JOU M-S MAUVAIS
nuits duiaiil ([uo j'avise en sonj^e tVn imon mari, mouscigneur de Laborne, lequel s'en revient, conjugalement, se coucher en mon lit. sainte Marie, secourez-moi ! j'en suis toute estonnnie et tremblante, à le narrer de reclief
— Eh bien, madame !
— Monsieur de Laborne s*en vient , noji mêmement qu'il était à la première nuitée de nos noces, bien en bon poinct, vêtu de chair et de jeunesse, mais, au rebours, tout blême, et tout en os, froids 5 mal joints, et sonnant comme bruit de chaînes, enûn ne plus ne moins qu'un mort séché aux gibets de la Croix du Trahoir ou de Montfaucon
— Vrai Dieu! madame, est-il possible!
— Bien plus! toute la nuit, jusques au petit jour, ses vilains bras me tiennent close et enserrée; ses yeux caves, sans sourcils et prunelles, m'arregardent fixement, et, de sa bouche sans
lèvres, il me crie vengeance! Oh! dites, mon
père, dites-moi, est-ce pas supplice et martyre que rêverie pareille?
— Madame, bien heure est celui que la mort a pris au berceau , et emmailloté en la tombe, car il n'a pas mis le pied dans les voies du mé-
GAUCOiNS, 203
chant ; un cri de peur n'est point à ses oreilles, et son somme est paisible.
— Mon père, que voulez-vous dire?
— Que c'est par songes et visions de nuit que Dieu scelle son châtiment sur les mortels!
— Oh ! mon père I mon père ! vous m'effrayez ! Ayez pitié de moi!
— Hélas ! madame ! si la main de Dieu pèse sur vous , il est le seul au monde qui la puisse retraire.
— N'est-il moyen de libérer ma pauvre âme de si terrible vision? Parlez, mon père!
— Madame , priez-vous chacun jour pour le repos de l'âme de monsieur le comte?
— Voilà jà dix-sept années que je n'y manque une seule fois, ce nonobstant ne puis chasser son souvenir.
— Faites-vous bien jeûne aux quatre-temps, à vigile, et tout le carême ?
— Oui, mon père.
— Baillez-vous toujours cent écus parisis pai année à notre sainte et royale Abbaye?
— Toujours, mon père; mon procureurgénéral, à ce sujet, onc ne fut en retard.
— Adonc, madame, n'entrez en désespoir; prenez bon courage^ et continuez les prières et Ja rente.
tiofl LliS MAUVAIS
La cMintossc rajusta les rciits dans sa main, ot fit quelques pas en avant du vieux moine, comme si les paroles qu'elle \(;nait d'entendre avaient fait rentrer le ealme et la paix en son ame, et l'avaient disposée à rejoindre au plus vite la compagnie de ses gentilshommes ; mais, peu à peu le train de son cheval se ralentit, et, lorsque le chapelain fut près d'elle, elle reprit avec un long soupir :
— Or çà. mon père, l'a me que le remords tenaille peut-elle jamais guérir?
— Madame, le sang de monseigneur Jésus, épandu sur la croix , est baume merveilleux qui sert à fermer la plaie de tous les cœurs.
— Jamais il ne pourra eîore la mienne, mon père 1 i
— Pourquoi? madame. ;
-— C'est qu'elle est trop profonde ! Suis-je pas cause de la mort de monsieur de Laborae?
Il est vrai; mais monsieur le comte l'avait-il pas bien et dûment méritée? JN'avez-vous plus souvenance des peines, vilenies et déplaisirs que sa tant jalouse humeur faisait endurer à vous, sa jeune et gentille dame, et ce, presque huit jours sitôt après les noces?
— Las ! le sais très-bien, mon père ; monsieuii"
CARCONS. 20J
(le Laborno, qui n'avait mon cœur, se comporta de mauvaise grâce, et sans courtoisie, au regard de damoiselle d'aussi haute maison que je Tétais : de fait est-il, que, huit grands mois durant , il me séquestra de la cour, me tenant en son clîàtel de Dugny, seulette, pantoise, désolée, et encagée non moins qu'un pauvre oiselet ; souventes fois même allait-il jusqu'à me dire qu'il me ferait mourir.
