‹ Les mauvais ménagesChapitre 10 sur 17 · XXX LV · texte numérisé non relu

XXX LV

Histoire de deux époux racontée par saint Augustin. Opinion remarquable de ce saint. Aventure racontée par le cardinal de Panorme.

Toutefois, saint Augustin, dont nous citions l'opinion tout à l'heure, assure qu'il y ^ quelques occa-

sions qui sont capables de modifier la rigueur de ce principe, et il raconte, dans le livre l^r De sermono Domini tn monte, l'histoire de deux époux qui ne furent coupables ni devant Dieu, ni devant les hommes, l'un pour avoir commis l'adultère, l'autre pour l'avoir autorisé.

Ceci se passait à Antioche, du temps de Constance, cinquante ans environ avant l'époque oii saint Augustin écrivait.

« Acyndinus, alors préfet et qui fut lui-même consul, avait plusieurs fois fait demander à un citoyen une livre d'or de laquelle celui-ci était redevable envers le fisc. Ce citoyen ne s étant pas mis assez promptement en devoir d'acquitter l'impôt, le préfet entra dans une grande colère, et l'ayant fait emprisonner, il jura que si , dans un certain délai qu'il désigna , il n'avait pas payé l'impôt , il le ferait mourir.

» Le jour fatal approchait sans que le malheureux débiteur eût trouvé le moyen de s'acquitter, et sa mort paraissait assurée , lorsqu'une circonstance ' imprévue vint lui offrir une ressource.

» 11 avait une fort belle femme qui avait excité la convoitise d'un homme puissamment riche. Celui-ci,

HS LES MAUYAI8 MENAGES

ayant appris la détresse oii se trouvaient les deux époux, fit dire à la femme qu'il lui fournirait la livre d'or exigée par le préfet, pourvu qu'elle consentît à lui donner une nuit.

» Mais cette femme, qui n'avait pas moins de vertu que de beauté , courut faire part à son mari de cette étrange proposition, en ajoutant qu'elle était prêle à faire le sacrifice de sa pudeur, pourvu que lui-même y consentît, comme étant souverain maître de sa femme et pouvant l'absoudre, dans une occasion aussi pressante, du serment de fidélité.

» Le mari accueillit avec transport la résignation de sa femme et lui ordonna d'accepter les offres de l'homme riche.

» En conséquence des ordres de son mari, lafemme alla trouver le personnage en question et elle se livra à ses désirs. Mais il n'eut d'elle que le corps, l'esprit demeurait fidèle au mari dont la conserva- ^ tion dépendait de ce triste sacrifice. La femme reçut ensuite un sac contenant la livre d'or. Mais avant qu'elle ne sortît de la maison , l'infâme séducteur trouva le moyen de lui dérober ce sac et de lui en substituer un autre rempli de terre.

p La femme, de retour à la ville, s' étant aperçue

LES MAUVAIS MENAGES" lit)

de la supercherie, s'élance sur la place publique qu'elle fait retentir de ses clameurs et de ses gémissements.

» Elle raconte au peuple assemblé les menaces du préfet , le danger pressant de son mari , son indigence absolue, les propositions de l'homme riche, la permission donnée par son mari de les accepter, et enfin l'indigne stratagème dont uii libertin avare s* est servi pour tromper sa tendresse.

» Des cris d'indignation s* élèvent de toutes parts, soit contre le préfet , dont la sévérité a occasionné ce malheur, soit contre le lâche débauché qui eh a abusé.

» Le préfet, devant qui la femme est conduite par la foiile du peuple, au récit de cette affreuse aventure^ avoue hautement qu'il en doit être regattîé comme la première cause par l'excessive rigueur dont il a usé envers ces malheureux époux, et prt)nonçant lui-même soti propre jugement , il se condamne à payer de ses deniers la livre d'or au profit du fisc, et il adjuge à la femme la propriété du domaine où elle avait reçu le sac dç terre au lieu du sac d'or. »

Nous sommes d^é Tavitide saint Augustin, et il n'y

a vraiment pas lieu à accusation d'adultère contre cette femme, mais le mari est-il bien excusable d'avoir acheté son propre salut en obligeant sa fenmie à se prostituer contre son désir et contre son cœur? Est-ce que la femme est une chose,, pour qu'on dispose ainsi d'elle? Et le mari a-t-il jamais le droit , dans son intérêt personnel, d'ordonner l'adultère à sa femme?

