires et d'insultes. Le pauvre écolier sentit son cœur faillir ; ses jambes flageollèrent; un vertige s'empara de sa tête; il vit tourner la salle autour de lui ; puis il tomba presque sans mouvement auprès de son oncle le mercier.

Quand il reprit ses sens, il n'était plus dans l'intérieur du bâtiment, mais sur la place de l'exécution. C'était devant la porte même du cabaret qu'elle allait avoir lieu. La longue barre de fer boiizontale à laquelle était attachée l'enseigne devait servir à suspendre le lien fatal. Debout sur son échelle, le lieutenant-lay de robe courte s'occupait à faire un nœud coulant d'une longue hart qui traînait jusqu'à terre : à ses pieds , les deux patiens les mains liées derrière le dos; puis, tout autour d'eux, la foule des soudards appuyés sur leurs armes.

Cependant le soleil luisait à plein disque; ses rayons peignaient d'une large teinte rouge les pierres inégales de la muraille. Le vieux mercier se sentait revivre à cette chaude lumière, et, la tête relevée, il contemplait les apprêts du supplice , de l'air insouciant d'un homme qui ne doit en être que le simple spectateur. Bientôt

les cris de Buschard, qui vagissait comirie un enfant, et dont les yeux jetaient des larmes aussi larges que les gouttes d'une pluie dorage, détournèrent son attention. Alors il reporta ses regards sur le visage décomposé de son pauvre neveu, sembla comprendre ses pleurs, et laissa retomber, avec un long soupir, sa tête chauve et sillonnée de rides.

Déjà l'exécuteur était au bas de l'échelle, sifflant une chanson bachique, et aplatissant avec les mains le collet du pourpoint de Buschard, afin que la corde ne fût pas gênée dans son jeu par les phs de l'étoffe. Le malheureux avait le pied sur l'échelon, la face tournée vers le bourreau , qui montait en arrière , et l'entraînait au faîte de la potence : mais chaque pas qu'il faisait redoublait ses clameurs ; sa poitrine se gonflait tellement de soupirs et de sanglots qu'il semblait à tout moment sur le point d'étouffer.

— Là, là, mon ami, lui disait le lieutenant, reprenez vent et haleine, pourquoi braire ainsi que baudet sanglé trop fort. Pendaison n'est mal qui dure ; d'ailleurs êtes-vous pas en mes mains? sans point de faute, serez pendu de mai'n de maître, de gentille et douce façon, ce qui veut

2 7 s LES 31AUVAIS

dire haut et court Allons, courage, encore

un échelon

MaisBuschard n'avait pas d'oreilles, et montait lentement. Enfin, lorsqu'il fut à la hauteur de la harre de fer, le lieutenant lui dit :

— Voyons, mon mignon, barbelottez au plus vite un pater et un ave^ puis tendez-moi le cou au cordon de saint Alipandin, mon patron, dont je vous fais chevalier

Il eut beau dire, il lui fut impossible de nouer la fatale cravate. Le bruit de plusieurs chevaux arrêtés, etl'éc^lat d'une voix qui venait depercer la foule, avaient fait tourner la tête du patient. Buschard, remuant sans cesse et toujours échappant aux efforts du lieutenant, criait jusqu'à pâmoison : — Au secours ! à l'aide 1 Rigolet , messire Hugues,

sauvez-moi ! sauvez-moi 1

En effet , ses deux vieilles connaissances étaient devant ses yeux. L'un arrivait du champ de bataille de la forêt, encore transi d'effroi, crevant de fatigue et de sueur sous son armure ; l'autre, suivi de deux varlets, accourait voir son ami le capitaine, dont il avait appris le malheur.

— Mon pauvre maître ! s'écria le bon commis, sitôt qu'il l'aperçut à travers la haie des archers, mon pauvre maître ! mon pauvre maître 1 et il se

précipita, malgré la foule, au cou du vieil Oudard.

Celui-ci le reçut comme un père qui revoit son fils. Un éclair de joie traversa ses paupières ; puis, d'un regard plein de larmes, où se peignait la plus vive émotion, il sembla lui dire : — Mon bon Rigolet, je te revois enfin, mais dans quel triste moment ! prêt à mourir, et n'ayant pas même de bras pour te presser sur mon cœur.

Aussitôt deux archers, sur l'ordre de leur stupide commandant, saisirent au corps Rigolet, et l'éloignèrent sans pitié de son maître.

Cependant le comte de Laborne, étourdi des lamentations de Buschard, ému de l'aspect misérable du mercier et de la scène extraordinaire qui se passait autour de lui, avait quitté la selle de son cheval, et s'était avancé au milieu de la foule.

Là, son premier soin fut de délivrer Buschard des mains du lieutenant-lay, qui, désireux de lancer son homme dans l'éternité, commençait à y mettre de Tamour-propre, redoublait d'efforts pour lui prendre la tête dans la corde, et luttait avec lui sur l'échelle, au point de trébucher et de tomber à terre : ensuite il s'informa auprès du

qSo les mauvais

chevalier du motif pour lequel il faisait penr dre ces pauvres gens.

— Ce sont rufiens et malandrins, répondit ce dernier.

— Vertu de Dieu ! mon très-cher, répartit le jeune Hugues, vous avez 1^ berlue, et prenez ves^sie pour lanterne

— Point, point, messire, ce sont joueurs de harpe sur le grand chemin, c'est-à-dire maîtres drôles, harpaillant et robant tout-à-l'heure , à trente pas d'ici . monsieur le procureur-général de madame votre mère

— Encore un coup, mon très-cher, vous perdez vos chausses, ces braves gens me sont connus dès l'enfance; cette vieille barbe blanche est maître Oudard, le marchand mercier de madame ma mère ; cet autre, maître Buschard. son neveu, bon diable et bon drille, grand avaleur de pois gris, et âpre aux pots comme l'on dit, mais rien de plus.

— Par ma flamberge, messire, cela m'étonne d'autant que voici la passe de ce bandit, fraîchement tirée de ses chausses

— Tu-Dieu ! mon cher, avisez-vous pas comme vous êtes merveilleuse matière à gausserie, re-. prit le comte, en lui rendant le vélin, tout ceci

GARÇOÎNS. 2^1

n'est qu'un tour de maître Olivier, et ce vélin, une requête du drôle à messieurs du parlement.

— Oh ! oh ! vraiment, messire.

— Lisez ! mon cher, lisez vous-même.

— Yentre-de-biche ! c'est tiré juste, répartit le chevalier, qui ne savait pas lire, et qui remettait bien vite le grimoire dans son pourpoint, après avoir fait semblant de le parcourir, — aussi ne Tavais-je pas lu.

— Donc, mon très-cher, je vous prie et conjure, libérez de leurs liens ces braves gens, et les renvoyez en leur logis, car je me fais caution de leurs faits et gestes.

