‹ Les mauvais garçonsChapitre 21 sur 47 · LKS MAUVAIS · texte numérisé non relu

LKS MAUVAIS

nuiilrossc. La comtesse sort enliu de sa rêverie, un mouvement brusque annonce à la chambrière qu'elle peut se retirer.

Madame deLaborne, restée seule, s'abandonne de nouveau à ses sombres réflexions. Elle quitte son fauteuil pour prendre une pliante; elle se lève, marche quelques pas, et se rassied.

Elle n'est bien nulle part; une pensée pénible l'oppresse ; elle en voudrait sortir ; sa main se joue machinalement entre les grain« d'un chapelet ; un missel est ouvert devant ses yeux ; elle en parcourt quelques pages, mais ses paupières sont voilées de larmes.

Le missel est refermé brusquement; c'est devant son miroir qu'elle s'assied. La glace lui paraît terne, et les flambeaux ne jettent, à son gré, qu'une lumière pâle et monotone.

Elle essuie ses pleurs, ajoute quelques nœuds de rubans à son corsage ; ses doigts déliés et blancs glissent entre les réseaux de ses cheveux dont la noirceur éclatante reflète le feu des bougies. Un coloris de rose revêt la pâleur de ses joues , sa prunelle grandit et s'anime à travers ses longs cils; son front perd les plis légers que le chagrin y avait semés comme par

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hasard. Elle est heureuse d'être belle. ïl y a de l'amour et de Tespoh' dans son haleine, dans sa démarche , et dans tous ses traits. Jamais dans un cœur de femme la douleur n'a su tenir devant le désir et la coquetterie.

L'imagination ardente de la comtesse est tendue tout entière vers le moment qui va venir; son espoir croît avec le péril. Elle a revu celui qu'elle a tant pleuré, celui qu'elle aime d'autant plus qu'elle le devrait haïr.

Elle a vu briller au doigt du silencieux étranger cet anneau qu'en un moment de délire elle a confié à l'homme qu'elle aime le plus au monde. Une visière entr'ouverte, un coup d'œil q^e nul n'a remarqué, ont causé tout à l'heure cet effroi que personne n'a su expliquer.

Il est là, dans le château de Dugny, sous le même ciel, sous le même toit, ce Ludder qu'elle avait cru mort et dont l'imprudence a failli lui ravir un fils ; elle va le revoir. Que lui importent les dangers et la présence de son fils au château, et le courroux du prieur, qui veille dans le sommeil même 1 Qu'elle meure après avoir entendu un mot d'amour, un aveu, un soupir. Tout son bonheur, toute l'existence est là pour

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oWv : vi\c s'eiiivrc dr. ce vague espoir, sans penser <pi'une parole, une seule parole peut trancher d'un coup ce faible fil où elle attache sa destinée.

Vingt fois la comtesse a prêté l'oreille aux pas qu'elle entend résonner sur le large escalier du château. Ce sont des valets qui passent et vont au lit; des cœurs vides et insoucians, pour lesquels il n'y a pas de lendemain ; qui ne savent ce qu'une pensée peut contenir de bonheur ou de tourment ; qui croient que pour le riche la nuit est sans veille et le repos sans fatigue!

Belle, riche et puissante, elle veille cependant la châtelaine de Dugny, et qu'elle est triste sa veillée î Ce manoir est à elle avec ses quatre tours crénelées où luisent les arquebuses qui la gardent. Mais elles ne la peuvent garder, hélas ! des passions qui lui déchirent le cœur. A elle sont ces terres et ces vassaux ; lequel, s'il connaissait ce que pèse un remords, voudrait échanger un morceau de pain contre sa couronne d'or et les cantons de son écusson ?

Un pas léger s'est fait entendre. La comtesse, a les yeux fixés sur la porte. Elle s'ouvre. . . , on entre : c'est lui, c'est Ludderil a conservé ses armes,

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et n'a quitté que son morion. Sa tête est nue, et madame de Laborne peut parcourir les traits de celui qu'elle aime. Le voilà tel qu'il était à l'hôlel des Tournelles, après la passe d'armes de la rue Saint-Antoine ; seulement son visage est plus pâle, plus amaigri. Tant de chagrins se sont succédé depuis si peu de temps ! La comtesse peut à peine se lever de son fauteuil. La parole lui manque, elle fait signe au jeune homme de fermer doucement la porte, et de venir s'asseoir auprès d'elle.