— Ce qui faillit vous advenir la veille de la Saint-Martin, si j'ai bonne mémoire, sans
— Ah ! mon père ! si ainsi eût été , par la di- \ine Vierge 1 que j'aurais béni mon sort!... Certes, le roi François ne m'aurait octroyé sa royale protection , au prix de mon honneur et de la
tcte d'un gentilhomme! de mon mari!
un prêtre ne m'aurait aimée ; et vous, mon père, vos mains seraient pures ?
Madame de Laborne prononça cette dernière phrase d'une voix faible , entrecoupée de sou- ])irs, et la tête sur sa poitrine; elle parla cependant assez distinctement pour se faire entendre du moine. Comme un coursier qui sent l'aiguillon, il tressaillit de tous ses membres, et, levant les yeux au ciel, il s'écria :
— Oui, madame! le fds aine du comte . uîi
'2()i) LES MAUVAIS
{):mvre enfant vivrait, vt je ne dirais pas nnoshui avec Job : « J'ai cousu un sac sur ma peau, j'ai »sali ma splendeur en la poussière ; les rides et ^ ' la maigreur se sont élevées en témoignage con- ))tre moi; mon visage est plein de boue à force » de larmes , et une ombre de mort court sur » mes paupières. Seigneur, ayez pitié de moi 1 »
Et trois fois il se frappa rudement le sein, en signe de repentance.
La comtesse et le moine chevauchèrent alors l'un à côté de l'autre , le regard immobile , le front pensif, et dans un morne silence; seulement à de longs intervalles, quelques soupirs et quelques paroles inachevées révélaient les souffrances dont leurs cœurs étaient la proie. 11 y avait comme un lien secret qui les unissait l'un à 'l'autre, et que la main du remords resserrait à cette heure plus fortement que jamais.
Cependant le ciel, qui jusqu'à ce moment était resté pur et lumineux, se couvrait peu à peu d'un manteau de vapeurs; le vent soufflait avec plus de force, et de gros nuages d'un brun violet se balançaient lourdement au-dessus des arbres. Les rayons du soleil avaient été vers le milieu de le journée assez chauds et brùlans, pour faire naître un orage
Les chevaux, inondes de sueur et oiiviant les naseaux, doublaient le pas comme par instinct et sans être pressés de l'éperon ; le chemin s'usait : pourtant on entendait encore circuler au loin le bruit de la chasse.
Tout à coup le tonnerre retentit violemment.
La comtesse en fut tellement surprise, qu'elle bondit sur sa selle.
Le père Eusèbe, sans lever les yeux, ht un signe de croix.
— Mon père! s'écria madame de Laborne, avez-vous ouï ce coup de tonnerre? j'en suis toute blêmie, et le cœur me tremble.
— Madame, prenez courage, et poursuivons.
— Las ! voici le ciel qui va noircissant de toutes paris! sainte Vierge Marie! qu'allons-nous devenir?
— Ce qu'il duira à Dieu, madame.
-- JN'avisezvous rien du haut de cette montée? Entendez-vous pas le son des trompes, et les aboicmens de la meute ?
— Point, madame, c'est l'éclair qui frappe a ma visière, et le tonnerre à mes oreilles
— Gomment faire pour rejoindre la chasse, isolés que nous sommes?
— .le ne trouve d'autre voie pour issir d'anxié-
i^08 LES MAL VAIS
lé que (le mettre eu jeu éperons et lioussiiies ; et, eu (lisant ees mots, le ehnpelniii eut l'air de presser sa monture ; mais la comtesse Tarrcta sur-le-cliamp par ses eris.
— Grand Dieu l monsieur mon chapelain ! (jue iaites-vous 1 voulez-vous pas me tuer corps et ame par votre folie outrecuidance?
— Moi, madame?
— Ne savez-vous encore ce qu'il advient, et ce (ju'il en coûte à errer et courir en temps d'orage? (7est moyen mirifique d'attirer à soi la flamme céleste ; donc, reprenez le pas, s'il vous plaît, et non plus .
— Que le ciel et votre courtoisie me fassent grâce, madame, je pensais
— Ah! mon père! je vous prie et conjure, venez à mon aide ; sous cettui ciel en flammes, et tonigrondant, je me cuide en gros danger de damnement et grande peur du démon.
— Madame, encore un coup, ayez meilleur cœur, et ne demeurez en chemin.
— Oh! dites, dites-moi, mon père ; si je mourais , serais-je en péché mortel; çà, irais-je en enfer ?
— Madame, monsieur de Beaumont et monsieur le prieur vont être en émoi de votre ahsenee.