— Mon petit lieutenant, vous l'entendez. Or cà, que le chagrin ne vous happe de rechef, la corde est toujours bonne et peut aller à d'autres. Archers, à vos armes, en avant! marche!

Le tambour résonna, les soudards se mirent en ligne, puis la troupe défda par peloton, et rentra dans le corps-de-garde.

Après le départ des hommes d'armes, Rigolet et Buschard s'étaient précipités aux genoux du jeune comte, dont ils baisaient la main en signe de reconnaissance et de remercîment. Le mercier, seul, demeurait appuyé contre la mu^ raille, toujours à la même place, les mains jointes,

les yeux à terre et le front pensif. On aurait dit qu'il allait de nouveau marcher au supplice. Hugues s'avança près de lui.

— Maître Oudard, lui dit-il doucement et en lui prenant la main, n'ayez plus crainte et souci, vous avez la vie sauve — ..

— Eh! quel besoin en est au malheureux qui n'a plus rien au monde,.... reprit le mercier en relevant la tête tout d'un coup, et le regardant fixement.

Le jeune homme parut interdit ; le souvenir de tous les maux qu'il avait faits au vieillard revint à son esprit comme un remords : il se rappela Jacqueline, la condamnation inique du bailli de Saint-Germain , et le frisson courut dans tous ses membres.

— ' Reprenez bon courage, maître Oudard, répartit le jeune homme, vous n'avez tout perdu.

— Grand Dieu ! est-ce pas amère dérision et moquerie que de venir encore me rendre la vie, quand la mort m'était tant bonne et secourable !

Merci, grand merci, monsieur le comte, vous êtes généreux en votre haine ; et moi, pauvre et chétif, ne suis encore à la un de mes souffrances

Hugues ne put résister à l'accent de désespoir

avec lequel le mercier prononça ces dernières paroles. Les larmes lui vinrent aux yeux. Il s'approcha une seconde fois du vieillard , et , la voix émue, il lui dit :

— Il est vrai, maître Oudard, ai nombre de torts à votre regard, mais Dieu m'est garant que je ferai en sorte de les réparer tous — Oui,... tous, foi de gentilhomme !.... vous reverrez votre Jacqueline et votre vieux comptoir.... bon courage et adieu.

Le comte lui pressa la main, et le quitta. Puis il engagea Rigolet et Buschard à regagner de suite les murs de Paris et la rue du Paon ; il les assura de sa protection, et, après leur avoir abandonné sa bourse pour subvenir aux frais de la route , il disparut dans l'intérieur du corps-degarde.

Bientôt les trois amis s'éloignèrent; le Jeune Hugues lui-même ne tarda pas à redescendre de la chambre de son ami le capitaine, et à reprendre avec ses varlets le chemin qui conduisait au château de sa mère.

Quant au bazochien, il resta dans le cabaret, la rage au cœur et la bile dans les yeux.

11 entendit plusieurs soldats raconter entre eux que les brigands avaient été vus par quel-

ques gens du village , portant au cimetière le corps d'un de leurs principaux chefs, frappé à mort et tombé sur le champ de bataille. Suivant eux, c'était Jehan Charrot. On l'avait caché sous une tombe étrangère , pour qu'il ne fût pas exposé au gibet de Montfaucon.

Olivier recueillit avidement tous ces détails sans en perdre un seul ; puis il se disposa luimême à courir au cimetière déterrer le cadavre, et mériter ainsi l'argent que le prévôt de Paris donnait à tous ceux qui livraient mort ou vif un des membres de la bande nombreuse des Mauvais Garçons. Mais powr exécuter ce beau projet il fallait attendre le déclin du jour ; c'est ce qu'il fit avec la plus vive impatience.

Sitôt qu'il fut nuit, l'avide bazochien, chargé d'un boyau , d'un paquet de cordes et d'une courte échelle, se dirigea vers le cimetière. Il traversa lentement et à pas de loup les misera blés chaumières qui composaient le village du Bourgot, explorant autour de lui , et regardant s'il ne voyait remuer personne. Le silence habitait toutes ces demeures paisibles ; seulement quelques cailloux roulaient sourdement sous ses pieds , le vent sifflait, âpre et glacial , et des chiens, emprisonnés dans les basses-cours, hur-

GAUrONS. 2SC^

laient les nus après les mitres, variant par leurs abois plaintifs les notes glapissantes des hiboux et des chouettes. Du reste, pas une étoile; des nuages , de gros nuages passaient vite et trèsbas, découvrant de temps à autre la corne blanche de la lune , et plongeant tour à tour le sol dans l'ombre et la lumière.

Enfin, après avoir longé les murs noirâtres d'une petite chapelle, il atteignit le cimetière. C'était un petit terrain attenant à l'église, fermé par de mauvaises murailles faites de pierre et de boue. L'entrée en était défendue par une porte de bois, dont le sacristain tenait toujours la clef dans sa poche. Le jour, on y lisait une belle inscription latine pleine de consolations religieuses et de fautes d'orthographe; la nuit, elle n'avait de remarquable qu'une petite croix de bois fort grossière et mal taillée, qui se levait sur le faîte et se découpait bizarrement aux rayons de la lune.

Le petit homme donna d'abord plusieurs coups de bêche dans la porte, avec l'intention de l'enfoncer, mais il n'y parvint pas, et le bruit lui fit craindre d'ailleurs d'attirer quelques personnes sur ses traces ; partant, de ne pouvoir exécuter son projet. Il préféra donc appliquer son

échelle sur le pan de mur le moins élevé, enjamba le sommet, et la repassa de l'autre côté. Le voilà, son hoyau et ses cordes, descendu dans l'enclos funèbre.

D'abord, de souffler dans ses doigts et d'attendre que le cœur lui batte un peu moins vite, car il tremble moins de peur que du mouvement qu'il s'est donné pour gravir la muraille. Puis il part, marchant, la main appuyée sur sa bêche, le corps penché, l'œil et le nez à terre comme un chien sur une trace, piétinant en tous sens, et avec l'indifférence d'un païen, la terre sacrée du repos, les pauvres tombes villageoises qui n'ont pour souvenirs que de simples croix de bois, et la verdure pour ornemens.

Enfin, à l'angle du mur, la terre fraîchement remuée frappe ses regards et l'arrête.... Trois coups de bêche suffisent pour amener à la surface une énorme tête : c'est celle du brigand. A son aspect, Olivier tressaille, se baisse, et, lorsqu'il Fa bien reconnu, il jette un éclat de rire si sourd et si lugubre qu'il semble partir plutôt des lèvres du mort que des siennes

— Ohl oh! te voilà, rufien 1 s'écria-t-il, en crachant dans ses mains, pour mieux enfoncer son hoyau, te voilà, beau mignon, couché en terre

r. ARÇONS. 287

sainte comme honnête homme ; point n'est-ce en ce Heu, l'ami Charrot, qu'il te faut pourrir, mais bien au clairs et luisans crochets de Montfaucon.