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Ce n'csl pas moi que l'on abitfe ainsi ! Qu'à quelqu'enfant ces ruses on employé , Qui n'a nul goût, qui n'enleud rien qu'il dje •le sais aimer, je sais liaïr aussi.

Contente-loi de m'avoir jusqu'ici Ferme' les yeux : il est temps que j'y voyc, Et que meshui, las et honteux je soyc D'avoir mal mis mon temps et mon souci.

Etienne de la Boetie.

— Madame, dit Ludder en mettant un genou en terre, que puissé-je payer avec mon sang l'hospitalité qu'aujourd'hui vous m'accordez. Déjà je vous suis tenu et obligé plus que le possible; je viens ici de rechef réclamer votre protection et la remise de mes péchés et offenses envers vous, noble dame.

— Levez-vous, messire, répondit la comtesse ou lui tendant la main, et soyez acertainé que

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VOUS portei avec vous mon amitié. Advienne que voudra, vous êtes ici en sûreté. Ce castel et ces gens m'appartiennent, et je saurai bien le faire voir, car vous m'en donnez le cœur.

— Donc, madame , reprit Ludder en s'asseyant, sûr que je suis de votre bonne volonté et bienveillance à mon regard, j'élèverai ma voix jusqu'à vous pour vous faire à savoir ce que j'attends et espère de votre générosité.

— Messire, interrompit la comtesse, vous avez d'avance ma parole. A votre gré et bon plaisir disposez de tout ce qui m'appartient ! mais premier que tout, instruisez-moi des périls qu'avez courus. Pourquoi m'avoir un si long temps laissée privée de vos nouvelles ?

— Madame!..,.

— Pourquoi ce bruit de votre mort est-il venu s'enclouer en mon oreille et me jeter au cœur un deuil inexprimable ? ingrat ! avez-vous oublié l'hôtel des Tournelles? savez-vous pas comme je vous aime? savez-vous pas que sans vous ma vie est un cercueil, un enfer où je ne puis durer.

— Ah! madame, je ne suis digne

— Non, assurément, continua madame de Laborne avec un petit air boudeur, car elle se méprenait encore sur la cause du trouble que

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ses paroles faisaient naître dans l'àme de Ludder; non , vous n'êtes pas digne des larmes que m'a fait épandre votre cruelle départie.

— Etais-je maître d'élire les moyens? Fallaitil pas fuir, quitter Paris?

— Oh!. ne me remettez en souvenance si lamentable aventure Dans un bal! le sang

de mon fils !.... Oh! mon Dieu!

Et la comtesse retira tout à coup ses mains brûlantes, qui pressaient les mains de Ludder; elle soupira profondément, baissa les yeux, battant de ses longs cils ses paupières humides, sur lesquelles brillaient quelques larmes comme autant de perles. Mais ses beaux yeuxser'ouvrirent bientôt, car dans cette âme ardente les impressions se succédaient rapidement. L'amour avait fait place à la pitié ; il reprit bientôt son empire avec d'autant plus de force qu'il avait été contraint.

Ludder, immobile de surprise, n'osait détruire d'un mot cette exaltation de femme qui aurait incendié son cœur de jeune homme si un autre sentiment plus doux ne l'eût rempli tout entier.

Il y avait dans le regard, dans tous les traits du jeune aventurier une expression de mélancolie tendre et peu habituelle à son âme farou-

chc» Madame de Laborne, assise à ses pieds, le conjurait avec tant de charmes! elle voulait lui vouer sa vie entière. La colère de don Enguerrand ne l'effrayait plus; elle était préparée à lutter, elle, faible femme, contre la vengeance d'un prêtre amoureux et puissant. Cet anneau qu'elle avait reçu du prieur, elle le rejetait avec le souvenir de ses anciennes fautes. Son courage se retrempait aune nouvelle existence.