Si nous blâmbiis l'homme dont parle saint Augustin, à plus forte raison blàmerons-nous celui qui est le héros d'une aventure racontée par le savant cardinal de Panorme.

Un homme épouse une jeune femme très-belle. Il tombe dangereusement malade et fait appeler le plus célèbre médecin de la ville. Le médecin était amoureux, déjà ou devient amoureux subitement de la dame. Il déclare qu'il ne donnera ses soins au malade que si le malade consent a lui abandonner sa femme. La fenmie implore, supplie; le médecin est inflexible. Le mal cependant s'aggravait; la fenmie résistait toujours; le mari ne songe qu'à lui, au péril qui menace sa vie , et fait bon marché de celui qui menace son honneur. Il ordonne, il exige que la femme cède à la passion de l'inexorable docteur^ et

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la femme , par obéissance k son mari, par tendresse pour lui peut-être , consent au sacrifice de sa fidélité. ,

On demande , dit le cardinal , si ce mari rappelé à la santé pourra accuser sa femme d'adultère. Il faut répondre que non, ajôute-t-il, concluditur quod non. Sans doute! mais ce -n'est pas la femme, c'est le mari qui aurait dtt être mis en cause et parfaitement condamné.

Une parenthèse. Qu'est-ce qu'un amoureux?

Je demande la permission d'ouvrir ici une paren-

I thèse. Ce livre n'est pas un sermon en trois points,

\ c'est une causerie avec le lecteur, et pourvu que je

. ne perde pas de vue mon sujet, pourvu que j'arrive

a la démonstration que je poursuis, au but que je

me propose , peu importe que je me sois arrêté au bord de la route pour cueillir quelque fleur perdue 4ans le gazon.

Voici pourquoi j'ouvi'e ma parenthèse.

Je viens d'employer un mot tout à l'heure qui est fort usité et contre lequel je proteste de toutes les forces de mon âme. J'ai'dit que cet infâme médecin était déjà ou était devenu subitement amoureux de la femme de cet affreux égoïste.

Jamais expression ne trahit plus complètement la pensée. Notre langue est ainsi faite, que nous employons à toutes choses ce mot, le plus grand qui existe dans toutes les langues humaines : Aimer, Nous disons : J'aime ma fenmie, ma mère, mes enfants! et un instant après nous disons : J'aime le filet de bœuf, j'aime les cornichons.

Les Anglais, que nous considérons comme nos inférieurs en matière de goût, de sentiment et de délicatesse, ont des mots différents pour exprimer des idées si différentes*

Est-il permis de confondre le désir grossier et brutal, le désir des sens, la concupiscence bestiale, avec le sentiment le plus sublime qui puisse élever l'âme humaine? Est^-ce que ce médecin dont le (?ar-

dinal de Panorme raconte l'infamie , est-ce que ce \ieiix monstre débauché dont parle saint Augustin étaient amoureux des femn^es qu'ils convoitaient? Ces femmes éveillaient leur sensualité, c'est possible, comme parmi les animaux la femelle éveille la sensualité du mâle; mais de là à l'amour il y a un abîme.

Chez l'homme, comme chez la femme, lorsqu'ils sont Lien organisés moralement, intellectuellement et physiquement, le souffle divîti de Tamour embrase les sens, mais il les dompte aussi quand c'est nécessaire. La première conséquence, le véritable signe de l'amour, c'est la délicatesse. Est-ce que jamais un amoureux, véritablement amoureux, propose un marché infâme à celle qu'il aime? Estce qu'il lui fait des conditions? Est-ce qu'il voudra jamais obtenir d'elle autre chose que ce qu'elle est disposée à lui accorder librement?