Allons, allons, dépêchons d'issir au plus vite de cette fosse !.... Avisez-vous pas le paillard qui robe encore après qu'il est fait mort, non plus la bourse des gens, mais bien leur couche dernière! Or çà, malandrin, dehors!....

Par cent pipes de diables, ouf! qu'un maître gueux est lourd !

Olivier avait entièrement découvert son cadavre, et le traînait par les deux bras.

Arrivé au pied du mur où était plantée l'échelle, il le dressa sur les reins, et lui serra la corde autour du corps. En ce moment, un rayon de lune, glissant à travers un nuage, et baignant les pierres mousseuses de la muraille, éclaira d'une lueur blafarde la face du bandit, dont les traits grimaçaient encore des dernières convulsions de la mort.

Olivier se mit à rire, et mâcha dans ses dents une imprécation triviale et sardonique.

— Par les hypocondres de saint Yves ! ami Charrot, ne cuidais pas trouver ce soir plus laid que la mienne face Compère, je t'arremercie,

tu me primes en hidciir, et pour ce en enfer feras-tu bien de t'aller cacher à travers mille milliers de diables, sous la cotte hardie de madame

Proserpine Mais, plus je te regarde, et plus

j'avise le coup qui t'a mis à mort merveilleusement frappé; seulement un petit regret me

poinct et m'aiguillonne, c'est qu'il ne soit issu

de mes pauvres mains; car, moyennant ce

gentil présent, m'eût été loisible de m'acquitter envers toi , et solder les grands coups de bâton que tu m'as tout largement octroyés sur les reins

emmi la foule de tes chiens de rufiens Oh,

oh! je n'en perds souvenance.,... non plus que des bons et beaux écus que ta vilaine main m'a souventes foi& robes au jeu ! mécréant, pipeur de dés! à mon tour ! bien rira qui rira

le dernier ; je te tiens à cette heure, et je compte sur ta carcasse me rembourser au double de mes pertes et souffrances Car je suis ton héritier, sans que tu en aies le doute, ton héritier de trente écus, oui, trente écus au moins, que me vaudra ton corps. Or sus, maître ladre,... debout cejourd'hui , demain nous ballerons et

festoyerons à Montfaucon

Tout en riant, jasant et recomptant la somme promise par le prévôt de Paris, le bazochien

Tt ARÇONS. 289

avait de nouveau gravi les degrés de son échelle. Alors il se mit à cheval sur le pignon du mur, repassa l'échelle de l'autre côté, puis, un pied sur le dernier échelon, le ventre sur le mur, et les bras allongés, il se mit en devoir de soulever la masse pesante du cadavre.

E.ien n'était plus pénible que cette opération.

Olivier cherchant, à l'aide de ses petites forces, à soutenir en l'air un colosse, suait à grosses gouttes, et jurait à pleine bouche. Il avait beau tirer; la corde, sans aucun poids qui l'arrêtât, lui glissait souvent dans les mains, et le bandit retombait de l'autre côté sur le dos. Enfm il s'avisa de la rouler en plusieurs anneaux autour de son épaule et de son cou, afin de servir en quelque sorte de point d'attache et de contre-poids. Ce moyen lui réussit à merveille. Déjà, Jehan Gharrot avait quitté la terre, et son énorme tête, face à face avec celle d'Olivier, dépassait le mur ; il n'y avait plus qu'à maintenir son cojips en équilibre, pour le coucher sur le faîte et le descendre ensuite, lorsqu'un bruit étrange retentit aux oreilles d'Olivier. Le malheureux tourne aussitôt la tête, son pied chancelle, l'échelle tombe, il veut se retenir, ses mains lâchent leur fardeau, la corde se tend,

se resserre, lui prend la gorge dans ses anneaux, et le poids du cadavre qui roule à terre suspend en Tair le corps du bazochien sans vie et sans mouvement. Il était étranglé ; le mort avait pendu le vif.

GAPiÇONS. 291

La Vierge , . .

Démonstrant nud son sein et ses blanches mamelles,

Si belles que de neige on les peult dire telles ;

Les geuoulx mcct en terre, et sur ce, a rëfe'ré Ces derniers mots piteux :

— Regarde, jouvenceau, où bon te semblera, Le tien coup addresser : si ce sein te plaira , Ton glaive y soit fiché, ou si plus de'sirée Ma blanche gorge estoit, elle t'est préparée.

Lazare de Baïf.

Traduct. de l'Héaibe d'Euripide.

C'est avec la plus grande peine que Ludder, enfermé dans l'oratoire de la comtesse, était parvenu à s'en évader. Si la croisée de cette chambre n'eût pas été ouverte sur les fossés, il demeurait victime de la colère du fougueux prieur, et tombait sous les coups de ses hommes d'armes ; mais du haut de son balcon il put

communiquor avec les i:;ens de sa troupe, restes sous les murs; et, cherchant de tous côtés à les rejoindre, l'un d'entre eux, au moyen d'une corde lancée dans l'oratoire, avait facilité sa descente. Alors le jeune chef avait profité du désordre qui régnait au château, et de l'état d'ivresse dans lequel étaient plongés les soudards du comte, pour forcer la porte d'entrée et incendier le manoir. Là, ce n'est qu'après avoir pénétré dans la chambre de madame de Laborne, en combattant corps à corps pour sauver Jacqueline, qu'il avait donné le signal de la retraite.

Mais son aspect dans une salle retentissante de cris, et parmi la foule hideuse des argotiers, avait brisé le cœur de la jeune fille ; celui qu'elle aimait le plus au monde, celui qui s'était appuyé sur son sein, et dont les lèvres avaient effleuré les siennes, Ludder, qu'elle n'avait plus espéré revoir, en reparaissant devant elle sous les traits d'un bandit, et avec la voix d'un homme de sang et d'impiété, lui avait porté le coup le plus affreux qui pût l'accabler après tant de malheurs. Elle n'avait pu y résister j et ses yeux s'étaient fermés à la lumière.

Quand elle reprit ses sens, elle était au milieu d'une campagne large et silencieuse, la nuit l'en-

(iAKÇOWS. 290

veloppait de toutes parts, et, rapide comme le vent, elle fuyait, emportée sur le dos d'un petit cheval noir. La terre tournait autour d'elle avec ses montagnes, ses eaux blanches et scintillantes, ses grandes masses d'ombres, et le manteau du ciel parsemé d'étoiles ; des maisons, des arbres, des plaines, des chemins semblaient courir à sa rencontre, et disparaissaient derrière elle comme dans un gouffre. Ses longs cheveux, dénoués par l'air, fo'uettaient son visage, et sa bouche entr'ouverte exhalait un souffle précipité. Elle bondissait sur le dos de l'animal qui l'entraînait. Elle allait, elle allait toujours, et sans rien voir; et, pendant quelque temps, cette course nocturne fut pour elle un vertige, dont sans doute elle eût été la victime , si les deux bras d'un homme vigoureux ne l'avaient tenue fortement enchaînée.