Ludder, doucement penché sur le visage de la comtesse, cherchait vainement à la dissuader d'un projet insensé qu'il était loin de vouloir réaliser. Lui, pauvre étranger, proscrit, fugitif, accablé par le sort, pouvait-il lier à sa destinée une femme belle et environnée de tout ce qui peut faire le bonheur sur la terre ?

Madame de Laborne lui offrait son crédit à la cour, ses trésors, ses amis , pour apaiser la justice du roi de France et l'abbé de Saint-Germain-des-Prés, dont il avait outrageusement violé les privilèges sur la place du petit marché. Il trouvait toujours une défaite, ou faisait naître un obstacle. Il était destiné, d'ailleurs, à bien d'autres infortunes; sa naissance et sa vie étaient un mystère pour tout le monde. Qui sait si un mot ne pouvait pas changer cet amour en haine,

cotte estime en mépris ! il ne voulait le découvrir à personne. Cliarfi;é du poids de tant de ressentiniens et de persécutions amassés contre lui, il voulait poursuivre jusqu'au bout la route que son étoile lui avait tracée; dut la mort terminer sa mission, il la voulait accomplir!

Seulemt^nt il recommandait à genoux aux soins de la belle comtesse son vieil hôte le mercier et sa fille Jacqueline, persécutés à cause de lui. C'était là le service qu'il attendait de madame de Laborne; c'était aussi le secret motif de sa venue au château de Dugny. Jacqueline était au château, il avait craint pour son honneur, et pour le garantir il avait ainsi hasardé sa vie.

Madame de Laborne était trop aveuglée pour lire sur le visage du jeune homme ce qu'il avait dans le cœur. Elle se croyait aimée : on revient difficilement d'une erreur qui vous flatte. Elle ne vit donc dans cette démarche que le mouvement de la reconnaissance qui portait son jeune ami à secourir une famille infortunée dont il avait reçu tant de marques d'intérêt.

Elle promit, en souriant, son appui, et Ludder, hors de lui-même , porta à ses lèvres les mains de la comtesse et les couvrit de baisers. Il touchait donc enfin à ce moment tant désiré

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OÙ il pourrait rendre une fille à son vieux père désolé, et mettre deux têtes si chères à l'abri de la vengeance de leur cruel ennemi.

Cette idée ne l'avait pas quitté un instant depuis le jour qui avait vu le malheureux mercier comparaître à la barre du bailly de Saint-Germain.

Peut-être n'était-il pas étranger à l'enlèvement du père Oudard. Depuis sa fuite de Paris, après l'aventure de l'hôtellerie des Ïrois-Pintes, peutêtre s'était-il opéré un grand changement dans ses projets et dans sa position. C'est ce que nul n'aurait su dire, car le bruit de sa mort, répandu sans doute à dessein, avait enveloppé d'un voile de mystère toutes les actions du jeune aventurier.

Cependant un grand bruit de pas et de voix confuses se faisait entendre depuis quelques minutes sur l'escalier. Leur redoublement vint enfm tirer madame de Laborne de sa rêverie. Elle prêta l'oreille, et reconnut en frémissant la voix de don Enguerrand.

Ludder fronça le sourcil, et porta la main sur sa rapière. Un geste de la comtesse le retint : une portière s'ouvrit dans l'alcôve , et le jeune homme fut conduit par sa belle hôtesse dans un

petit oratoire, sur lequel retomba aussitôt une épaisse tnpisserie.

— Madame, vous êtes seule, dit le prieur eu entrant; pardonnez, si j'ose m'en venir à cette heureen votre appartement; mais votre sûreté,... votre intérêt,.... cette amitié que je vous ai vouée..,..

— Que voulez -vous dire, messire Enguerrand?

— Que, sous couleur et occasion fraudulente d'hospitalité, un traître, un meurtrier, s'est musse en votre château de Dugny.

— Se peut-il ?

-^Que, tout rougi encore du sang de votre fils, il s'est venu mettre imprudemment en nos mains, envoyé, sans point de doute, par le ciel, afm que nous en ayons justice ; donc que justice soit faite. Messire Hugues le cherche en tous lieux en compagnie de ses hommes d'armes. Avant que s'en vienne le jour, le déloyal sera pris et pendu aux créneaux de la grosse tour.

