‹ Les mauvais garçonsChapitre 27 sur 47 · MAUVAIS · texte numérisé non relu

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sur elle deux regards pleins de feu, tourna ia tête, et, serrant des genoux les flancs de son petit clieval, le lança de nouveau dans l'espace.

Jacqueline parcourut une grande distance de terrain sans pouvoir se faire entendre, et sans même obtenir une parole de l'être bizarre qui l'accompagnait. De plus en plus son effroi redoublait. Le souvenir des évènemens de la nuit se retraçait à son esprit dans toute sa hideur; les brigands, la comtesse, les hommes d'armes, le prieur, Ludder, toutes ces figures fantastiques voltigeaient devant elle. Elle se voyait encore au milieu des bandits. Peut-être en ce moment était-ce un des hommes de leur troupe qui l'emportait au camp, comme sa conquête et sa part du butin. Cette idée lui semblait horrible, et secrètement elle conjurait le ciel d'entr'ouvrir sous vSes pas un précipice ou quelque abîme où elle put trouver la mort avant la honte et l'infamie.

Il parut vouloir exaucer sa prière ; car, au bout d'un chemin pierreux et incliné, le cheval s'abattit et tomba sur les genoux, au milieu d'une pluie d'étincelles. Jacqueline et son guide roulèrent à terre.

— ' Autant vaut ici qu'ailleurs ! s'écria ce der-

nier d'une voix rauque et sombre. Puis il se releva lestement , et tira sa dague hors du fourreau.— Ventre-Mahom 1 eette godinette de chrétienne sera- 1 -elle pierre d'achoppement pour tous les Bohèmes. Or çà, debout Kerim, et arrière, que j'en finisse avec elle !

En disant ces mots il se retourna vers la jeune fille étendue en travers du chemin, sous la tête du cheval, et tout étourdie de la chute qu'elle venait de faire. Mais l'animal, droit sur ses jambes, immobile, et le cou penché, flairait avec ses naseaux les blancs vêtemens de Jacqueline. Il semblait ne pas comprendre l'ordre de son maître.

— Par la barbe de mon père ! Kerim, si tu n'as plus d'oreilles, au moins sentiras ma dague! Arrière, roussin! arrière!

Et le petit homme, furieux, piqua de deux ou trois coups de poignard le ventre du pauvre Keiim. L'animal, au lieu de reculer, fit un bond et sauta par- dessus le corps allongé devant lui, puis il alla brouter à quelques pas l'écorce mousseuse et les feuilles tremblantes d'un chétif bouleau. Quant à Jacqueline, elle était revenue à elle, et contemplait d'un œil épouvanté l'attitude de son ravisseur.

Seule, la nuit, au milieu d'une route solitaire, et devant un homme qui paraissait avoir soif de sanji;, quels secours du ciel pouvait-elle espérer? Il fallait songer à mourir. Cependant, quoique l'existence lui fut amère , et qu'elle désirât tous les jours d'en sortir, le sentiment de la vie, l'instinct de la conservation, est si puissant chez nous, et domine tellement toutes nous facultés que la malheureuse s'élança de toute sa force contre son meurtrier, et se suspendit à son cou en murmurant d'une voix éteinte :

— Ah 1 monsieur, que vous ai-je fait de mal, pourtant vouloir me tuer?

Le bandit ne répondit rien. Seulement un rire aigu s'échappa de ses lèvres. Il se débarrassa violemment des bras de Jacqueline, et, lui pressant les deux mains dans les siennes, il la poussa vers un tertre de gazon, où elle fut contrainte de s'asseoir, car ses genoux se dérobaient sous elle. Là, s'approchant d'elle, une main sur sa dague, et le feu dans les yeux, il s'écria :

— Par le diable en étole 1 tu me demandes quel grand mal tu m'as fait? Sais-tu pas, maraude, que je suis Azan le Bohême?

— Oh ! qui que vous soyez, interrompit Jacqueline, ayez pitié d'une pauvre fille sans mé-

chanceté ni faintise ! Au nom de Dieu, ne me tuez pas !,...