Enfin, lorsque la pente d'une montée força le cheval à ralentir son galop, Jacqueline, levant la tête et joignant les mains, s'écria : — Jésus — Jésus ! mon Dieu! venez k mon aide ! où suisje! où vais je? — par pitié, monsieur, dites-moi qui vous êtes, et ce que voulez faire d'une pauvre fille comme moi?

Son guide, pour toute réponse, laissa tomber

2g^\ LES MAUVAIS

sur elle deux regards pleins de feu, tourna ht tête, et, serrant des genoux les flancs de son petit cheval, le lança de nouveau dans l'espace.

Jacqueline parcourut une grande distance de terrain sans pouvoir se faire entendre, et sans même obtenir une parole de Fêtre bizarre qui l'accompagnait. De plus en plus son effroi redoublait. Le souvenir des évènemens de la nuit se retraçait à son esprit dans toute sa hideur; les brigands, la comtesse, les hommes d'armes, le prieur, Ludder, toutes ces figures fantastiques voltigeaient devant elle. Elle se voyait encore au milieu des bandits. Peut-être en ce moment était-ce un des hommes de leur troupe qui remportait au camp, comme sa conquête et sa part du butin. Cette idée lui semblait horrible, et secrètement elle conjurait le ciel d'entr'ouvrir sous ses pas un précipice ou quelque abîme où elle pût trouver la mort avant la honte et l'infamie.

Il parut vouloir exaucer sa prière ; car, au bout d'un chemin pierreux et incMné, le cheval s'abattit et tomba sur les genoux, au milieu d'une pluie d'étincelles. Jacqueline et son guide rouièyent à terre.

— Autant vaut ici qu'ailleurs! s'écria ce der-

GAKr.ONS. 295

nier d'une voix rauque et sombre. Puis il se releva lestement , et tira sa dague hors du fourreau.— Ventre-Mahom l cette godinette de chrétienne sera-t-elle pierre d'achoppement pour tous les Bohèmes. Or çà, debout Rerim, et arrière, que j'en finisse avec elle !

En disant ces mots il se retourna vers la jeune fille étendue en travers du chemin, sous la tête du cheval, et tout étourdie de la chute qu elle venait de faire. Mais l'animal, droit sur ses jambes, immobile, et le cou penché, flairait avec ses naseaux les blancs vêtemens de Jacqueline. Il semblait ne pas comprendre l'ordre de son maître.

— Par la barbe de mon père ! Kerim, si tu n'as plus d'oreilles, au moins sentiras ma dague! Arrière, roussin! arrière!

Et le petit homme, furieux, piqua de deux ou trois coups de poignard le ventre du pauvre Kerim. L'animal, au lieu de reculer, fit un bond et sauta par-dessus le corps allongé devant lui, puis il alla brouter à quelques pas l'écorce mousseuse e*t les feuilles tremblantes d'un chétif bouleau. Quant à Jacqueline, elle était revenue à elle, et contemplait d'un œil épouvanté l'attitude de son ravisseur.

^296 LEè MAUVAIS

Seule, la nuit, au milieu d'une route solitaire, et devant un homme qui paraissait avoir soif de sang, quels secours du ciel pouvait-elle espérer? Il fallait songer à mourir. Cependant, quoique Texistence lui fût amère , et qu'elle désirât tous les jours d'en sortir, le sentiment de la vie, l'instinct de la conservation, est si puissant chez nous, et domine tellement toutes nous facultés que la malheureuse s'élança de toute sa force contre son meurtrier, et se suspendit à son cou en murmurant d'une voix éteinte :

— Ah 1 monsieur, que vous ai-je fait de mal, pourtant vouloir me tuer?

Le bandit ne répondit rien. Seulement un rire aigu s'échappa de ses lèvres. 11 se débarrassa violemment des bras de Jacqueline, et, lui pressant les deux mains dans les siennes, il la poussa vers un tertre de gazon, où elle fut contrainte de s'asseoir, car ses genoux se dérobaient sous elle. Là, s'approchant d'elle, une main sur sa dague, et le feu dans les yeux, il s'écria :

-- Par le diable en étole 1 tu me demandes quel grand mal tu m'as fait? Sais-tu pas, maraude, que je suis Azan le Bohême?

— Oh ! qui que vous soyez, interrompit Jacqueline, ayez pitié d'une pauvre fille sans mé-

chanceté ni faintise ! Au nom de Dieu, ne mv tuez pas !....

— Laisse arrière Dieu ou le diable, et m'écoute:

Tu m*as fait mal, car j'avais un père et une sœur, et je n'en ai plus. Tu m'as fait mal, car me demeurait encore un frère, et voilà qu'il me quitte. Tu m'as fait mal, ains que tous ces maux me sont venus de toi.

— De moi ? reprit Jacqueline comme stupéfaite d'un pareil reproche.

— Oui, de toi-même, de toi seule.

— Jamais, jamais, vous vous trompez^ naonsieurî

— Cuides-tu pas, linotte coiffée , qu'Azan le Bohême soit homme à rêveries et songes creux? Sais-je pas que le serpent peut nuire et offenser autrement qu'avec les dents? A-t-il pas en ses yeux poison qui tourne la tête de ceux qu'il arregarde ? Donc si, à son exemple, tu n'avais mis à mal, par tes mielleux regards, la raison de mon frère Houadi ; Moughaïré mon père et Léa ma sœur point n'auraient délaissé leurs tentes pour venir acquester leur enfant, et trouver à sa place les chaudières du marché Saint-Germain.,.. Ores me comprends-tu?

'jgS LES MAUVAIS

— Lasl monsieur, sais-je à peine ce que voulez dire.

— De vrai ! Houadi, mon frère, ne t'est point connu ? mais Ludder ?

— Ludder? s'écria Jacqueline toute tremblante, qu'y a-t-il de commun entre lui et vous?....

— Tout, car il est mon frère.

— Oh! grand Dieu, se peut-il?

— Oui, c'est un frère, élevé comme moi sous la même tente et nourri du même froment, mais un mauvais frère, lequel a eu vergogne de nous, et a quitté nos champs pour l'air corrompu des villes ; un cœur faible, qu'une femme tient à l'attache, comme un chien , et qui donnerait pour deux battemens de ses yeux sa vie errante , son air libre, nos tentes et nos tribus; un lâche, qui renierait son frère, et le délaisserait encore, si je n'avais cœur d'homme au corps, et bonne dague au poing !

— Oh ! ti;ez-moi, monsieur, tuez-moi donc ! s'écria Jacqueline, je vous en prie et conjure, car n'ai plus la force de vivre !

Et la pauvre enfant, tombant à deux genoux devant le Bohémien, déchira violemment sa gorgerette, et lui présenta son sein nu.

