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les saints. Vous m'avez ce matin bien et dûment confessée, et remis mes fautes ; si je vous avais celé quelqu'un de mes nombreux méfaits, et que la mort vînt à me prendre incontinent, dites, mourrais-je en état de péché mortel ?
— Madame! —
— Oh ! dites, dites, tirez-moi de cette perplexité l
— Madame, croyez-vous que mes regards, si faibles qu'ils soient, n'aient su lire en votre cœur? Ce secret que vous cuidez musser au un fond de votre conscience est -il pas bien visible et palpable pour tous? Est-il pas écrit en lettres de feu dans vos yeux, en votre parler, voire en votre silence, cet amour coupable qui vous tue et vous fait trouver la mort chose douce et désirable?
— Hélas!
— Ah! de là sont nés tous les maux qui vous
menacent Sans cette offense faite par vous
à son amour, messire Enguerrand
— Sauriez-vous pas ce qu'il projette ? :
— Madame! sa sombre jalousie est à vous connue
— Achevez, mon père! Oui, je vous comprends. A sa vengeance abandonnée, son ire me
doit être funeste meshui. Mes serviteurs les plus fidèles sont écartés de moi. Mon fils est parti avec ses hommes d'armes ; je ne le dois plus revoir. Cette tour, cette horrible tour, isolée au milieu des décombres doit m'être un tombeau! je le savais, mon père, et voici mon refuge.
Et la comtesse découvrit, aux )^eux du père Eusèbe, la coupe qu'elle avait cachée à son arrivée.
— Malheureuse ! murmura le prêtre en détournant le visage. Ah ! madame, voudriez-vous de ce monde départir chargée d'une aussi lourde faute que les saints archanges auprès de Dieu ne pourraient rien à vous en faire absoudre. Croyez-moi, renoncez à ce dessein ; je vous en prie et supplie à deux genoux, par grâce spéciale, au nom du salut de votre âmel
— Mon père, me faut-il attendre le sort cruel qui pour moi se prépare? Enguerrand va venir, la mort avec lui. Avisez-vous pas ce ciel sombre et noir? eh bien! il renferme moins d'orage que l'âme du prieur
— Ne redoutez rien, madame, dût son courroux tomber sur moi, le plus pauvre et le plus chélif de vos serviteurs, je ne quitterai de cette place, sinon par la force.
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— blh! que lii'afTicrt la niortl 8i hideuse qu'elle puisse être, elle me sera plus douce que le tourment que j'endure. Non, rien n'est égal au feu qui me brûle !
— Mettez en oubli, madame, un amour qui engendrerait à tout jamais la perdition de votre âme.
— De l'amour? croyez-vous qu'on puisse aimer celui qui vous déchire avec le mépris et le dédain? De l'amour? Oui, je l'aimais, l'ingrat, lorsque, sous l'ombre de vouloir me plaire, il vint de son Allemagne, avec un front candide et le mensonge sur les lèvres , habiter en l'hôtel des Tournelles, où je le recueillis, moi, sans faintise, mais bien à cœur joyeux et appert. Pourquoi le ciel voulut-il que la hache de M. de Beaumont brisât ce pauvre cœur au lieu et place du sien? Pourquoi mon fds me fit-il voir ce Ludder que j'avais voulu oublier? Mais las! telle était ma destinée ! par cette voie le Seigneur voulait faire entrer en mon âme le remords et la douleur.
— Ainsi le ciel nous confond et nous abaisse , reprit le moine en s'inclinant jusqu'à terre ! Non , madame, point n'est-ce le hasard aveugle qui a tout ceci conduit et œuvré, mais une fatalité
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qui s'attache aux coupables, et nous punit aujourd'hui de nos fautes d'hier.
— Que voulez-vous dire, Eusèbe?
— Lorsque, de prime face, vos regards rencontrèrent ceux de ce jeune aventurier, madame, avez-vous pas vu luire sur son front une marque infernale? avez-vous pas senti un frisson de terreur vous courir par tout le corps, quand pour la première fois la main de ce jeune gentilhomme toucha votre main?
— Vous m'effrayez, mon père!
— Ce front pâle et pensif, ces yeux brûlans et cet abord glacé vous ont-ils pas assez enseigné que quelque chose était dans cet étranger de surnaturel et de fatal ?
— Oh 1 si ! mon père, une volonté qui entraînait la mienne me poussait vers lui.
— Eh bien ! apprenez ores de ma bouche un secret terrible où est empreinte la grande main de Dieu. Ce secret, tout le monde l'ignore, messire Ludder lui-même
— Parlez, mon père, parlez, je veux le savoir, dût-il me tuer 1
— Il vous souvient de ce jeune enfant que, par ordre de messire Enguerrand, mes mains précipitèrent d'un rocher, pour maintenir dans
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\otre famille les biens du feu coin te de Laborne mon seigneur et votre époux !