Madame de Laborne pâlit à cette menace ; mais, se rassurant bientôt :

— Ce sont trudaines et menteries ^de quelqu'un de vos gens, messire Enguerrand. Il ne se peut : ce gentilhomme dont vous parlez a-t-il

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pas péri malheureusement par les mains des Mauvais Garçons? Vous souvient -il plus de ce que nous en récita cet archer de la connétablie qui rapporta sa cape et les lambeaux ensanglantés de son pourpoint , trouvés aux environs du Bourget, Croyez-m'en, ne donnez si imprudemment l'alarme en mon castel

— Ah! comtesse! comtesse! murmura le prieur avec un regard sévère; je sais trop, pour mon malheur et le vôtre, je sais trop ce qui en est de tout ceci. Cuidez-vous que je sois tant aveuglé et estommi de ne point voir ce qui est devant mes yeux? Cuidez-vous que, maugré cuirasse et visière, je n'aie point reconnu ce jeune muguet qui m'a volé votre cœur? Direz-vous que ce cavalier castillan est autre que ce Ludder

— Si fût-il Satanas en personne , interrompit la comtesse, dont l'œil noir prit une expression d'orgueil et de commandement, je vous enjoins, à vous et à qui ce soit , de ne porter la main sur mon hôte : suis-je pas maîtresse en ces lieux? Sainte Marie ! suis-je comtesse et châtelaine pour que chezmoi on me vienne octroyer merci i

— Madame, croyez —

— Vrai-Dieu ! messire ; si haut parler ne vous sied en ma présence. Je crois que s'il ne voua

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demeurait un petit scrupule à rompre, vous me manderiez moi-même en moult belle ordonnance aux échelles de mon justicier. Je le vous répète, messire, ne prenez ce souci, et tenez mon conseil à bon.

— Eléonore !

— Retirez-vous, messire, et me laissez.

— Ingrate ! quand je viens vous venger —

— Retirez-vous, vous dis-je !

— Non, vous connaîtrez auparavant le fourbe auquel vous me sacrifiez.

— Je ne veux rien entendre.

— Eléonore 1 par grâce spéciale 1

— Je vous déteste.

— Comtesse! vous avez mis en mon cœur un enfer. Je veux que ce même feu vous arde et vous transperce ainsi qu'il fait de moi. Cet espoir me demeure ; c'est le dernier, mais il ne me trompera. Lisez, lisez ce billet, par mes gens arraché au digne compagnon de votre amant.

— Est-ce encore un piège! Non, Enguerrand, je vous méprise trop pour à vos discours ajouter créance. Loin, loin de moi ce papi/îr, je le vous affie, je ne le lirai pas.

— Vous le lirez, comtesse, s'écria le prieur, lui présentant une lettre qu'il froissait avec rage

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dans sa main tremblante ; vous le lirez malgré vous. Malgré vous, vous viendrez au-devant du coup qui vous doit percer le cœur.

— Don Enguerrand, c'en est trop!

— Ah! comtesse ! apprenez quel tourment c'est d'aimer sans espérance, de voir son amour tombé en mépris, d'être à son tour sacrifié quand on a sacrifié tout à une ombre, à une chimère qui s'évanouit ainsi que fait un rêve, et ne traîne après soi que honte éternelle et cuisans regrets. Femme, apprête ton cœur! mieux qu'espingarde ou fauconneau mes paroles le vont briser. Pour ce que tu es belle et riche en attraits, en châteaux, en terres, en vassaux; pour ce que tu es comtesse et châtelaine, puissante entre toutes les dames et damoiselles de la cour; pour ce qu'un crime t'a faite libre en ^affranchissant de la domination d'un époux, et que ce crime dort dans l'ombre , les remords avec lui , estimes-tu donc avoir finablement trouvé l'heur et le repos que tu dénies si cruellement aux autres? Non, tu as reposé ton espoir, ta vie, sur ce jeune cavalier; sur ce Ludder, que j'abhorre. Eh bien! il rejette ton cœur flétri, rebut des autres cœurs ; il ne t'aime pas. Il ne t'a jamais aimée. C'est une fille pauvre et obscure qu'il préfère à toi, comtesse