GARÇOINS. 209
— Par la divine Vierge et monseigneur le Christ! mon père, répondez-moi; voulez -vous pas m'entendre en confession ?
— Madame, se peut-il à cette heure ?
— Pour vrai ! mon père, je ne bougerai que je ne sois lavée de tous péchés , et tenue certaine de ma salvation en ce monde comme en l'autre.
— Madame, par saint Eusèbe, mon patron, y songez-vous! à cheval, par les bois et l'orage!
— Mon père, je le veux !
— Ma fille, je vous écoute.
La comtesse , pâle et tremblante aux coups de tonnerre qui se succédaient rapidement les uns aux autres , et qui semblaient s'approcher d'elle de plus en plus, joignit les mains en grande hâte, et murmura une courte prière.
Le chapelain s'arrêta, maintint fortement par la bride le cheval de sa belle pénitente ; puis, au milieu du sifflement de l'air et du fracas des cieux, il prêta l'oreille aux vagues terreurs de la conscience.
A peine le vieux prêtre avait-il achevé les derniers mots de l'absolution, que la fanfare des cors éclata par bruyantes volées, et retentit dans les airs, à cent pas de distance environ des deux li. 14
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personnages. Aussitôt ils virent passer comme l'éclair le malheureux cerf, qui, tombant sur le ventre, épuisé, sans vigueur, se relevait, et tentait de nouveaux efforts pour gagner au plus vite l'onde fraîche des étangs.
Derrière lui, à très- peu d'intervalle, le* bois sembla s'ouvrir, et vomit toute la meute bondissant et hurlant comme des vagues; puis apparurent lespiqueurs, échauffant les chiens, et criant: à l'eau 1 à l'eau ! puis les varlets sonnant de la trompe , puis enfin les chasseurs , avidement penchés sur les crins de leurs chevaux couverts d'écume et de fumée.
Ce tourbillon de monde, de chevaux et de chiens, disparut bientôt sous un nuage de poussière.
La comtesse alors agita sa houssine, et, sans regarder si son compagnon la suivait, mit son cheval au galop.
Lorsqu'elle arriva sur le bord de l'étang, l'orage était passé, le soleil, rayonnant dans l'azur, nuançait de mille reflets l'eau encore agitée. Les trompes et les cors sonnaient le halali ; les chiensyrépondaientpar leurs féroces aboiemens; et tous les chasseurs, groupés en cercle, regardaient le cerf, qui venait de se rendre, abattu,
GARÇONS. ai I
couché sur le flanc, le jarret coupé, et sous la dent des chiens.
Cependant, il respirait encore, car il pleurait.
Le prieur ne vit pas plus tôt madame de Laborne, qu'il courut l'aidera descendre de sa monture, lui présentant l'étrier d'une main, tandis que de l'autre il soutenait son bras.
— Par saint Georges 1 madame, ce nous est grande liesse et reconfort de vous revoir s^ine et sauve et hors de périls. Nous avons tous eu la crainte qu'il ne vous fût advenu meschef ; aussi est-il que nombre de varlets sont par la forêt qui vous cherchent, et jà moi-même allais-je partir
— Messire, je vous sais gré le possible de vos peines et inquiétudes; nulle mésaventure ne m'est survenue, sinon que je me suis quelque peu égarée; ce qui fait que je viens après le cerf mort.
— Madame, ne le croyez, je vous prie, messire le cerf n'est encore trépassé ; il est gentilhomme trop courtois et bien appris, pour vouloir mourir d'autre main que la vôtre. Or donc permettez-moi, madame, de vous mener à lui.
Et le prieur conduisit la comtesse devant le malheureux animal. Là, tirant de sa ceinture
un long poignard de Milan, a manche d'ivoire sculpté, le gentilhomme le lui présenta, un genou en terre, puis il lui montra l'endroit où elle devait frapper : c'était le cœur.
L'acier plongea dans les côtes du cerf, et la bête expira sans faire le moindre mouvement, aux applaudissemens de toute l'assemblée.
— Vertu de Dieu! le drôle est plus doux qu'agnelet, s'écria le capitaine de Harlay.
— Monsieur, répartit le prieur , c'est qu'il avait affaire à grande et noble dame, si parfaite en grâce et beauté qu'il n'est chevalier qui ne veuille et souhaite mourir d'un de ses regards.
Madame de Laborne se retourna, et lui rendit son poignard avec un sourire.
