‹ Les mauvais garçonsChapitre 36 sur 47 · II. a · texte numérisé non relu

II. a

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— Eh bien 1 qutîllc nouvelle, dit Azaii à voix basse ?

Mais Houaili ne lui répondit pas.

— Où allons-nous tnaintenant, reprit le Bohémien ?

— Où tu voudras!

En terre on ne yoU rien que fraude, que malice. Et, Lref, tout ce monde est un publique marche' ; L'uny vend, l'un dérobeeiraultreachèleet change, Un même fait produict le blasme et la louange, Et ce qui est vertu semble à l'aultre pèche'.

Ronsard.

Durant mon temps on a trouve' des isles Dedans les mers, qui sont beaucoup fertiles. Dont habltans sont d'étranges manières, Sauvalges gens, detre'sors ont minières.

Pierre Gbognet.

Le jour était à son déclin, lorsque Ludder et Azan descendirent de l'Abbaye de Montmartre. Une pluie fine et serrée imprégnait l'air d'humidité, et couvrait la campagne d'un long voile gris.

Pendant quelque temps les deux fugitifs mar-

ohèrenl en silence. Ludder était incapable de prononcer une seule parole. Toute sa pensée demeurait suspendue aux voûtes gothiques du monastère. Ses pieds allaient comme les pieds de la bête, les uns devant les autres, à l'aventure, et sans savoir où ils tombaient. Tantôt c'était sur un chemin plat, une route unie; tantôt sur des terres molles et grasses, des champs en friches , des carrés de verdure, puis des montées, des descentes, du sable et des ruisseaux. Le Bohémien, Fœil étincelant sous ses noirs sourcils, et le nez hors de son capuce, guidait sa marche, et l'entraînait rapidement vers le heu du rendez-vous. Enfm, après une grosse demiheure de route, ils arrivèrent tous les deux devant les échelles de Montfaucon. Les piliers étaient chargés de cadavres nouvellement exposés. Ces corps, nus et hideux, se balançaient les uns à côté des autres, aux cris aigus des longues chaînes de fer qui les soutenaient. Au pied de cette masse de pierre ils aperçurent deux hommes : l'un, vctu d'une robe brune, pareille au froc des religieux de Saint-Germain-des-Prés, portait des rides sur le front, et une longue barbe blanche lui descendait sur la poitrine ; il contemplait les morts avec une sorte d'intérêt ; l'au-

GARÇONS. ô:}']

tre, affublé d'un hocqueton, et armé d'un hac- ([uebute, paraissait €tre un archer de la prévôté, qui montait la garde autour des suppliciés. Au bruit des pas d'Azan et de son compagnon , le vieillard disparut derrière les piliers, et laissa le soudard seul avec les pèlerins. Avant d'arriver jusqu'à lui, le Bohémien secoua la cape de son camarade, et lui dit à voix basse :

— Houadi , lève la tête, et avise un petit ces ribauds. Ce sont nos frères de la forêt du Bourget qui dansent sans nous la danse des pendus. Te plaît-il arregarder un petit leurs grimaces.

Ludder leva les yeux , et s'arrêta sans répoudre.

— Mes bons sires les pèlerins, interrompit alors le soudard, si avez grosse envie de connaître d'où viennent tous ces piètres gens, je puis vous le narrer à merveille, tout ainsi que je le faisais à ce vénérable religieux qui vient de se retraire,

Azan enfonça la tête sous son capuchon, et prêta Foreille.

— Ce sont, continua le grossier cicérone, les chefs de la grande bande des Mauvais Garçons. Les voilà tous mesmement qu'ils étaient en leur vivant, et mesmement qu'ils sont issus hier des

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mains du maître bourreau de la prévôté de Paris. Ce gros corps d'homme, aux jambes fluettes et au ventre ballonné, avait nom Jehan de Metz. C'était le maître fol et boute-en-train de la troupe. Cestui-là qui vous allonge une langue de sept aunes, c'est le lieutenant Esclaireau ; cet autre, à la tête noire et violette, c'est Jehan Lubbe, le manœuvre. Puis voilà le roi de Targot, Guillaume Ogier, qui ricane à 1 écolier Contran de Quincy; puis, à côté, les deux morts trouvés au cimetière du Bourget, l'un pendant l'autre, et appendus tous deux à la barre de fer, ne plus ne moins que deux poires de martin-sec à la même branche. Puis, mes bons sires, si voulez bien tourner votre visière de ce côté, pouvez aviser le plus grand malandrin de toute la troupe, le dernier capitaine des Mauvais Garçons, le jeune reître qui s'en vint incendier le manoir de Dugny. Le voilà, mes bons sires, tenu par les épaules, car il n'a plus de chef.