\H LES MAUVAIS MÉXAfiES

Dans quel cas la femme peut Hre excusée. Vieilles discussions.

Parmi les faits que nous avons rappelés plus haut, nous avons vu très-souvent l'adultère de la femme provoqué par les mauvais traitements, par l'abandon du mari, qui, contrairement à l'engagement sacré qu'il a contracté, cesse de protéger sa compagne, de pourvoir a sa subsistance et à celle des enfants.

Les jurisconsultes se sont beaucoup occupés de la question de savoir si la femme accusée d'adultère pouvait, k titre d'exception légitime, invoquer la cruauté du mari qui l'a ain^i indirectement obligée a chercher un autre appui que celui qu'elle avait d'abord choisi en se mariant.

Ils se sont demandé aussi .ce que devait faire la femme, et si elle était excusable dans le cas où son mari ne la traiterait pas, ne voudrait ou ne pour—

rait pas la traiter maritalement, c'est-à-dire — quel dommage que les femaies ne comprennent pas le latin, cette langue qui, dans les mots, brave si lesment l'honnêteté — ob non yrœslitum conjugale (lehitum.

Les jurisconsultes sont loin d'être d'accord. Ceux qui prétendent que la femme doit rester vertueuse , mourir de faim s'il le faut, en présence de l'indignité et de l'abandon du mari, s'appuient sur un ancien texte de la loi Palam : « On ne doit point pardonner à celle qui, sous prétexte de pauvreté, mène une vie honteuse. » L'auteur du Traité de ^adultère croit cependant qu'en par^eil cas le mari ne peut point obtenir la confiscation de la dot de sa femme, ni la faire priver de son douaire et de ses' avantages matrimoniaux. « En effet, dit-il, il est de la sagesse des juges de prendre en considération le misérable état où la femme se trouvait réduite et le danger auquel elle était exposée. »

Il y a même des auteurs qui pensent que la peine doit être entièrement remise , s'il est bien prouvé que le mari a refusé de pourvoir à la subsistance de sa femme. Ce qu'ils exigent seulement, c'est que

la femme ait conmiencé des poursuites contre son

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mari, pour le contraindre à assurer sa subsistance.

Le n\ari qui donne son consentement à l'adultère de sa femme, s'il ne légitime pas, justifie du moins ses écarts. Il en est de même du mari qui maltraite ou prive du nécessaire celle qu'il a pour devoir de protéger et de nourrir.

En ce qui touche l'autre exception, celle pour laquelle il serait si utile de pouvoir parler latin, les avis sont partagés. Lesjurisconsultesultramontains, Pierre de Ravennes entre autres, prétendent que la situation fâcheuse du mari est une exception légitime qui met la femme à l'abri 'de l'accusation. Pierre de Ravennes dit que si^le cas était bien prouvé et qu'il fût juge d'une pareille question, il ne balancerait pas à absoudre et qu'il s'appuierait sur un texte fameux ainsi conçu : « Si tu t'abstiens sans la volonté de ta fename, tu lui donnes la permission de pécher, et son péché est imputable à ton abstinence. »

« Si cette raison, dit Foumel, peut excuser la fename, je pense que c'est tout au plus au for intérieur; ce que je laisse aux théologiens k discuter. Quant au for extérieur, il est certain que cette exception n'est pas proposable, nonobstant l'avis de Pierre de Ravennes et de ses sectateurs. »

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Exceptions absolues ; celles qui ruinent de fond en comble l'accucusation portée contre la femme. Un jeune homme qui se trouve ('Ire une fille. I/eunuque Bagoas.

Puisque nous sommes sur ce chapitre des exceptions, c'est-à-dire des circonstances qui peuvent soit justifier, soit annuler l'accusation d'adultère, nous devons dire quelques mots des exceptions que les jurisconsultes appellent absolues, en ce sens qu'elles tendent à ruiner de fond en comble l'accu- • sation.