Puis, lorsqu'elle eut jeté quelques pièces d'or au piqueur qui vint lui présenter le pied droit de l'animal, pour son droit et hommage, et lorsqu'elle eut assisté, dans tous les détails, au beau spectacle de la curée, elle monta sur son cheval, et courut avec sa suite regagner son château.
GAl'.ÇONS. li 1 O
Si en quelque séjour, Soyt en boys ou en pre's, Soyt à l'aube du joUr, Ou soyt sur la vespre'c, Sans cesse mon cœur sent Le regret d'ung absent ; Si je suis en repos, Sommeillant siu- ma couche, J'oy qu'il me tient propos, Je le sens qui me touche. . . .
Marie-Sti3Auï.
Ha ! chevalier quelle guyde cl convoy Vous ont mené au poinct on je vous voy. Giin,i,AiJME Cbktin.
Le beffroi venait de sonner le couvre-feu au château de la comtesse de Laborne. La herse était déjà baissée, et les sentinelles, l'arquebuse H l'épaule, veillaient sur les murs et les bastions.
'.>. Uf LKS MAUVAIS
Piij^cs et varlcts couraient h la bcsogiKî, car il ('tait l'heure du souper.
Dans une salle basse, éclairée par deux lampes en fer, auprès d'une haute cheminée chargée d'ornemens massifs, et qu'animait un feu clair et brillant, le prieur don Enguerrand était assis, rêveur, soucieiix, le front dans sa main, le coude appuyé sur la table.
Se retournant tout à coup, il imposa durement silence à deux petits pages qui chuchotaient en posant sur le dressoir la vaisselle et les fruits ; et avec ce ton bref qui ne souffrait pas de retard ni de contradiction, il leur ordonna de monter chez la comtesse , et de l'avertir qu'il l'attendait à souper.
 peine les enfans se furent-ils retirés, que madame de Laborne entra dans la salle. Don Enguerrand se leva, et se rassit aussitôt, comme accomplissant à regret un devoir de politesse.
La comtesse paraissait plus triste et plus abattue que de coutume. Jamais le secret chagrin qui lui rongeait le cœur n'avait jeté plus de pâleur sur ses traits, jamais n'était demeurée sur ses belles paupières une trace plus visible des larmes qui les avaient obscurcies. Elle prit place auprès de la table , et son regard s'anima d'une
GARÇOINS. 2l\y
expression d'effroi lorsqu'il rencontra celui du j3rieur.
— Messire, dit madame de Laborne, d'une voix émue, le père Eusèbe descend-il point nous faire compagnie ?
— Non, madame: nous serons seuls ce soir; j*ai pourvu à ce qu'en notre entretien ne puissions être troubles.
— A quoi bon, messire, interrompit la comtesse, en feignant un air d'assurance que démentait le trouble de sa voix? Avez-vous donc quelque secret à me confier?
— Peut-être, madame.
Il y avait dans le son de voix du prieur un accent qui fit trembler la comtesse.
— Éléonore, vous n'avez pas toujours ainsi évité ma présence.
— Dieu m'en garde, messire ! et pourquoi cuidez-vous que je vous veuille éviter?
— Eléonore, si fut-il jamais au monde un homme qui vous aimât comme je l'ai fait, croyez que non. Pour ce que toujours vous ai eue en grosse et inestimable affection m'a aidé à soutenir le faix de l'existence, et jusques à ce jour, maugré votre froideur (dois-je dire votre haine),
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\v. temps n'a ôtë do mon amour seulement le Ter d'une aiguillette.
— ■ Ah! pourquoi remémorer des choses
— Écoutez-moi, madame, je ne suis si outrecuidé de croire que m'ayez gardé cet amour, juré cependant de votre plein gré et arbitre. Il a pourtant coûté des larmes et du sang !
— Messire 1 interrompit la comtesse en joignant les mains, grâce, grâce, taisez-vous, ou je me retrais de cette salle.
Don Enguerrand, avec un sourire, saisit le bras de la comtesse, et la força de s'asseoir.
— Vous m'entendrez, vous dis-jel Vous me trompiez en ce temps, comme vous me trompez encore.
— Que voulez-vous dire ?