J^udder, en entendant ces mots, ne put retenir un mouvement de curiosité, et s'approcha du corps qui le représentait aux yeux de la justice et du peuple. C'était celui d'un argotier énorme et d'une taille colossale. 11 laissa percer un rire amer, et, sans dire un seul mot, il descen-

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dit le monticule sur lequel étaient assis les [)iliers de Montfaucon.

— Tous ces [)auvres diables, mes bons sires, continua le soudard, sont boutés là aux fins d'apprendre et enseigner à tous passans ce qu'il en revient à ribauder et harpailler de nuit sur les grands chemins. Pour ce qui est de moi, je les garde, et veille à ce que la justice de monseigneur le roi se fasse et ait son cours.

— Que le benoît Seigneur, reprit Azan d'un air dévot, leur octroyé pardon de leurs méfaits en l'autre monde, et vous accorde sa sainte bénédiction, l'ami.

— Amen ! murmura le soudard.

Et le Bohémien, après s'être signé avec onction, s'éloigna des piliers, et reprit avec Luddcr la route qui conduisait au hameau de Saint-La~ /arre.

Cependant la nuit devenait de plus en plus noire, et le temps s'écoulait avec rapidité. Azan, craignant de manquer le rendez-vous qu'il avait donné lui-même, doubla le pas, et força Ludder à le suivre. Il quitta une seconde fois les routes battues , et s'enfonça dans les terres et les champs. Grâce à une certaine connaissance du pays, et à sa sagacité merveilleuse, il ne s'é-

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gira pas, ot parvint, sans trop de retard, et de lon^s détours, à l'endroit où il voulait arriver.

C'était un petit bouquet d'arbres maigres et élancés comme des flècbes, au milieu desquels était accroupie une mauvaise cabane de bois, couverte d'un long toit de chaume. Une faible clarté scintillait à l'intérieur; au dehors, une porte délabrée en défendait l'accès. Azan, d'un coup de poing, fit sauter le pêne , et ouvrit la porte. Puis il introduisit Ludder dans une salle basse et humide, qui n'avait pour voûte que le chaume, pour plancher que la terre; elle était éclairée par la flamme d'un fagot pétillant dans l'âtre.

Un homme, assis devant le feu sur une escabelle, s'occupait à pousser du bout de son houseau les petits charbons qui roulaient çà et là. Le Bohémien courut rapidement à lui, et, sortant sa tête du capuce qui l'ombrageait, il dit à voix haute :

— Pardon, monsieur, si je vous ai fait attendre. La nuit est brune en diable, et les voies ne sont commodes ni sûres.

— Ce n'est rien, monsieur, moi-même aussi ne fais-je que de venir.

— Voici la personne de laquelle vous ai parlé, ajouta le Zingaro.

— C'est bien, reprit l'inconnu ; et il lança sur Ludder deux regards si pénétrans que ce dernier eut peine à les soutenir.

— Sommes-nous seuls?

— Oui, nionsieurç Fhuis est clos, et la vieille sommeille.

Alors l'étranger alla vers le fond de la chambre, et, montant quelques degrés d'un petit escalier qui communiquait à un étage supérieur, il appela ses compagnons d'une voix aigre et perçante ; puis il revint vers ses hôtes, et leur fit signe de s'asseoir.

Ludder considérait, dans le silence de la surprise, les traits fiers et menaçans de cet homme mystérieux que la flamme du foyer éclairait par intervalle.

C'était un petit homme, dans la force de l'âge, d'une construction maigre et osseuse. Son teint jaune et basané était ombragé d'une forêt de cheveux noirs et crépus; une barbe épaisse dessinait les contours de son visage. Les bras croisés sur la poitrine, il restait immobile et comme absorbé dans une pensée profonde.

Cependant les individus qu'il avait appelés

descendaient un à un, osant à peine se parler bas à l'oreille, conmie s'ils eussent craint de troubler la méditation de cet inconnu qu'ils semblaient regarder avec confiance et vénération.

Aussitôt que chacun fut placé, l'étranger s'approcha d'un vieux bahut tout vermoulu qu'il prit pour une table, et sur lequel il déposa une paire de pistolets dont la mèche fumait encore. Puis il passa une jambe sur le bahut, et s'y tint assis comme un cavalier sur son cheval.

— Je suis en ces lieux venu, dit-il, pour acquester des gens de cœur et je dois des grâces au ciel, ains qu'il se trouve autant de bons compagnons prêts à donner leur sang pour partager ma périlleuse entreprise.

Tous les assistans firent un signe de tête pour remercier l'étranger de la bonne opinion qu'il voulait bien avoir de leur courage. Celui-ci continua sa harangue avec un accent méridional très-prononcé.