— Quel souvenir l
— Las! c'était le premier-né du noble comte de Laborne que sa belle-mère condamnait à ce sort cruel. Le ciel le sauva par les mains d'une troupe de Bohèmes. C'est lui que vous avez revu, c'est lui que vous aimez, c'est lui qui revit pour venger son père !
— Sainte Marie ! murmura la comtesse, en se jetant le visage contre terre. Le ciel est juste et clément! le fils du comte de Laborne! lui! Ludderl et moi, je l'aimais et je le haïssais tour à tour, combattue de deux passions aussi coupables l'une que l'autre. Malheureuse! oh! mon Dieu ! mon Dieu ! en pitié prenez-moi, et m'octroyez une mort prompte pour me tirer d'un monde de misère et de douleur !....
— Ma fille, dit le prêtre en joignant les mains. Dieu dispose à son gré de notre chétive existence ; il ne nous est loisible de lui demander compte de la façon dont il la dépend. Peut-être d'autres épreuves nous sont gardées! Fions-nous en sa miséricorde infinie ; le repentir est aussi une voie de salut.
— Adonc, reprit madame de Laborne, le souci
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qui empoisonne toute ma vie m'aura fait inutilement de cette terre un enfer où j'endure mille tourmens affreux. Il fallait vivre, souffrir, pour retourner au point dont nous sommes partis !
— Ma fille, rien ne peut changer la volonté de Dieu. Il a voulu que le vieux Bohême qui fut boullu naguère en la place du petit marché Saint- Germain me révélât ce secret en confession. Jusqu'ici je l'ai gardé, mais il pèse trop à mon âme à cette heure, et je l'ai dû partager avec vous.
— Mon père, il me profitera.
En disant ces mots, la comtesse s'assit précipitamment devant une table. Elle écrivit à la hâte une longue lettre, tandis que le père Eusèbe l'observait d'un œil morne et consterné, qui contrastait avec l'agitation empreinte dans tous les mouvemens de madame de Laborne. Quand elle eut fini sa lettre, et apposé sur l'enveloppe le cachet de ses armes, elle se leva, et, s'adressant avec calme au père Eusèbe :
— Prenez ce billet, et partez incontinent.
— Oùirai-je, madame ?
— Où vous voudrez. Que m'affiert ! que saisje ! il faut vous enquérir de lui, courir sur sa
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trace, le Irouver, le voir Partez.^ de ^râce,
partez vite , et me laissez.
— De qui parlez-vous, madame?
— De lui, de Ludder, du comte de Laborne. Allez, alle^, moi je reste. J'entends la voix de don Enguerrand ; partez; je suis résignée à tout. Je périrai, s'il est besoin, mais que cette lettre soit portée à messire Ludder, c'est mon dernier vœu, le dernier service que j'exige.
Le moine reçut la lettre mystérieuse des mains de la comtesse, et, laissant le prieur traverser à grands pas la galerie qui conduisait à la chambre où devait reposer madame de Laborne, il disparut par une porte latérale, pour courir sur les traces du jeune aventurier.
La comtesse ne vit pas luire dans les traits du prieur toute la fureur qu'elle s'attendait à y rencontrer. Sa physionomie, au contraire, sem-blait plus ouverte que de coutume. Ses épais sourcils noirs se fronçaient à peine. Madame de Laborne leva les yeux sur les siens pour y lire plus sûrement sa pensée. Elle y remarqua une expression qui tenait plus du dédain que de la fureur; plutôt une joie sombre que du désespoir. Le prieur, en entrant, jeta un regard sur une horloge de bois qui criait dans l'angle du mur;
son œil parcourut le cadran avec un sourire qui fit tressaillir la comtesse, et puis, s'approchant d'elle :
— Finablement, madame, voici cette journée parachevée, et, par la Pasques-Dieu! ce n'a été sans gros labeur pour nos gens et pour moi.
— Monsieur, répondit la comtesse d'une voix mal assurée, le ciel vous doint bonne étrenne et ce que méritez de bonheur en ce monde et en l'autre I de votre bonne volonté et aide secourable, je vous suis mille millions de fois tenue et reconnaissante.
— Ces Mauvais Garçons, en vérité, reprit don Enguerrand, sont chevaliers peu loyaux et courtois devers les dames, ains qu'ils n'ont foi ni respect au rang, à la noblesse, à la beauté. Si nous -n'avons en votre castel été grillés comme en un toit à porcs, point n'est-ce leur faute, on le doit confesser, mais bien de cette grosse et solide tour que je viens de faire visiter du haut jusques au bas. t
Nous attendrons, madame, les secours que j'ai fait quérir à monseigneur le Prévôt de Paris.