— Ainsi trompe tout cœur de femme! Ainsi le monde se confie en sa fadaise et mensonge. Chacun va plâtrant et confortant cette créance reçue. Je m'y devais attendre , et m'y suis préparé. Le consentement et approbation que nous prêtons à votre duplicité vous donnent de quoi traîner nos cœurs à gauche et à dextre, et nous pirouetter à votre volonté. Je savais tout cela, et ne veux -je point vous convaincre de perfidie rhétoriquoment, de point en point, avec tout un
bâtiment et attelage d'argiimens et de preuves. Pour belles par apparence que fussent vos paroles et démonstrations d'amitié, je m'en suis contenté depuis vingt ans. Mais si votre cœur n'est plus rempli de moi, s'il ne m'y reste une seule place, je ne souffre point qu'il soit le bien d'un autre, car nul mortel, à mes yeux, ne peut mériter en ce monde si haut loyer. Si votre cœur est fermé pour moi, il le sera pour tout autre. Là j'ai pensé que pourrait être votre punition.
— Enguerrand ! qui peut vous faire croire?...
— Dieu vous doint bonne étrenne, belle comtesse, et ce que votre cœur désire ! Pourquoi depuis quelques jours ne vois-je plus à votre main cet anneau dont jadis.,...
— Messire, interrompit la comtesse, je ne
sais je cuidais que je crains de l'avoir
égaré
— Égaré? voilà qui est, sur ma foi, bien croyable. Dites-moi, vous souvient-il plus du jeune reître que recueillîtes si gracieusement en votre hôtel après la passe d'armes de la rue Saint-Antoine ?
Madame de Laborne ne répondit point ; mais sa belle tête retomba sur sa poitrine, et un profond soupir s'échappa de son sein. Le prieur ye-
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nait de rouvrir une blessure toute récente et qui soignait encore. Depuis que le bruit de la mort de Ludder s'était répandu, la comtesse n'avait pu trouver un instant de repos. L'image du jeune gentilbomme allemand était clouée à vif dans son cœur. Le serment qu'il avait fait d'aimer sa belle protectrice, sa destinée mystérieuse , ses malheurs, cette âme si jeune et si forte, avaient allumé dans tous ses sens un feu que désormais rien ne pouvait éteindre. Elle aimait avec tout l'enthousiame d'une femme passionnée dont les obstacles irritent les désirs, et qui place encore l'espérance au delà de l'impossible.
— Eh bien ! reprit don Enguerrand, vous a-t-il pas bien payé de votre hospitalité , et de votre choix avec le sang de votre fils !
— Enguerrand ! je vous supplie !
— Vous l'aimiez bien, comtesse; vous m'auriez à ce muguet sacrifié, comme vous me sacrifiâtes, y a vingt ans, votre mari.
— Grand dieu ! par pitié !
— Tout ce qui est sous le ciel court une loi et fortune pareille. La justice est une précieuse et émerveillable chose quand on est assez belle pour la pouvoir acheter d'un coup d'œil.
— Enguerrand! vous me faites horreur 1
GABÇONS. , 2l()
— Vous êtes, ma belle comtesse, aussi blanelie que palombe ou tourterelle aux yeux du monde ; car c'est un jugement scellé aux armes du roi, qui conduisit le comte de Laborne à Montfaucon !
— Monstre! s'écria la comtesse hors d'ellemême, est-ce pas toi qui as fait ce crime ? m'as-tu pas égarée ? est-ce pas toi qui sollicitas mon déshonneur, et me donnas en échange des remords éternels? est-ce pas toi qui m'as fait de la vie un cercueil? Ya-t'en 1 sors de ce château, ou je fuis moi-même l va-t'en ou tue-moi! O mon Dieu ! donnez-moi la force de mourir !
Une violente crise de nerfs suivit cet accès de fureur, et la comtesse tomba comme une morte sur le carreau, les cheveux épars, les traits renversés. Le premier mouvement du prieur fut de courir vers elle. Il s'arrêta auprès de ce corps évanoui, et une larme de pitié tomba de ses yeux sur le visage de madame de Laborne. Il la voyait à ses pieds, pâle, froide, sans mouvement, cette femme qu'il aimait malgré lui comme un furieux, et sa plus grande crainte était de la perdre. Son amour avait quelque chose de fatal; c'était comme une punition céleste qui absorbait tout
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SOU être, et ([ui, dans son ânic, remplaçait le remords.
Quand la comtesse revint à la vie, don Enguerrand était à genoux auprès d'elle. Le désespoir sur le visage, les yeux humides, il soutenait, d'une main tremblante, la tête blanche de sa belle maîtresse, dont les cheveux noirs flottaient en désordre autour d'elle comme un voile de deuil.