— Par saint Jacques de Galice ! est-ce pas vergogne que tant de braves gens comme vous l'êtes traîniez une si maigre et chétive existence, lorsqu'on voit, par toute la contrée, des gentilshommes, aux mains blanches comme des femmes, aux pourpoints d'or et de salin, festoyer, rire

et banqueter en des bals et tournois somptueux, aux dépens du peuple qui paie leurs folles orgies !

Quel est votre avenir, à vous? l'espoir de mourir misérables avec un morceau de pain sur une couchette de paille. Que faites-vous en ce pays? Pour la plupart en expectation de la prison ou du gibet! eh bien! moi, continua-t-il, en se levant et en frappant la terre du pied, moi, je vous viens offrir la liberté et la richesse. Oui, la liberté sans limites ! et de l'or, de l'or plus que n'en contient tout le trésor du roi François.

Un murmure flatteur parcourait l'auditoire, tandis que l'orateur, le corps incliné, les yeux en feu, ainsi qu'un prophète inspiré, étendait les mains sur l'assemblée, comme pour protester de la sincérité de ses promesses.

— Le nom de Christophe Colomb est-il à votre oreille parvenu ? il a donné un monde à l'empereur Charles, un monde plus riche et plus grand que ne sont ensemble tous les royaumes de l'empereur et de ses alliés. L'or et les diamans y sont de moindre rareté que les pierres par vos chemins. Cette terre en ses flancs enserre plus d'or que n'en pourraient porter vingt armées sur leurs bras. Les habitans de ces con-

trées fuient devant des gens de cœur, comme des daims timides, et plus aj^iles que jamais liè- Yres en vos champs après la moisson d'août. Eh hien 1 je vous fais guerdon de tout cet or, si me voulez suivre. Je vous donne des armes, un vaisseau pour vous porter et conduire ; deux cents hommes éprouvés nous joignent avant qu*un mois soit passé. Dites, braves compagnons, la liberté ! et de l'or 1 à ce prix voulezvous être à moi?

Ce ne fut qu'un cri de joie et d'enthousiasme. Tous les auditeurs, debout sur leurs bancs, la tête découverte, les yeux flamboyans, brandissaient Içurs capuces déguenillés, leurs poignards et leurs bâtons. Tous ces aventuriers, la plupart lâches coquins échappés à la justice des lois, étaient devenus autant de héros. La parole d'un homme avait fait ce prodige.

— Quand nous faut-il départir, monsieur, dit Azan le Bohémien ?

— Demain, cette nuit même; mais tous séparément. A Saint- Jehan-de-Luz, sur la frontière espagnole, nous nous devons rejoindre et réunir de rechef.

— Nous partirons cette nuit, s'écrièrent toutes les voix.

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— A qui parlons-nous à cette heure, murmura Ludder, qui s'était approché de l'étranger.

— Vous le saurez plus tard 1

Un grand silence succéda à tout ce tumulte. Un homme avait été aperçu à quelques pas de la cabane.

— C'est un traître, sans point de doute.

— Malheur à lui, s'écria la foule!

Ludder saisit un des pistolets que l'étranger avait déposés sur le bahut. Il ouvrit précipita aiment la porte, et la referma derrière lui. On entendit un bruit de pas, quelques mots entrecoupés, puis un coup de feu, et le jeune homme rentra dans la chaumière.

— Jetez bas toute crainte, dit-il, c'est à moi qu'en voulait le traître. Celui qui l'envoie ne lui saura gré de sa mission, ains qu'il l'a si mal remplie.

— Quel était cet homme ?

— Je l'ignore ; il a saisi mon bras et prononcé mon nom, insinuant la main sous sa robe, comme afm d'y saisir une arme ; je l'ai prévenu.

— Est-il mort?

— Pas encore, répondirent deux des assistans qui rentraient à ce moment, portant un corps sanglant roulé dans une robe noire.

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— Lui incttty/. , mes maîtres , au jour le visage.

Un éclat de rire aigu partit de toutes les bouches, quand on eut découvert la tête rase d'un bénédictin.

— Ce n'est rien qu'un moine, dit quelqu'un de l'assemblée.

— Un moine? répéta l'étranger en se cachant pour faire un signe de croix.

— Par le Christ! j'aimerais mieux, pour sûreté de ma conscience, avoir tué et meurtri dix de vos soudards.

— Mais, voyez, il n'est encore trépassé.

— Il ouvre les yeux.

— Il remue des babines, et semble vouloir parler.

— Avisez-vous pas, compères, ce papier qu'il tient en sa main, serré comme si c'était la bourse ou l'âme de feu monsieur son père .

— C'est lui! s'écria Ludder, le père Eusèbe ! qu'ai-je fait?

Et il déchira sa chemisette pour étancher le sang du vieillard.

Celui-ci sembla revenir un instant à la vie.

— Messire, dit-il à Ludder penché sur son corps et tout attéré d'une si funeste méprise,

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