— Laisse arrière Dieu ou le diable, et m'écoute :

Tu m*as fait mal, car j'avais un père et une sœur, et je n'en ai plus. Tu m'as fait mal, car me demeurait encore un frère, et voilà qu'il me quitte. Tu m'as fait mal. ains que tous ces maux me sont venus de toi.

— De moi ? reprit Jacqueline comme stupéfaite d'un pareil reproche. *

— Oui, de toi-même, de toi seule.

— Jamais, jamais, vous vous trompez, monsieur!

— Cuides-tu pas, linotte coiffée , qu'Azan le Bohême soit homme à rêveries et songes creux? Sais-je pas que le serpent peut nuire et offenser autrement qu'avec les dents? A-t-il pas en ses yeux poison qui tourne la tête de ceux qu'il arregarde ? Donc si, à son exemple, tu n'avais mis à mal, par tes mielleux regards, la raison de mon frère Houadi ; Moughairé mon père et Léa ma sœur point n'auraient délaissé leurs tentes pour venir acquester leur enfant, et trouver à sa place les chaudières du marché Saint-Germain— Ores me comprends-tu?

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— Las! monsieur, sais-je à peine ce que voulez dire.

— De Yrai ! Houadi, mon frère, ne t'est point connu ? mais Ludder ?

— Ludder? s'écria Jacqueline toute tremblante, qu'y a-t-il de commun entre lui et vous?....

— Tout, car il est mon frère.

— Oh! grand Dieu, se peut-il?

— Oui, c'est un frère, élevé comme moi sous la même tente et nourri du même froment, mais un mauvais frère, lequel a eu vergogne de nous, et a quitté nos champs pour l'air corrompu des villes ; un cœur faible, qu'une femme tient à l'attache, comme un chien , et qui donnerait pour deux battemens de ses yeux sa vie errante , son air libre, nos tentes et nos tribus; un lâche, qui renierait son frère, et le délaisserait encore, si je n'avais cœur d'homme au corps, et bonne dague au poing !

— Oii ! tuez-moi, monsieur, tuez-moi donc ! s'écria Jacqueline, je vous en prie et conjure, car n'ai plus la force de vivre !

Et la pauvre enfant, tombant à deux genoux devant le Bohémien, déchira violemment sa gorgerette, et lui présenta son sein nu.

Azan, qui ne s'attendait pas à ce mouvement

soudain, recula d'un pas et sentit la dague échapper de ses doigts. Il lui sembla que c'était un crime de frapper une créature qui s'offrait d'elle-même à la mort, et d'enfoncer à loisir et sans peine une pointe d'acier dans le sein palpitant d'une fsible femme. Il alla même jusqu'à renoncer un instant à lui ôter le vie.

Aussitôt il se mit à la relever, et siffla légèrement son cheval. Kerim, en deux bonds, fut auprès de lui. Lorsqu'il eut déposé la jeune fille sur son cou, il sauta derrière elle, et, tournant la bride, il piqua l'animal, et reprit le chemin par lequel il était venu.

Jacqueline, couchée dans les bras du Bohémien, ne remuait pas plus qu'une morte. Quant à lui, son œil étincelait, et son cœur tout ému bondissait comme son cheval; un combat violent s'élevait dans son âme.

S'il tuait cette malheureuse enfant, que lui dirait Ludder ? Ludder, qui la lui avait confiée, comme à un frère, pour la sauver des mains de la comtesse, et la ramener au camp; Ludder, qui semblait n'agir et ne vivre que pour elle. D'un autre côté, s'il lui laissait la vie, que deviendrait son frère, son cher Houadi? Un homme au teint pâle, au cœur mou et flétri, un habitant des villes

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qui no saurait plus que rester en place, et dormir sous un toit de pierre; un enfant qui l'abandonnerait encore une fois, et le laisserait marcher au supplice, comme il avait laissé mourir son père et sa sœur.