Azan, qui ne s'attendait pas à ce mouvement

soudain, recula d'un pas et sentit la dague échapper de ses doigts. Il lui sembla que c'était un crime de frapper une créature qui s'offrait d'elle-même à la mort, et d'enfoncer à loisir ût sans peine une pointe d'acier dans le sein palpitant d'une faible femme. Il alla même jusqu'à renoncer un instant à lui ôter le vie.

Aussitôt il se mit à la relever, et siffla légèrement son cheval. Kerim. en deux bonds, fut auprès de lui. Lorsqu'il eut déposé la jeune fille sur son cou, il sauta derrière elle, et, tournant la bride, il piqua l'animal, et reprit le chemin par lequel il était venu.

Jacqueline, couchée dans les bras du Bohémien, ne remuait pas plus qu'une morte. Quant à lui, son œil étincelait, et son cœur tout ému bondissait comme son cheval; un combat violent s'élevait dans son âme.

S'il tuait cette malheureuse enfant, que lui dirait LudderPLudder, qui la lui avait confiée, comme à un frère, pour la sauver des mains de la comtesse, et la ramener au camp; Ludder, qui semblait n'agir et ne vivre que pour elle. D'un autre côté, s'il lui laissait la vie, que deviendrait vson frère, son cher Houadi? Un homme au teint pâle, au cœur mou et flétri, un habitant des villes

JOO LES MAUVAIS

qui no saurait plus que rester en place, et dor~ mir sous un toit de pierre; un enfant quM'abandonnerait encore une fois, et le laisserait marcher au supplice, comme il avait laissé mourir son père et sa sœur.

Azan, qui n'avait jamais connu que la vie errante de sa tribu, ne pouvait admettre dans sa pensée d'autre existence plus heureuse ; il ne voyait dans Ludder qu'un Bohémien tel que lui, qui devait rester Bohémien jusqu'à la mort, vivre sans toit et mQurirsans cercueil; un Bohémien qui ne pouvait aimer qu'une femme de sa race, et pour lequel il ne devait y avoir de crime au monde que celui de quitter ses frères et sa tribu. Aussi était-ce pour empêcher Ludder de se déshonorer aux yeux de tous ses compagnons et pour n'avoir pas lui-même la douleur de se séparer du seul être qu'il aimât que le sauvage Azan avait conçu l'idée d'assassiner Jacqueline.

Cependant il ne pouvait s'y résoudre, car il n« savait tuer que des gens ennemis de son bienêtre et de, sa liberté, des gens capables de se défendre, comme soudards et archers. Et puis, il redoutait la présence de Ludder, après un pareil meurtre.

Tout en éloignant de sa pensée le dessein de

GAUÇONS. 3ol

tromper sa dague dans du sang, le Bohémien, après de longs détours, était arrivé sur le bord d'une rivière. C'était la Seine. Elle coulait large et tranquille au pied du chemin. A l'autre bord surgissait, comme un drap noir, une colline ombreuse qui s'en allait en décroissant, et laissait apercevoir à l'horizon et à la surface de l'eau les flèches noires des clochers de Saint-Denis, découpées sur le fond blanc des premières lueurs du jour.

Azan arrêta son cheval pour le laisser boire, et le fit entrer dans l'eau jusqu'à mi-jambe. Il considéra quelque temps la vague paresseuse qui venait mollement battre la rive : puis, soulevant tout d'un coup la pauvre fille sur ses bras, il la laissa retomber lourdement dans les flots.

Au bruit sourd et inattendu de ce fardeau plongeant sous l'onde, le cheval recula de frayeur et se mit à hennir de toute sa force. Le Bohémien le piqua de sa dague, regagnant le sol avec lenteur, se penchant en arrière et regardant d'un œil avide la blanche robe de Jacqueiiiie, que le courant entraînait loin du bord et qui disparaissait et reparaissait tour à tour en tournova nt et traçant de irrands cercles. Mais à peine eut -il fait quelques pas qu'un bruit de

voix frappa son oreille. Il se tourne et voit à trente pieds devant lui le chemin s'allumer du feu de plusieurs torches. Des chevaux hennissent, des voix éclatent, des armures étincellent ; on court au rivage. Azan siffle son cheval^ et, se jetant hors de la route, il fuit à travers champs, et disparaît.

J'étais aveugle, aveugle et sans esprit, Et sans raison aveuglément conduicl Soubs ton plaisir j mais ores je dissipe

Tout ton eifort

Je te renonce ! ô perverse adversaire ! Et plus de toy je n'ay aulcuce affaire. J'abhorre et fuys ces yeulx clairs et lascifs Jadis de moy cruels et fugitifs ; Et le parler emmiellé de ta bouche, A mon oreille aulcunement ne touche.

François de Belleforest.

Pendant deux jours entiers, l'incendie dévora le château de madame de Laborne. Chaque instant voyait crouler l'antique manoir de Dugny, avec ses meurtrières, ses créneaux et ses gothiques écussons de pierre, que le feu faisait éclater et jetait dédaigneusement dans la fange verte des fossés. Du côté du nord et de l'est , il restait à

v3o4 lES MAUVAIS

peine quelques grands pans de muraille calcinés et noircis, entre lesquels s'échappaient encore, du milieu des décombres amoncelées, les bouffées d'une fumée acre et épaisse. La cloche d'alarme avait mis tout le village sur pied. Don Enguerrand, à la tête des vassaux de la comtesse, dirigeait les secours trop tardifs, et encourageait les travailleurs par la menace et la prière, promettant à ceux-ci l'absolution, à ceux-là des chapelets bénits, aux autres de Foret des joyaux.

Les flammes n'avaient épargné qu'une tour massive située vers l'angle méridional des remparts, dont l'antique et épaisse construction servait d'asile, en ce moment, à la comtesse et à ses femmes. Cette tour, où l'on avait renfermé tout ce qu'on avait pu sauver de la rapacité des brigands, était assise sur les souterrains du château et dominait les fossés. Les ponts-levis avaient été réduits en cendres. On avait abattu, à force de bras, les murs de communication afin de garantir au moins ce corps de bâtiment, de sorte que cette tour, isolée au milieu de l'eau, ressemblait à une île qui communiquait avec la terre ferme au moyen de quelques solives jetées à la hâte sur la largeur des fossés.

C'est de là que madame de Laborne, penchée

GARÇONS. 3o5

sur un petit balcon, laissait errer ses regards et sa pensée sur ce théâtre de désastre et de mort. De tous côtés autour d'elle un stupide silence. Au loin, un horizon rouge, où le soleil se plonge dans des nuées d'orages. Partout s'étalent devant ses yeux des images de deuil : sous ses pieds, sur sa tète, dans son cœur.