Ce fut une de ces exceptions qui arrêta immédiatement les poursuites dirigées par un mari contre sa femme qu'il avait surprise avec un de ses servi- , leurs.

Ce serviteur s'était présenté dans la maison comme un jeune homme orphelin et avait excité les

sympathies de son maître et de sa maîh*esse. On le

traitait comme un parent ou un ami bien plus que

• comm3 un domestique. Touché de cet accueil, l'enfant révéla un jour à sa maîtresse qu'il n'était pas ce qu'il semblait être. Le jeune homme était une jeune fille qui, privée tout à coup de sa famille et jetée dans la plus profonde misère, avait en vain cherché des moyens d'existence et n'avait trouvé rien de mieux à faire, pour échapper aux dangers qui environnaient sa jeunesse, que de déguiser son sexe.

La dame s'apitoya sur le sort de cette enfant, la prit en grande affection et laissa ignorer la supercherie à son mari. Celui-ci les surprit un jour dans le même lit et porta plainte. La révélation du sexe y d'un des accusés suffit a mettre fin à toute poursuite.

L'histoire nous a transmis un procès qui se termina aussi par un acquittement, parce que l'un des prévenus excipa d'une de ces- eicceptions absolues N dont nous parlions, moins absolue pourtant que celle qui résulte de la similitude des sexes.

L'eunuque Bagoas ayant été surpris dans une situation scandaleuse avec la femme d'un citoyen.

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celui-ci le traduisit en justice et l'accusa d'adultère.

Les juges demandèrent à Bagoas ce qu'il avait à dire pour sa justification. Il n'y avait pas grand discours à faire ; l'accusé se borna à répondre que la mutilation dont il avait été l'objet pendant son enfance était inconciliable avec le crime qu'on lui imputait. 11 ne niait pas cependant avoir usé de privautés un peu vives avec la femme de l'accusateur, mais il opposait qu'une pareille conjonction se perdant en efforts superflus, le crime d'adultère n'était pas consommé; que c'était par cette raison que les êtres de son espèce étaient admis dans les harems pour la garde et le service des femmes.

Mais le mari ne se tenait pas pour battu, il voulait absolument être autre chose. Il soutenait que la qualité de l'accusé n'excluait pas l'accusation d'adultère; que, malgré l'inutilité de ses efforts et l'impossibilité où était l'accusé de donner lieu à la génération, il n'en était pas moins coupable d'avoir souillé le lit conjugal; que l'adultère ne supposait pas nécessairement la faculté de se reproduire, puisque les vieillards et les infirmes, les impuissants eux-mêmes n'étaient pas à l'abri d'une telle accusation.

L'avocat de Bagoas invoquait la loi Julia qui n'admettait pas l'accusation d'adultère contre un impubère, parce que, disait le législateur, un tel crime ne peut être commis qu'après la puberté {quoniam taie crimen post , pubertatem incipitj.

Ce système prévalut, et les juges renvoyèrent Bagoas absous de l'accusation.

L'unité de règle est-elle possible en présence de la diversité des natures? Comment se font la plupart des mariages.

Je sais que je traite ici une matière délicate; mieux vaudrait marcher sur des récifs. J'espère cependant, — j'y^^is du moins tous mes efforts, — que mon langage n'offensera pas même les oreilles les plus chastes. Mais il est aussi impossible de toucher à une plaie sociale sans soulever des dé-

goûts, qu'il est impossible au médecin 'de guérir un ulcère sans .que ses mains touchent à des matières impures.

Je serai tout au moins préservé par la droiture et la bonté de mon intention.

Ainsi que je Tai dit au début de ce livre, il s* agit ici de ce quUl y a de meilleur et de plus sacré icibas, de la famille. Je vois l'écueil où elle se heurte, où elle vient se briser trop fréquemment; je le signale, et je tâche d'indiquer la route que Ton pourrait suivre pour l'éviter.