Azan, qui n'avait jamais connu que la vie errante de sa tribu, ne pouvait admettre dans sa pensée d'autre existence plus heureuse ; il ne voyait dans Ludder qu'un Bohémien tel que lui, qui devait rester Bohémien jusqu'à la mort, vivre sans toit et mourir sans cercueil; un Bohémien qui ne pouvait aimer qu'une femme de sa race, et pour lequel il ne devait y avoir de crime au monde que celui de quitter ses frères et sa tribu. Aussi était-ce pour empêcher Ludder de se déshonorer aux yeux de tous ses compagnons et pour n'avoir pas lui-même la douleur de se séparer du seul être qu'il aimât que le sauvage Azan avait conçu l'idée d'assassiner Jacqueline.

Cependant il ne pouvait s'y résoudre, car il ne savait tuer que des gens ennemis de son bienêtre et de sa liberté, des gens capables de se défendre, comme soudards et archers. Et puis, il redoutait la présence de Ludder, après un pareil meurtre.

Tout en éloignant de sa pensée le dessein de

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tremper sa dague dans du sang, le Bohémien, après de longs détours, était arrivé sur le bord d'une rivière. C'était la Seine. Elle coulait large et tranquille au pied du chemin. A l'autre bord surgissait, comme un drap noir, une colline ombreuse qui s'en allait en décroissant, et laissait apercevoir à l'horizon et à la surface de l'eau les flèches noires des clochers de Saint-Denis, découpées sur le fond blanc des premières lueurs du jour.

Azan arrêta son cheval pour le laisser boire, et le fit entrer dans l'eau jusqu'à mi-jambe. Il considéra quelque temps la vague paresseuse qui venait mollement battre la rive : puis, soulevant tout d'un coup la pauvre fdle sur ses bras, il la laissa retomber lourdement dans les flots.

Au bruit sourd et inattendu de ce fardeau plongeant sous Tonde, le cheval recula de frayeur et se mit à hennir de toute sa force. Le Bohémien le piqua de sa dague, regagnant le sol avec lenteur, se penchant en arrière et regardant d'un œil avide la blanche robe de Jacqueline, que le courant entraînait loin du bord et qui disparaissait et reparaissait tour à tour en tournovant et traçant de j;rands cercles. Mais à peine eut -il fait quelques pas qu'un bruit de

voix Irappa son oreille. 11 se tourne et voit à trente pieds devant lui le chemin s'allumer dn feu de plusieurs torches. Des chevaux hennissent, des voix éclatent, des armures étincellent ; on court au rivage. Azan siffle son cheval, et, se jetant hors de la route, il fuit à travers champs, et disparaît.

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J'étais aveugle, aveugle et sans esprit. Et sans raison aveuglément conduict Soubs ton plaisir ; mais ores je dissipe

Tout ton efiort. .*■

Je te renonce ! ô perverse adversaire ! Et plus de toy j e n'ay aulcune affaire . J'abhorre et f'uys cesyeulx clau-s et laçcift Jadis de moy cruels et fugitifs ; Et le parler emmiellé de la bouche, A mon oreille aulcunemcnt ne touche.

François de Belleforest.

Pendant deux jours entiers, Fincendie dévora le château de madame de Laborne. Chaque instant voyait crouler Fantique manoir de Dugny, avec ses meurtrières, ses créneaux et ses gotliiques écussons de pierre, que le feu faisait éclater et jetait dédaigneusement dans la fange verte des fossés. Du côté du nord et de l'est , il restait à

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peine quelques i^rands pans de muraille calcinés et noircis, entre lesquels s'échappaient encore, du milieu des décombres amoncelées, les bouffées d'une fumée acre et épaisse. La cloclie d'alarme avait mis tout le village sur pied. Don Enguerrand, à la tête des vassaux de la comtesse, dirigeait les secours trop tardifs, et encourageait les travailleurs par la menace et la prière, promettant à ceux-ci l'absolution, à ceux-là des chapelets bénits, aux autres de l'or et des joyaux.

Les flammes n'avaient épargné qu'une tour massive située vers l'angle méridional des remparts, dont l'antique et épaisse construction servait d'asile, en ce moment, à la comtesse et à ses femmes. Cette tour, où l'on avait renfermé tout ce qu'on avait pu sauver de la rapacité des brigands, était assise sur les souterrains du château et dominait les fossés. Les ponts-levis avaient été réduits en cendres. On avait abattu, à force de bras, les murs de communication afm de garantir au moins ce corps de bâtiment, de sorte que cette tour, isolée au milieu de l'eau, ressemblait à une île qui communiquait avec la terre ferme au moyen de quelques solives jetées à la hâte sur la largeur des fossés.