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et rhdtelainc, la fille du incrcier Oudard. C'est pour te l'enlever qu'il est en ce castel venu, sous l'ombre de caresse et amitié. La preuve en est de^sa^main écrite en ce billet, qu'il adressait à Jacqueline sa tant aimée, la maîtresse de son choix. C'est pour la sauver, pour la voir un seul moment qu'il expose de la sorte ses jours, en venant ^requérir de toi secours et hospitalité ! Que feras-tu, comtesse? Es-tu pas bien placée, dis, entre les mépris de ton fds et de ton amant ?

La comtesse interdite avait arraché la lettre des mains du prieur. Ses yeux buvaient avidement le poison qui s'épanchait goutte à goutte sur son cœur.

Être aussi cruellement désabusée alors qu'elle se croyait sûre d'être aimée ! se sentir frappée à mort dans la seule espérance qui lui demeurât ! renoncer d'un coup à ce qui lui rendait l'existence supportable encore! voir la honte, le mépris descendre jusque dans le passé pour torturer son âme!...> Ah ! une vengeance prompte, éclatante, proportionnée à l'outrage ; du sang en paiement de ses larmes, c était son unique ressource, son seul vœu. Son imagination ardente embrassa cette idée avec fureur.

Don Enguerrand, qui, le sourire sur la bouche,

GARÇONS. !i4^

observait les effets du coup qu'il venait de porter, saisit une des mains de madame de Laborne.

— Éléonore, livre-moi le traître, et j'oublie tout. Livre -le moi, je te venge et me venge.

— Enguerrand !

— Un mot, un geste, et le sang de l'infâme va ruisseler sous ma dague. Entends ce bruit, ce sont mes hommes d'armes qui s'en viennent céans ; ton fds est avec eux.

— Mon fils! ô honte!

— Un mot, et ton secret meurt entre nous deux. Éléonore, ils viennent, parleras-tu pas?

— Que faire?

— Les voici, rends-moi ton amour et je te venge. Où est-il ceLudder? où s'est-il caché? parle.

— Ici !

Et la comtesse tendit vers l'alcôve sa main tremblante, puis elle retomba pâle et comme anéantie sur les coussins de son fauteuil.

— Enguerrand, ajouta-t-elle d'une voix presqu'éteinte, je veux voir cette jeune fdle, l'interroger. N'agissez que lorsque vous m'aviserez me levant de ce fauteuil. Alors je vous livre votre ennemi.

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— Ainsi s(Mt, dit le prieur, vous serez eonleute, inadarne.

En ce moment la chambre se remplit de soudards. Le capitaine Hugues les accompagnait. Ouatre d'entre eux contenaient le jeune Bohémien, qu'ils avaient dépouillé de son hocqueton d'écuyer. Les mains liées derrière le dos, Azan les intimidait encore de ses menaces. Du milieu d'un groupe d'arquebusiers une jeune fille s'échappa tout à coup avec des pleurs et des cris douloureux. Elle vint tomber aux genoux de la comtesse.

— Grâce ! grâce ! noble dame, disait-elle.

La comtesse à cette vue sentit se rallumer sa fureur. Elle promena ses prunelles de feu sur le front candide de la pauvre Jacquehne.

— Qui es-tu, jeune fdle? que veux-tu de moi?

— ]N'avez-vous souvenance, madame, répondit Jacqueline en baissant les yeux et la voix, de la fille du vieux maître mercier? Grâce ! grâce I madame

— Grâce 1 et pour qui? n'ayez frayeur aucune^ ma mie, ce n'est point à vous qu'en veulent ces nokles hommes d'armes, et je vous veux demain, sitôt qu'il s'en viendra jour, renvoyer

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en la boutique de votre père , avec bonne sauvegarde. Vrai-dieu ! quelqu'un de mes gens se serait-il permis à votre regard quelque injure ou offense ?

— Oh non! madame, et ce n'est pour moi, chétive et pauvrette, que je crains ici méchef et malencontre.