Elle a vu, comme les pierres de son castel, crouler une à une toutes ses espérances ! Elle a vu, comme un filet d'eau qui passe à travers la main, s'échapper une vengeance qu'elle croyait saisir ! C'était comme la dernière consolation d'une âme navrée qui n'attend plus rien après cela ni des hommes, ni du ciel. Et tout a fui devant ses yeux. Espoir, vengeance, il ne reste plus rien, rien qu'un vague anéantissement de l'âme, qu'un vide affreux où l'amour seul surnage encore, hideusement accouplé à la haine.

Rien ne retient plus maintenant la comtesse dans la vie. Son tourment va finir; elle le veut, elle l'a résolu. Elle n'attendra pas que le fer des brigands, ou le poignard d'un jaloux, boive son dernier souffle. Sa main, initiée aux sciences occultes, vient de préparer un breuvage qui doit faire couler dans ses veines la mort et le repos. Ce philtre est contenu dans une petite tasse d'ar- II. 20

5o6 LKS MAUVAIS

gent, sur laquelle le ciseau du florentin Cellini entrelaça les figures les plus voluptueuses. La délicatesse du travail, le bonheur qui semble rire dans tous les yeux de ces personnages , contrastent singulièrement avec la scène terrible qui se prépare.

Avant que le soleil ait cessé d'éclairer les ruines du manoir de Dugny, la comtesse de Laborne aura cessé de vivre. Les yeux de la belle châtelaine s'arrêtent une dernière fois sur cet imposant spectacle de la nature. Sur la limite de l'existence, elle considère encore ce qu'elle laisse en arrière. Comme ce soleil qui va disparaître, elle a passé sur ces campagnes, radieuse et chérie ; comme lui elle va descendre dans les ténèbres; mais c'est pour ne plus revenir; car pour elle il n'y aura pas d'aurore ni de lendemain. Qu'est-ce que la vie, puisque le suc de quelques herbes suffit pour en anéantir le cours et les effets? Qu'est-ce que la mort, puisqu'un instant de fièvre ou de courage peut, en échange des souffrances les plus cruelles, donner le repos de l'éternité ?

Elle porte enfin à ses lèvres le philtre qui doit la délivrer de tous ses maux; elle oublie en ee moment et sa vie et ses fautes

r. ARÇONS. 3o~

Le bruit de quelques pas vient suspendre l'accomplissement de sa volonté. L'aspect du père Eusèbe lui rend aussitôt la mémoire et toute sa faiblesse. Ce moine est là, devant ses yeux, avec sa figure pâle et le souci sur le front ! Sa seule présence lui retrace et ce qu'elle fut et ce qu'elle va devenir : un crime dans le passé ; dans l'avenir, le châtiment du ciel!

— Retirez-vous, dit-elle, mon père, retirezvous !

Et son sein bondit, et son visage rougit et pâlit tour à tour, sans qu'on eût pu deviner si c'était l'effet de la crainte ou de la fureur.

Le moine s'inclina sans répondre ; il fit signe au serviteur qui raccompagnait de déposer sur la table la lampe qu'il portait, et de se retirer. Luimême il allait le suivre , lorsque la voix de la comtesse le rappela, plus douce et plus calme cette fois.

Après qu'il eut fermé les rideaux de la fenêtre, et qu'il se fut assis auprès de madame de Laborne :

— Mon père, dit la comtesse, ces cruels évènemens ont tant et tant partroublé ma pauvre âme que je crains , plus que jamais ( que Dieu m'en garde de tel malheur!) d'offenser Dieu et

5o8 LES MAUVAIS

les saints. Vous m'avez ce matin bien et dûment confessée, et remis mes fautes ; si je vous avais celé quelqu'un de mes nombreux méfaits, et que la mort vînt à me prendre incontinent, dites, mourrais-je en état de péché mortel ?

— Madame! —

— Oh ! dites^ dites, tirez-moi de cette perplexité !

— Madame, croyez-vous que mes regards, si faibles qu'ils soient, n'aient su lire en votre cœur? Ce secret que vous cuidez musser au fm fond de votre conscience est -il pas bien visible et palpable pour tous'P Est-il pas écrit en lettres de feu dans vos yeux, en votre parler, voire en votre silence, cet amour coupable qui vous tue et vous fait trouver la mort chose douce et désirable ?

— Hélas!

— Ah! de là sont nés tous les maux qui vous

menacent Sans cette offense faite par vous

à son amour, messire Enguerrand

— Sauriez-vous pas ce qu'il projette ?

— Madame! sa sombre jalousie est à vous connue

— ■ Achevez, mon père! Oui, je vous comprends. A sa vengeance abandonnée, son ire me

GARÇOINS. 309

doit être funeste meshni. Mes serviteurs les plus fidèles sont écartés de moi. Mon fils est parti avec ses hommes d'armes ; je ne le dois plus revoir. Cette tour, cette horrible tour, isolée au milieu des décombres doit m'être un tombeau! je le savais, mon père, et voici mon refuge.

Et la comtesse découvrit, aux jeux du père Eusèbe, la coupe qu'elle avait cachée à son arrivée.

— Malheureuse ! murmura le prêtre en détournant le visage. Ah ! madame, voudriez-vous de ce monde départir chargée d'une aussi lourde faute que les saints archanges auprès de Dieu ne pourraient rien à vous en faire absoudre. Croyez-moi, renoncez à ce dessein ; je vous en prie et supplie à deux genoux, par grâce spéciale, au nom du salut de votre âmel

— Mon père, me faut-il attendre le sort cruel qui pour moi se prépare? Enguerrand va venir, la mort avec lui. Avisez-vous pas ce ciel sombre et noir? eh bien! il renferme inoins d'orage que l'âme du prieur....

— Ne redoutez rien, madame, dût son courroux tomber sur moi, le plus pauvre et le plus chétif de vos serviteurs, je ne quitterai de omette place, sinon par la force.

— Eh! que m'affîert la mort! si hideuse qu'elle puisse être, elle me sera plus douce que le tourment que j'endure. Non, rien n'est égal au feu qui me brûle !

— Mettez en oubli, madame, un amour qui engendrerait à tout jamais la perdition de votre âme.

— De l'amour? croyez-vous qu'on puisse aimer celui qui vous déchire avec le mépris et le dédain? De l'amour? Oui, je l'aimais, l'ingrat, lorsque, sous l'ombre de vouloir me plaire, il vint de son Allemagne , avec un front candide et le mensonge sur les lèvres , habiter en l'hôtel des Tournelles, où je le recueillis, moi, sans faintise, mais bien à cœur joyeux et appert. Pourquoi le ciel voulut-il que la hache de M. de Beaumont brisât ce pauvre cœur au lieu et place du sien? Pourquoi mon fds me fit-il voir ce Ludder que j'avais voulu oublier? Mais las! telle était ma destinée ! par cette voie le Seigneur voulait faire entrer en mon âme le remords et la douleur.