Il implora sa merci, supplia, jura l'oubli du passé, bien que la comtesse, pour se débarrasser de ses odieuses instances, lui fît signe de reprendre sa place : non pas qu'elle lui pardonnât, ou que sa haine pût s'affaiblir un instant; mais elle attendait la venue de son fils, et le moment tant désiré où elle pourrait se délivrer sûrement d'un homme qu'elle redoutait au moins autant qu'elle le détestait.
En ce moment, au milieu du profond silence qui régnait dans la salle, on entendit le beffroi du château sonner avec violence. Le prieur fronça le sourcil, et le visage de madame dcLaborne se colora d'un éclair de joie. Ce signal annonçait l'arrivée de quelque nouveau personnage, et ce triste tête à tête allait enfin être rompu. ' Un page entra, et vint avertir la comtesse que son
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noble iils, le capitaine Hugues de Laborne, entrait dans les cours du château avec une nombreuse compagnie.
La comtesse attendait son fils depuis plusieurs jours. Il devait arriver le matin au château, mais un ordre de la connétablie l'avait forcé de demeurer tout le jour, avec ses hommes d'armes, au village duBourget, pour protéger les habitans contre un coup de main des Mauvais Garçons, jusqu'à ce que le capitaine de Ilarlay vînt occuper le poste à la tête du guet royal.
On enleva la table pour la remplacer par une table plus grande, qui fut en un moment couverte de viandes et de fruits.
Après avoir fait servir le repas de ses hommes d'armes dans une autre salle du château, le jeune capitaine vint se jeter dans les bras de sa mère, qui le reçut avec les démonstrations de la joie la plus vive et la plus sincère. Elle voulut ellemême faire les fonctions d'écuyer; elle enleva le heaume pesant qui emprisonnait la tête du jeune homme , déboucla le ceinturon de sa rapière, et remit à ses pages les gantelets d'acier et l'élégant poignard qui brillait dans un fourreau de fer damasquiné. Puis elle approcha le fauteuil de la cheminée, et ne consentit à rece -
voir les coiiipliineiis des nouveaux venus que lorsque le capitaine se fut assis.
Hugues présenta deux convives à sa mère. Le premier était le chevalier du guet, qui se confondait en salutations, et jetait de temps en temps un coup d'œil furtif sur les singuliers personnages qui l'acconipagnaient ; le second était un gentilhomme armé de toutes pièces, visière basse, la dague au ceinturon et la rapière au flanc.
Ce gentilhomme était suivi d'un écuyer de mine singulière, dont le teint, fortement bruni, et les cheveux noirs et crépus, annonçaient l'origine étrangère.
Le jeune comte expliqua à sa mère comment il avait fait rencontre sur le chemin de ce cavalier espagnol qui se rendait en Italie, comme il avait pu le faire comprendre par quelques phrases castillanes, mêlées de trois ou quatre mots français. Il avait fait le vœu, disait-il, d'aller en pèlerinage de Madrid à Rome, sans lever la visière ni quitter le harnois. L'écuyer se tenait debout derrière son maître, portant la lance et l'écu autour duquel on lisait cette devise, tirée du Romancero ciel Cid :
. . . Con sangre de traidores Suelo yo limpiar mi honor.
C'est-à-dire : Avec le sang des traîtres j'ai coutume d' éclair cir mon honneur.
On s'assit autour de la table, et l'étranger, sur l'invitation du jeune et courtois capitaine, prit place à la droite de la comtesse. Il refusa de quitter ses gantelets ni aucune pièce de son armure, seulement il entrouvrit quelque peu le nazai et le ventail de son heaume, autant qu'il le fallait pour porter un verre à ses lèvres.
Malgré le silence de l'Espagnol et de son écuyer, le souper n'en fut pas moins animé par les saillies du jeune deLaborne, et les niaises réflexions du chevalier du guet.
Bepuis l'arrivée de son fils, la comtesse avait retrouvé la sérénité de son visage et la vivacité de ses reparties.
Le père Eusèbe s'était assis au bout de la table entre le chevalier du guet et don Enguerrand. Il ne sonnait mot non plus que le prieur, livré aux tourmens habituels d'une sombre et vague jalousie.
— A deux jours d'ici, dit le jeune comte « il