— Pour qui donc ? ma mie, pour qui? parlez sans retard, parlez ! car n'ai loisir d'entendre vos menus et frivoles devis.

— Las! madame, reprit Jacqueline en sanglotant , savez-vous pas ce qu'ils veulent faire du plus loyal gentilhomme, du plus gentil compagnon qui fut onc; de ce jeune étranger qui, au dernier tournoi de la cour, fit armes mieux que pas un, e* s'y porta tant gaillardement que merveilles? Ils le vont tuer, madame, celui que j'aime, si ne lui prêtez votre aide et protection. Sainte Vierge 1 ils le vont tuer, si ne le voulez prendre à merci. Je vous conjure, noble comtesse, sauvez, sauvez messire Ludder l

— Taisez - vous , interrompit madame de Laborne en se levant brusquement , c'en est

assez !

A ce signal don Enguerrand brandit sa dague hors du fourreau.

'>..'\^ T.rs MAUVAIS

— A nous !<' triiilrc, messieurs! secria-t-il. f] (^st là !

Et il se ])réei[)ita vers l'aleôve, tandis que madame de Laborne, le front plongé dans ses mains, et luttant contre un reste de pitié, détournait les yeux de Thorrible scène que son dépit avait provoquée.

Les hommes d'armes se jetèrent sur les pas du prieur. Enguerrand écarta d une main la tapisserie , tandis que de l'autre il se préparait à frapper. Mais il trouva un obstacle auquel il ne s'attendait pas.

Une porte épaisse et bien close, pratiquée dans le mur, le séparait encore de sa victime. Il fallait franchir ce dernier obstacle. La porte résista à tous les efforts que firent les soudards pour l'enlever de ses gonds. Enguerrand, irrité d'une résistance trop longue à son gré, commanda aux valets du château, qui tous étaient accourus pour assister au dénoùment de cette singulière aventure, d'apporter des épieux et des leviers.

Jacqueline se précipita vainement à ses pieds; vainement elle embrassa les genoux de la comtesse. Son désespoir ne faisait qu'accroître la haine de sa rivale. Peut-être, sans la présence de cette pauvre jeune fille, plus belle encore de ses

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larmes et de sa douleur, peut-être, le cœur de lu châtelaine se serait-il ouvert à la pitié. Mais la honte et la vengeance furent seules écoutées, et la comtesse s'enferma dans un silence obstiné.

Les leviers de fer furent enfm apportés, et le prieur, les distribuant à ses soudards, prodigua les exhortations et les promesses à celui qui frapperait le premier coup. Assiégée avec fureur, la lourde porte s'ébranla enfm, et un cri de joie partit de toutes les bouches. Les efforts redoublèrent, la porte tomba avec un horrible fracas, et les hommes d'armes, l'estoc au poing, se jetèrent pêle-mêle dans l'oratoire.

Une fumée épaisse qui s'échappa aussitôt en noirs tourbillons les força de revenir sur leurs pas.

Ils s'enhardirent cependant, et tous travaillèrent avec ardeur à éteindre le feu qui avait déjà dévoré les tapisseries et les boiseries, et menaçait de gagner les plafonds. Une lampe suspendue aux voûtes de l'oratoire avait été employée à cet acte de désespoir. Messire Ludder avait disparu par la fenêtre au moyen d'une corde qui était restée attachée au balcon. Mais il ne pouvait être loin, et don Enguerrand, acharné

à la vengeance, donna l'ordre de Ut poursuivre.

Presqu'au même instant le beffroi du ehâteau

sonna l'alarme, et un eliquetis de fer retentit

au loin dans les vastes cours du manoir de Du-

Le capitaine de Laborne se mit à la tête des soudards que le prieur avait amenés, et ils se précipitèrent en tumulte du côté de Tescalier pour aller chercher du secours vers la galerie qui servait de caserne au reste de la compagnie.

Soudain, avec des cris et des lamentations, un vieillard accourut, qui tomba aux genoux du capitaine, et le conjura de rentrer dans la chambre de la comtesse.

C'était maître Ledru, l'oiselier de madame de Laborne.