— Ainsi le ciel nous confond et nous abaisse, reprit le moine ens'inclinant jusqu'à terre ! Non, madame, point n'est-ce le hasard aveugle qui i\ tout ceci conduit et œuvré, mais une fatalité

GAllÇONS. 3l 1

qui s'attache aux coupables, et nous punit aujourd'hui de nos fautes d'hier.

— Que Youlez-vous dire, Eusèbe?

— Lorsque, de prime face, vos regards rencontrèrent ceux de ce jeune aventurier, madame, avez-vous pas vu hiire sur son front une marque infernale? avez-vous pas senti un frisson de terreur vous courir par tout le corps, quand pour la première fois la main de ce jeune gentilhomme toucha votre main?

— Vous m'effrayez, mon père!

— Ce front pâle et pensif, ces yeux brûlans et cet abord glacé vous ont-ils pas assez enseigné que quelque chose était dans cet étranger de surnaturel et de fatal ?

— Oh 1 si ! mon père, une volonté qui entraînait la mienne me poussait vers lui.

— Eh bien ! apprenez ores de ma bouche un secret terrible où est empreinte la grande main de Dieu. Ce secret, tout le monde l'ignore, messire Ludder lui-même

— Parlez, mon père, parlez, je veux le savoir, dût-il me tuer !

— Il vous souvient de ce jeune enfant que, par ordre de messire Enguerrand, mes mains précipitèrent d'un rocher, pour maintenir dans

votre famille les biens du feu comte de Laborne mon seigneur et votre époux !

— Quel souvenir !

— Las! c'était le premier-né du noble comte de Laborne que sa belle-mère condamnait à ce sort cruel. Le ciel le sauva par les mains d'une troupe de Bohèmes. C'est lui que vous avez revu, c'est lui que vous aimez, c'est lui qui revit pour venger son père !

— Sainte Marie ! murmura la comtesse, en se jetant le visage contre terre. Le ciel est juste et clément ! le fils du comte de Laborne ! lui ! Ludderl et moi, je l'aimais et je le haïssais tour à tour, combattue de deux passions aussi coupables l'une que l'autre. Malheureuse! oh! mon Dieu î mon Dieu ! en pitié prenez-moi, et m'octroyez une mort prompte pour me tirer d'un monde de misère et de douleur !....

— Ma fdle, dit le prêtre en joignant les mains, Dieu dispose à son gré de notre chétive existence ; il ne nous est loisible de lui demander compte de la façon dont il la dépend. Peut-être d'autres épreuves nous sont gardées! Fions-nous en sa miséricorde infinie ; le repentir est aussi une voie de salut.

— ^Adonc, reprit madame de Laborne, le souci

GARÇONS. 5 l 3

qui empoisonne toute ma vie m'aura fait inutilement de cette terre un enfer où j'endure mille tourmens affreux. Il fallait vivre, souffrir, pour retourner au point dont nous sommes partis î

— Ma fille, rien ne peut changer la volonté de Dieu. 11 a voulu que le vieux Bohême qui fut houllu naguère en la place du petit marché Saint- Germain me révélât ce secret en confession. Jusqu'ici je l'ai gardé, mais il pèse trop à mon âme à cette heure, et je l'ai dû partager avec vous.

— Mon père, il me profitera.

En disant ces mots, la comtesse s'assit préci- ' pitamment devant une table. Elle écrivit à la hâte une longue lettre, tandis que le père Eûsèbe l'observait d'un œil morne et consterné, qui contrastait avec l'agitation empreinte dans tous les mouvemens dé madame de Laborne. Quand elle eut fini sa lettre , et apposé sur l'enveloppe le cachet de ses armes, elle se leva, et, s'adressant avec calme au père Eusèbe :

— Prenez ce billet, et partez incontinent.

— Où irai-je, madame ?

— Où vous voudrez. Que m'affiert ! que saisje 1 il faut vous enquérir de lui, courir sur sa

5l4 LES MAUVAIS

trace, le trouver, le voir Partez, de grâce,

partez vite , et me laissez.

— De qui parlez-vous, madame?

— De lui, de Ludder, du comte de Laborne. Allez, allez, moi je reste. J'entends la voix de don Enguerrand ; partez ; je suis résignée à tout. Je périrai, s'il est besoin, mais que cette lettre soit portée à messire Ludder, c'est mon dernier vœu, le dernier service que j'exige.

Le moine reçut la lettre mystérieuse des mains de la comtesse, et, laissant le prieur traverser à grands pas la galerie qui conduisait à la chambre où devait reposer madame de Laborne, il disparut par une porte latérale, pour courir sur les traces du jeune aventurier.

La comtesse ne vit pas luire dans les traits du prieur toute la fureur qu'elle s'attendait à y rencontrer. Sa physionomie, au contraire, semblait plus ouverte que de coutume. Ses épais sourcils noirs se fronçaient à peine. Madame de Laborne leva les yeux sur les siens pour y lire plus sûrement sa pensée. Elle y remarqua une expression qui tenait plus du dédain que de la fureur; plutôt une joie sombre que du désespoir. Le prieur, en entrant, jeta un l'egard sur une horloge de bois qui criait dans l'angle du mur;

c.vnçoiNS. 010

son œil parcourut le cadran avec un sourire qui lit tressaillir la comtesse, et puis, s'approchant d'elle :

— Finablement, madame, voici cette journée parachevée, et, par la Pasques-Dieu! ce n'a été sans gros labeur pour nos gens et pour moi.

— Monsieur, répondit la comtesse d'une voix mal assurée, le ciel vous doînt bonne étrenne et ce que méritez de bonheur en ce monde et en l'autre ! de votre bonne. volonté et aide secourable, je vous suis mille millions de fois tenue et reconnaissante.

— Ces Mauvais Garçons, en vérité, reprit don Enguerrand, sont chevaliers peu loyaux et courtois devers les dames, ains qu'ils n'ont foi ni respect au rang, à la noblesse, à la beauté. Si nous n'avons en votre castel été grillés comme en un toit à porcs, point n'est-ce leur faute, on le doit confesser, mais bien de cette grosse et solide tour que je viens de faire visiter du haut jusques au bas.

Nous attendrons, madame, les secours que j'ai fait quérir à monseigneur le Prévôt de Paris.

— Cette tour, nïessire, est à cette heure, sans point de doute, en état de se comporter et dé-

3l6 LES MAUVAIS

fendre gaillardement? Si cette nuitée nous allions être attaqués

— Ce sera demain au petit jour, madame, si l'on peut avoir créance aux dires d'un des leurs pris et conduit au Bourget par deux de mes serviteurs.

— Messire , messire, il faut sonner le beffroi d'alatnie. Il faut convoquer tous mes vassaux, leurs amis, leurs parens

— Cuidez-vous, madame, répliqua le prieur en souriant, que de la frayeur de ces lourdauds on puisse triompher facilement. Sitôt que-le bruit en est venu à leurs oreilles, ils ont fui commue lièvres par la campagne, cherchant quelques

gîtes où se fourrer.