Sans doute il serait désirable que l'homme et 1^ femme, une fois unis en mariage, le fussent indissol\i)lement, et que leurs natures fassent d'accord avec la loi qui préside k leur union ; que nulle sollicitation, nulle passion, nul entraînement, nulle incompatibilité d'humeur, ne vinssent les détourner du ' devoir qu'ils ont juré d'accomplir. Mais les faits sont là trop nombreux* Notis n'avons qu'à jeter un ïegàrd sur le milieu qui nous entoure, pour nous convaincre qiie l'unité de règle est impossible et devient fatalement une source de désordre la où il n'y a pas unité d'instincts, de gOûts, de penchailts, de besoins et de caractères.

A la rigueur, l'unité de règle pourrait être maintenue, si le mariage ét^t la plus sérieuse préoccupation des familles, et si, avant d'unir deux êtres, on prenait toutes les précautions nécessaires pour s'assurer qu'ils sont en harmonie l'un avec l'autre , qu'ils se conviennent mutuellement, que leurs tendances sont identiques. Malheureusement, il n'en est point ainsi.

Dieu me garde d'ajouter foi à ce que dit Figaro ! de toutes les choses sérieuses, le mariage n'est pas la plus bouffonne, comme le prétend le malicieux barbier; mais elle est la plus négligée. Le mariage est une affaire de convenance, de fortune, de dot, d'intérêt, quelquefois d'attrait réciproque, et cet attrait ne résiste pas toujours à l'épreuve de la cohabitation permanente. ,

Ce n'est pas d'aujourd'hui, c'est de tout temps que le mariage a été ainsi traité. Il faut vraiment que le principe de la famille soit d'essence divine pour avoir résisté à ce dissolvant. Les cinq sixièmes des adultères, constatés ou non, ont pour cause le défaut de sympathie morale entre les deux époux. L'ennui a fait plus d'adultères que la passion. Au lieu de laisser poindre et s'aggraver un mal qui

touche à la racine même des sociétés, poui'quoi ne pas le prévenir? Pourquoi laisser le scandale se produire quand on peut rempécher d'éclater? 11 n'est pas facile de refaire la nature humaine; on aura plus tôt fait de remanier ou de modifier les lois cjui régissent l'acte le plus important de la vie sociale.

Je ne vois jamais passer devant moi la voiture qui conduit à la mairie ou au temple une jeune fille couronnée de fleurs d'oranger, entourée de ses parents et de ses amis, sans me reporter à plusieurs années en avant et à prévoir la destinée promise à ce couple qui va s'unir, et bien que je ne sois pas pessimiste, tant s'enfautj mes prévisions sont rarerement couleur de rose. Pourquoi? parce que je sais que neuf mariages sur dix sont le résultat de convenances ou de combinaisons d'intérêts, d'un attrait momentané, peut-être, et non d'un véritable amour, d'une sympathie profonde.

La jeune fille aspire au mariage, qui signifie pour elle émancipation, hberté, ou plutôt affranchissement des tutelles de la famille ; parce que le mariage lui promet l'accès de certaines toilettes, de certains luxes, de certaines lectures, de certains spectacles, que sais-je? Ce sont ces considérations

futiles qui déterminent le plus grand nombre des unions conjugales! et vous ne voulez pas que je tremble en voyant passer la jeune mariée couronnée de fleurs d'oranger!

Je ne m'inquiète pas de savoir ce que chacun des deux époux apporte à l'autre, ni quelle est la position de celui-ci, ni la dot de celle-là, mais ce que je sais bien, c'est que rien, dans leur éducation, ne les a préparés à l'acte qu'ils vont accomplir, à la vie nouvelle dans laquelle ils vont entrer tout à coup.

J'admets que la jeune fille ait reçu les meilleurs principes de religion et de piété,* qu'elle n'ait eu que de bons exemples sous les yeux, qu'elle n'ait pas trop négligé l'église pour le bal et pour les réunions du monde.