— Que veux-tu? parle, qu'est-ce tout ce tunmlte?

— Dieu nous garde, mon bon maître, de damnation éternelle, car notre dernier jour est venu.

— Expliquez-vous, maître Jacques, interrompit la comtesse.

— Nous sommes la proie des Mauvais Garçons !

G/VIl(:ONS. li^l

Un murmure d'effroi se lit entendre dans lu foule !

— Allons à eux, dit le prieur. Tête-dieul nous verrons belle besogne. Holà, messeigneurs, continua-t-il en s'adressant aux hommes d*armes, il nous faut replier sur notre quartier-général. Ores, il n'y a plus que bien faire, et nous montrer gentils compagnons. Alerte l alerte ! je prévois qu'il y aura de l'âne cejourd'hui.

— Hélas! hélas! interrompit l'oiselier, jà une bonne moitié de vos pauvres soudards, mon jeune maître, est égorgée par les bandits. Comment les joindre à cette heure ? Demeurez plutôt céans , messeigneurs, demeurez, mon bon maître, pour sauver de péril votre très-noble et très-vénérée dame de mère. Tenez, poursuivit maître Jacques, en entr 'ouvrant une fenêtre, voyez là-bas dans la cour. Voilà les brigands qui se dirigent de cestui côté, ils portent fer et feu. Mon dieu, mon dieu ! ils ont incendié déjà toute l'autre partie du château.

En effet, de l'autre côté de la cour d'armes^ on voyait les flammes serpenter à travers les fenêtres, et monter vers le toit. Les brigands faisaient main basse sur tout ce qu'ils pouvaient rencontrer. Us emportaient avec eux meubles ,

•jS)9. m:s mauvais

joyaux, courtines, armes arrachées aux inallieureux soudards qu'ils avaient égorf^és dans leurs lits, et dont les corps, nus et sanglans, étaient jetés par les croisées.

— Mais ce Ludder, ce Ludder, répétait le prieur en mordant le pommeau de sa dague, aurons-nous pas sa tête? Qu'est-il devenu? Comment se trouve-t-il compagnon de ces bandits ? voici, par-dieu ! un drôle qui nous peut éclairer à ce sujet. Parle, poursuivit-il en s'adressant au jeune Bohémien , qui , pendant tout ce temps , était resté à sa place sans proférer une parole.

— Oui déa! répondit Azan, mon très-respectable sire, faites-moi premièrement délier. Après quoi je vous pourrai tirer l'esprit, au regard de ce, de tout ambage et obscurité. Craignez-vous pas que je m'enfuie ?Êtes-vous pas en nombre, d'ailleurs, pour me garder?^

Enguerrand coupa lui-même , avec le tranchant de son poignard, les liens qui retenaient les mains du jeune homme.

— Grand merci, mon maître, je vais tout vous dire à cette heure, écoutez bien. Messire Ludder reçut un jour d'un des nôtres un talisman pareil à celui que pouvez aviser ici en ma main. Celui qui le possède ne peut jamais

péricliter de mourir tant qu'un de ses compagnons est encore de ce monde. 11 n'a qu'à porter le talisman à ses lèvres, et aussitôt il est sauvé. INe riez pas de cette sorte, messire prieur, ce que je dis est vrai, et le vous pourrai démontrer plus prochainement, peut-être, que vous le cuidez.

Don Enguerrand leva les épaules de pitié, et, comme il se détournait pour appeler le capitaine de Laborne, qui cherchait à rassurer sa mère, le jeune Bohémien fit retentir un coup de sifflet dont tressaillit toute l'assemblée, puis il se jeta sur le carreau, le nez contre terre, au grand ébahissement des hommes d'armes, qui lejprirent pour un sorcier accomplissant une de ses téné breuses opérations.

Mais il y avait dans le mouvement du jeune bandit plus de logique et de bon sens que le pensaient les soudards ; car, par l'embrasure de la porte entr'ou verte, partit au même instant une arquebusade qui coucha par terre bon nombre des incrédules.

L'épouvante entra bientôt avec une troupe de brigands ; ils avaient tous le poignard et le pistolet au poing.

— A sac! à sac !

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