— Cette tour, messire, est à cette heure, sans point de doute, en état de se comporter et dé-
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fendre gaillardement? Si cette nuitée nous allions être attaqués
— Ce sera demain au petit jour, madame, si l'on peut avoir créance aux dires d'un des leurs pris et conduit au Bourget par deux de mes serviteurs.
— Messire , messire, il faut sonner le beffroi d'alarme. Il faut convoquer tous mes vassaux, leurs amis, leurs parens
— Cuidez-vous, madame, répliqua le prieur en souriant, que de la frayeur de ces lourdauds on puisse triompher facilement. Sitôt que le bruit eh est venu à leurs oreilles, ils ont fui comm.e lièvres par la campagne, cherchant quelques gîtes où se fourrer.
— Qui donc nous défendra?
— Moi et les miens, comtesse! Laissez faire à ma prévoyance. Je puis vous engager ici ma foi que leurs poignards ne vous toucheront pas.
Don Enguerrand prononça ces mots d'un air presque joyeux en les accompagnant d'un coup d'œil qui fit pâlir madame de Laborne.
— De vrai, ajouta le prieur, ce serait vergogne, comtesse, qu'un sang si pur et si beau rougît la dague d'un vilain. Dieu est trop juste pour que tel méfait s'accomplisse sous la chape du ciel !
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Madame de Laborne baissa les yeux sans chercher à comprendre davantage le sens ironique de cette promesse. Elle ne put retenir un soupir depuis long-temps étouffé, et versa quelques larmes en prononçant le nom de son fils. Don Enguerrand s'assit auprès d'elle. Le contact si voisin de cet homme odieux fit refluer son sang jusqu'à son cœur.
— Que faites-vous, messire, dit la comtesse en se levant brusquement, et retirant sa main que le prieur avait prise dans les siennes, me permettrez-vous pas de prendre un peu de repos ? Il s'en va tard, et depuis un si long temps que ne se sont closes mes paupières , je me sens tout affaiblie et endolorie par la fatigue et le somme. De grâce, Enguerrand, vous veuillez retirer en votre appartement.
— IN'avez-vous plus en remembrance, comtesse, reprit Enguerrand, qui sembla n'avoir pas pris garde à l'inquiétude et à l'horreur que sa vue inspirait à madame de Laborne , que votre manoir de Dugny n'est à cette heure que cendre et fumée. En cette tour isolée et mal habitable , cette seule chambre nous reste où des gens de noble sang puissent convenablement demeurer. Ne pouvez-vous sur les coussins de
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ce lit reposer en vos vêtenu^ns et me laisser, à mon loisir, près de cette table, où j'aurai bien plus affaire de mes réflexions que de troubler si peu que ce soit votre somme?
En ce moment, un domestique entra, portant sur un plat d'argent un vase et deux tasses de vermeil. Il sortit après avoir déposé ce qu'il portait sur la table.
— Chère comtesse, dit le prieur en remplissant l'une des deux tasses, vous ne direz plus qu'il ne se fait rien de bon en notre abbaye de Saint-Germain, car voici, par tous les diables ! un cordial qui va me remettre en un instant de toutes les fatigues et labeurs qu'ai eus cejourd'hui a votre service. Je vous demande, par grâce spéciale, qu'avec moi vous goûtiez un petit cette liqueur inestimable qui à tous maux et soucis est un remède certain, et dont je vais faire l'essai à cette heure devant vous.
Et don Enguerrand, après avoir vidé sa tasse pleine, remplit la seconde et l'offrit à madame de Laborne.
La comtesse crut d'abord que sa dernière heure était venue, et que ce breuvage contenait un poison qui devait venger le prieur de tous ses dédains. Elle était résolue à lui obéir
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et pleinement résignée à son sort. Quand elle l'eut Yu lui-même risquer la première épreuve, ses soupçons se dissipèrent, et avec la même indifférence qu'elle aurait montrée s'il se fût agi pour elle de la vie, elle accepta sans répondre, et ne déposa la tasse qui lui était offerte qu'après l'avoir à son tour vidée jusqu'à la dernière goutte. Le prieur suivait de l'œil tous ses mouvemens, et un air de joie et de triomphe faisait épanouir son visage.
— A merveille, comtesse! maintenant il vous faut asseoir sur ce fauteuil, et m'octroyer l'heur d'entendre encore le son de votre voix, un moment, un moment seulement; ce me sera meilleur et plus bienfaisant cordial, je le vous affie, que tous breuvages et philtres que peuvent composer et œuvrer les moines de notre sainte abbaye.
Madame de Laborne se laissa tomber sur le fauteuil. Elle poussait par intervalle de gros soupirs, et pressait entre ses mains sa tête lourde et brûlante. Que ce fût la suite des émotions cruelles qui l'avaient agitée, ou l'effet de la liqueur spiritueuse qu'elle venait de prendre, elle sentait un feu dévorant qui l'embrasait insensiblement, et faisait tourbillonner le sang dans ses veines. En-