J*admets que l'homme, jeune ou non, ait vécu au foyer domestique plus qu'au cercle, qu*il n'ait pas eu. de fréquentations dangereuses, qu'il nSait pas entretenu de filles, gaspillé de l'argent en orgies, en dhevàux, en débauches de toutes sortes.

Qu'ont-ils àpj^ris l'un et l'autre des devoirs qui vont leur incomber tout à coup? Savent-ils Ce que c'est qu'un amour ardent et pur? La femme connaîtelle les périls que vont receler pour elle la galan-^

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terie et les flatteries des hommes? L'homme a-t-il appris la science difficile de maîtriser ses sens? Quelle révolution va faire sur eux ce premier contact de leurs cœurs et de leurs corps? L'homme a-t-il été familiarisé de bonne heure avec le tact et la finesse de manières qui sont indispensables à l'union dés sexes?

Hélas! non ! Et vous ne voulez pas que je tremble en voyant passer la jeune mariée couronnée de fleurs d'oranger? Et vous ne voulez pas que l'adultère éclose, comme en serre chaude, dans des ménages ainsi assortis!

Un mari de cinquante ans et une femme de dix-sept ans.

J'interromps les réflexions inépuisables qu'inspire un pareil sujet, pour rentrer dans la série des faits authentiques portés devant les tribunaux; ces faits ont une éloquence supérieure à celle de la plus élo-

qiiente argumentation. Ce sont des daguerréotypes; ils reproduisent la société telle qu'elle est avec toute sa laideur.

M. E..., médecin, se présenta, en 1831, devant la deuxième chambre du tribunal civil de Paris. 11 était âgé de plus de cinquante ans lorsqu'il épousa une jeune personne de dix-sept ^ns a peine, M'*"' Isabelle X.... Voyez-vous cette enfant arrivant à la vie avec toute la fraîcheur de ses illusions et confinée tout à coup en province avec cet homme trois fois plus âgé qu'elle?

Isabelle mourait d'ennui. Son mari était médecin; pourquoi ne se créerait-elle pas une position indépendante en se faisant sage-femme? Elle communiqua ce projet à son mari qui l'approuva. Mais pour faire les études nécessaires, il fallait qu'Isabelle vînt se fixer à Paris et pût suivre les cours de la Maternité.

Le mari, qui avait peut-être la prétention d'être aimé pour lui-même et qui croyait sans doute qu'il suffirait de son souvenir pour protéger la jeune femme, le mari ne s'effraya pas de cette perspective.

Voilà Isabelle seule à Paris. Vous devinez ce qui arriva, et comme ce ne sont pas des romans ou des

histoires de fantaisie que je crée, comme je n'emprute qu'à la Gazette des Tribunaux les faits dont je prends la substance, je n'ai pas besoin de vous faire assister aux péripéties de ces drames domestiques. Isabelle succomba à une des mille tentations que le pays latin faisait éclore sous ses pas.

Le mari est informé et rappelle sa femme au domicile conjugal qui, pour le coup, devient insupportable. Le médecin était non-seulemnnt vieux et quinteux, mais jaloux avec quelque raison, et brutal parfois. Isabelle pleure, se plaint, se désole. Un jour, eBe prend la clef des champs et adresse au tribunal une demande en séparation de corps. Elle est admise à faire la preuve des faits articulés par elle ; cette décision met le mari à bout de patience; il porte plainte en adultère contre sa femme ; mais arrivé devant les juges, il voit Isabelle si jolie, qu'il se désiste, et Isabelle doit réintégrer le domicile conjugal.

Vous figurez-vous ce qui a dû advenir dans cet enfer, entre ces époux si mal assortis? N'eût-il pas été plus moral de désunir ce qui avait ^té si imprudemment uni?

Les pièges qui entourent les femmes. La déloyauté ù\\n séducteur.