— Qui donc nous défendra?

— Moi et les miens, comtesse! Laissez faire à ma prévoyance. Je puis vous engager ici ma foi que leurs poignards ne vous toucheront pas.

Don Enguerrand prononça ces mots d'un air presque joyeux en les accompagnant d'un coup d'œil qui fit pâlir madame de Laborne.

— De vrai, ajouta le prieur, ce serait vergogne, comtesse, qu'un sang si pur et si beau rougît la dague d'un vilain. Dieu est trop juste pour que tel méfait s'accomplisse sous la chape du ciel !

Madame de Laborne baissa les yeux sans chercher à comprendre davantage le sens ironique de cette promesse. Elle ne put retenir un soupir depuis long-temps étouffé, et versa quelques larmes en prononçant le nom de son fils. Don Enguerrand s'assit auprès d'elle. Le contact si voisin de cet homme odieux fit refluer son sang jusqu'à son cœur.

— Que faites-vous, messire, dit la comtesse en se levant brusquement, et retirant sa main que le prieur avait prise dans les siennes, me permetîrez-vous pas de prendre un peu de repos ? Il s'en va tard, et depuis un si long temps que ne se sont closes mes paupières , je me sens tout affaiblie et endolorie par la fatigue et le somme. De grâce, Enguerrand, vous veuillez retirer en votre appartement.

— N'avez-vous plus en remembrance, comtesse, reprit Enguerrand, qui sembla n'avoir pas pris garde à l'inquiétude et à l'horreur que sa vue inspirait à madame de Laborne , que votre manoir de Dugny n'est à cette heure que cendre et fumée. En cette tour isolée et mal habitable , cette seule chambre nous reste où des gens de noble sang puissent convenablement demeurer. Ne pouvez-vous sur les coussins de

ce lit reposer en vos vêtemens et me laisser, à mon loisir, près de cette table, où j'aurai bien plus affaire de mes réflexions que de troubler si peu que ce soit votre somme?

En ce moment, un domestique entra, portant sur un plat d'argent un vase et deux tasses de vermeil. Il sortit après avoir déposé ce qu'il portait sur la table.

— Chère comtesse, dit le prieur en remplissant Tune des deux tasses, vous ne direz plus qu'il ne se fait rien de bon en notre abbaye de Saint-Germain, car voici, par tous les diables ! un cordial qui va me remettre en un instant de toutes les fatigues et labeurs qu'ai eus cejourd'hui à votre service. Je vous demande, par grâce spéciale, qu'avec moi vous goûtiez un petit cette liqueur inestimable qui à tous maux et soucis est un remède certain, et dont je vais faire l'essai à cette heure devant vous.

Et don Enguerrand, après avoir vidé sa tasse pleine, remplit la seconde et l'offrit à madame de Laborne.

La comtesse crut d'abord que sa dernière heure était venue, et que ce breuvage contenait un poison qui devait venger le prieur de tous ses dédains. Elle était résolue à lui obéir

CxMîÇONS. 5 H)

et pleinement résignée i\ son sort. Quand elle l'eut \u lui-même risquer la première épreuve, ses soupçons se dissipèrent, et avec la même indifférence qu'elle aurait montrée s'il se fût agi pour elle de la vie, elle accepta sans répondre, et ne déposa la tasse qui lui était offerte qu'après l'avoir à son tour vidée jusqu'à la dernière goutte. Le prieur suivait de l'œil tous ses mouvemens, et un air de joie et de triomphe faisait épanouir son visage.

— A merveille, comtesse! maintenant il vous faut asseoir sur ce fauteuil, et m'octroyer l'heur d'entendre encore le son de votre voix, un moment, un moment seulement; ce me sera meilleur et plus bienfaisant cordial, je le vous affie, que tous breuvages et philtres que peuvent composer et œuvrer les moines de notre sainte abbaye.

Madame de Laborne se laissa tomber sur le fauteuil. Elle poussait par intervalle de gros soupirs, et pressait entre ses mains sa tête lourde et brûlante. Que ce fût la suite des émotions cruelles qui l'avaient agitée, ou l'effet de la liqueur spiritueuse qu'elle venait de prendre, elle sentait un feu dévorant qui l'embrasait insensiblement, et faisait tourbillonner le sang dans ses veines. En-

guerrand la considéra long-temps en silence, et ses yeux s'animaient peu à peu d'une expression qu'ils n'avaient pas eue jusqu'alors. Il se rapprocha de la comtesse, qui, cette fois, lui abandonna sa main comme une malade dont la fièvre a égaré les esprits.

— Eléonore! pourquoi de la sorte habiller de tristesse et de deuil des jours que le ciel avait faits pour être clairs et sereins ? Pourquoi vous tant refuir de moi, qui voudrais de vos volontés que pas une ne restât inaccomphe? Dieu m'est témoin si, depuis vingt années jà passées, j'ai un seul instant cessé de vous idolâtrer du plus profond de mon amour! Dédains, mépris, trahisons ne m'ont été de rien. Je vous aime, ingrate, comme au premier jour où je vous ai connue. Mon cœur éclate, mon haleine brûle comme à l'instant où je ressentis pour la prime fois le feu de vos baisers. Oh 1 je donnerais ma vie, Eléonore, pour retrouver une de ces nuitées que votre amour jadis me faisait si belles et si fortunées. Oh ! je donnerais mon âme pour aviser un petit, comme par le passé, vos prunelles toutes de flamme, blanchir sous vos noirs cheveux.

— Sainte Marie ! où suis-je ? murmura la comtesse.

(iARÇ0N5. 32 1

Et, de ses deux mains, elle cherchait vaine* ment à arracher de sa poitrine le feu qui la dé" vorait.

— Éléonore, s'écria le prieur en la pressant sur son cœur, tu es dans mes bras!

— Oh! laissez-moi, Enguerrand! je vous déteste.

— Il ne m'affiert, comtesse, puisque je f aime. Entends-tu mugir l'orage dans le ciel? Eh bien ! ces éclats ne sont rien auprès du désordre de mon âme. Cette nuit, cette nuit même, ici, entre la foudre et les éclairs, tu seras encore mienne. Malgré toi, tu me presseras d'amour dans tes bras, car en ton sein combat pour moi un philtre plus puissant que ton vouloir. "

— Malheur! malheur! s'écria la comtesse, qui cherchait en vain à se débattre, enlacée dans les bras de don Enguerrand, le cœur me défaut par l'effet satanique de ce poison î Ah 1 par toute mes veines court une flamme qui va me consumant jusqu'aux os. Je me meurs ! déloyal !

infâme ! tu as mandé l'enfer à ton aide, que puisse-t-il t'enserrer en ses gouffres pour prix des lâches plaisirs qu'il te procure!

Les forces de madame de Laborne l'abandonnèrent bientôt, et elle tomba sur le carreau,

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