C'est de là que madame de Laborne, penchée

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sur un petit balcon, laissait errer ses regards et sa pensée sur ce théâtre de désastre et de mort. De tous côtés autour d'elle un stupide silence. Au loin, un horizon rouge, où le soleil se plonge dans des nuées d'orages. Partout s'étalent devant ses yeux des images de deuil : sous ses pieds, sur sa tête, dans son cœur.

Elle a vu, comme les pierres de son castel, crouler une à une toutes ses espérances ! Elle a vu, comme un iilet d'eau qui passe à travers la main, s'échapper une vengeance qu'elle croyait saisir l C'était comme la dernière consolation d'une âme navrée qui n'attend plus rien après cela ni des hommes, ni du ciel. Et tout a fui devant ses yeux. Espoir, vengeance, il ne reste plus rien, rien qu'un vague anéantissement de l'âme, qu'un vide affreux où l'amour seul surnage encore, hideusement accouplé à la haine.

Rien ne retient plus maintenant la comtesse dans la vie. Son tourment va finir; elle le veut, elle l'a résolu. Elle n'attendra pas que le fer des brigands, ou le poignard d'un jaloux, boive son dernier souffle. Sa main, initiée aux sciences occultes, vient de préparer un breuvage qui doit faire couler dans ses veines la mort et le repos. Ce philtre est contenu dans une petite tasse d'ar-

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^cnl, sur laquelle le elseaii du ilorentiu Ccllini entrelaça les figures les plus voluptueuses. La délicatesse du travail, le bonheur qui senible rire dans tous les yeux de ces personnages , contrastent singulièrement avec la scène terrible qui se prépare.

Avant que le soleil ait cessé d'éclairer les ruines du manoir de Dugny, la comtesse de Laborne aura cessé de vivre. Les yeux de la belle châtelaine s'arrêtent une dernière fois sur cet imposant spectacle de la nature. Sur la limite de l'existence, elle considère encore ce qu'elle laisse en arrière. Comme ce soleil qui va disparaître, elle a passé sur ces campagnes, radieuse et chérie ; comme lui elle va descendre dans les ténèbres; mais c'est pour ne plus revenir; car pour elle il n'y aura pas d'aurore ni de lendemain. Qu'est-ce que la vie, puisque le suc de quelques herbes suffit pour en anéantir le cours et les effets? Qu'est-ce que la mort, puisqu'un instant de fièvre ou de courage peut, en échange des souffrances les plus cruelles, donner le repos de l'éternité ?

Elle porte enfin à ses lèvres le philtre qui doit la délivrer de tous ses maux; elle oublie en ce moment et sa vie et ses fautes

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Le bruil de quelques pas vient suspendre l'accomplissement de sa volonté. L'aspect du père Eusèbe lui rend aussitôt la mémoire et toute sa faiblesse. Ce moine est là, devant ses yeux, avec sa figure pâle et le souci sur le front ! Sa seule présence lui retrace et ce qu'elle fut et ce qu'elle va devenir : un crime dans le passé ; dans l'avenir, le châtiment du ciel!

— Retirez-vous, dit-elle, mon père, retirezvous !

Et son sein bondit, et son visage rougit et pâlit tour à tour, sans qu'on eût pu deviner si c'était l'effet de la crainte ou de la fureur.

Le moine s'inclina sans répondre ; il fit signe au serviteur qui l'accompagnait de déposer sur la table la lampe qu'il portait, et de se retirer. Luimême il allait le suivre , lorsque la voix de la comtesse le rappela, plus douce et plus calme cette fois.

Après qu'il eut fermé les rideaux de la fenêtre, et qu'il se fut assis auprès de madame de Laborne :

— Mon père, dit la comtesse, ces cruels évènemens ont tant et tant partroublé ma pauvre âme que je crains, plus que jamais ( que Dieu m'en garde de tel malheur! ) d'offenser Dieu et

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