On parle beaucoup de la légèreté des femmes, de la facilité déplorable avec laquelle elles risquent parfois, comme des enfants cruels,. le bonheur domestique, le repos et l'honneur du mari, l'avenir des enfants. Je n'ai pas plus d'indulgence qu'il n'ftn faut poui^ ces légèretés, m^is/j'admire au contraire qu'il y ait tant de femmes fidèles à leur devoir, — beaucoup plus assurément qu'il n'y a d'hommes fidèles au leur ! — quand je songe aux sollicitations pressantes , aux séductions dont toute femme est entourée.

Les hommes, en général, n'ont pas de plus constante préoccupation que celle d'obtenir les faveurs d'une femn^ mariée. C'est là ce qu'ils considèrent presque tous comme le beau idéal de leurs bonnes fortunes. Et combien de mères, fort honnêtes, d'ailleurs, en voyant leur fils arriver k la pu-

berté, et redoutant pour celte jeune plante l'orage des passions et les souillures de la vie déjeune homme, ne désirent-elles pas que ce fils, objet de leurs sollicitudes, rencontre pour amie une femme mariée qui aurait pour lui toutes les complaisances imaginables !

Cette infirmité des hommes, qui consiste à croire que toute femme mariée peut être le but de leurs convoitises, me remet en mémoire un fait étrange qui se passa k Londres en 1831.

Sir R... était en rapport avec un graveur célèbre, M. L... ; celui-ci était le mari d'une femme jeune et très-jolie qu'il aimait et dont il était aimé. Le graveur ne manqua pas à la loi commune. Il introduisit sir R... chez lui, le présenta à sa femme, et sir R... devint bientôt un visiteur assidu. Convoiter la femme du graveur, c'était la moindre des choses ; sir R... ne s'en tint pas là, et déclara un jour sa passion.

La dame résista avec fermeté; elle évita le plus qu'elle put la présence de sir R..., et en femme de -sens, ne vpulant pas troubler le repos de son mari, elle lui cacha ce qui s'était passé.

Sir R... renouvela encore ses attaques, ettou-

liO LES MAUVAIS MÉNAGES

jours infi uctueusement. Sur ces entrefaites, la jeune femme devint enceinte. Vous croyez peut-être que r amoureux battit en retraite et respecta alors le lien qu'il avait essayé de rompre. Erreur! Il alla partout dire qu'il était le père de l'enfant que portait la femme du graveur, et, lorsque cet enfant vint au monde, ne voulant pas avoir le démenti de son abominable forfanterie, il intenta une action devant les tribunaux en revendication de l'enfant qui venait de naître, s' avouant ainsi coupable d'un double adultère, car sir R... était marié.

. Ce fut le plus étrange et le plus scandaleux des procès. Heureusement M™^ l... avait conservé quelques-unes des lettres que sir R... lui avait écrites postérieurement à sa grossesse , et ces lettres établissaient et prouvaient la résistance et la vertu de M»ne L... Cet homme s'était donc inutilement accusé pour obtenir, après l'avoir déshonorée, la femme qu'il prétendait aimer.

Traduit devant la cour du banc du Roi pour diffamation , R... fut condamné à 500 livres sterling (12,500 francs) de dommages-intérêts.

Et l'on s'étonne que parfois la femme succombe quand elle est entourée de tels agresseurs!

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La preuve physique et la d(^monstration de l'adultère sont-elles possibles? Opinions des auteurs.

Les criminalistes et les jurisconsultes ont longueguement disserté, — en latin, bien entendu, car notre langue pudique ne se prête pas aisément a ce genre de discussion, — la question de éavoir s'il est possible d'arriver à la preuve physique et à la démonstration de l'adultère.

« Les docteurs les plus subtils et les plus déliés, dit l'auteur du Traité de Vadultère^ après avoir épuisé leur imagination à supposer des hypothèses et des situations favorables, ont fini par avouer qu'ils n'avaient trouvé pour résultat que des présomptions. »

L'adultère, en effet, suppose la consommation d'un

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