‹ Les médailles d'argilé; poèmesChapitre 62 sur 116 · LA NUIT DES DIEUX · texte numérisé non relu

LA NUIT DES DIEUX

Homme I Je l'ai suivi longtemps, tu ne m'as pas

Entendue, et l'écho qui seul double ton pas

A fait que tu croyais marcher seul dans l'aurore ;

Tu marcherais toujours sans m'avoir vue encore

Peut-être, et toujours seul et me cherchant en vain,

Peut-être, si, ce soir, debout sur ton chemin,

Familière à ton songe et nouvelle à ta vue,

Je n'étais,, tout à coup et soudaine, apparue,

Opportune et mystérieuse devant toi

Sans surprise et qui me regardes sans elFroi

Car le pieux espoir où se voua ta vie

T'a laissé sans autel, sans culte et sans patrie

Sur cette terre aride où tu cherches les Dieux.

Je t'ai suivi longtemps, invisible à tes yeux, 0 passant, je t'ai vu, tout haletant de joie

1^4 ^ES MEDAILLES d'aUGILE

Quand tu croyais saisir quelque divine proi»

Persévérant chasseur sans flèches ni filets...

Je t'ai suivi dans la forêt où tu voulais

Surprendre le Sylvain ou saisir la Dryade

Alors qu'à la naissante aurore elle s'évade

De l'écorcc rugueuse où s'écorche ta main .

En vain ta hache abat l'arbre; il est vide. En vain

Tu t'es courbé longtemps au-dessus des fontaines

Pour entrevoir dans l'eau fugitivement vaine

La Nymphe qui l'habite et qui ne montre plus

Au ruisseau transparent son corps fluide et nu

Qui selon la courbe où l'étreinte de la rive

S'étirait en fuyant avec l'onde furtive.

0 berger, c'est en vain que parmi les troupeaux,

Nourri de leur laitage et vêtu de leurs peaux,

Assis la flûte aux doigts près des ruches à cire,

Sous la lune, l'été, tu guettas le Satyre

Dont le sabot piétine et qui marche en dansant.

Vaine attente! A genoux, je t'ai surpris souvent

Au crépuscule près de la source sacrée

Sur le sable cherchant la trace vénérée

De Pégase. La Mer à tes regards pieux

N'a pas fait de ses flots jaillir ses glauques Dieux.

Aucun, qu'il soit des prés, des antres ou des grèves,

N'a montré son visage au désir de tes rêves ;

Pas môme ceux, jadis, qui, partout familiers,

LA NUir DES DIECX 1^5

A toute heure, des champs, dos monts ou des hnlhcrs Sortaient el se mêlaient aux hommes de la Terre.

Parcours la plaine en fleurs ; monte au pic solitaire,

Visite le vignoble ou scrute la forôt,

La laude, les jardins, le verger, le guéret.

Rien. Passe, 6 voyageur, la porte de la Ville

Que le libre travail ou le labeur servllo

Emplit de l'aube au soir de sa double rumeur:

On chante, on parle, on rit, on court, on vit, on meurt.

Le brasier luit, le bûcher flambe, le four fume;

Le marteau furieux retombe sur l'enclume;

L'un forge la cuirasse et l'autre bat la faulx ;

La fonte en un seul bronze unit divers métaux.

Pour l'arène où l'on saigne et la glèbe où l'on sue

Voici le glaive court et le soc de charrue ;

Voici l'ancre nautique et l'éperon marin.

Admire l'Aigle d'or et la Louve d'airain

Qui harcèle du bec et qui mord de la gueule

Les esclaves muets attelés à la meule

Car la Ville, en un jour, tous les jours, sans arrêt

Dévore une moisson et brûle une forêt

Et semble, au fond des soirs, une aurore allumée.

Mais il manque pourtant à toute la fumée

Rampante au-dessus d'elle et noircissant les cieux

Le petit grain d'encens qui monte vers les Dieux!

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lût nul, sous le marteau dont la forge résonne, Humblement, d'une main pieuse, ne façonne, Dans l'argent malléable ou dans l'or souverain, La face fabuleuse ou le profil divin.

Pourquoi n'as-tu donc pas, comme les autres hommes,

Oublieux, oublié les noms dont on nous nomme ?

Pourquoi nous cherches-tu toujours, cher obstiné,

Toujours, sur notre trace invisible, acharné?

Ne saurais-tu sans nous trouver la terre belle

Et fertile? L'est-elle moins sans que Cjbèle

La parcoure, ô pieux Ami ? Toute la Mer

Ne chante-t-elle plus d'un flot toujours amer

Sa plainte langoureuse et sa sonore joie

Sans qu'à travers le vent qui l'apporte tu croies

Entendre en sa rumeur t'appeler à leurs bras

Les Sirènes ?Que veux-tu donc?N'es-tu donc pas

Heureux que le troupeau tout entier t'appartienne

Sans avoir à livrer aux Déesses Gardiennes

Ta plus blanche génisse ou ton plus noir bélier?

Est-ce trop pour toi seul des fruits de l'espalier,

Du champet du jai din, de l'arbre et de la vigne

Sans qu'un devoir secret à l'offrande désigne

La grappe la plus lourde et le plus lourd épi?

Ne sentirais-tu donc ni regret, ni dépit

A. verser sur l'aulel pour qu'un Dieu s'en honore

LA NUIT DES DIEUX l47

Le vin qu'à son crater épancha ton amphore?

Va donc! Coupe ton orge et moissonne ton blé.

Qu'importe où s'est enfui le Céleste Exilé

Qui levait, en menant la vendang-e et l'orgie,

Sa corbeille pourprée et sa serpe rougiel

Sois homme. Mange, bois, pleure et ris, tour à tour.

Le désir est plus bref que tu ne crois. L'Amour

Dure à peine le temps d'effeuiller une rose.

Prends la fleur. Mords au fruit. Vis à m<jme les choses

Sans plus l'inquiéter de ce qui fut divin.

Mais je sens, ô mon fils, que je te parle en vain

Ecoute moi. Entends. Je suis l'une de celles

Que les hommes jadis nommèrent Immortelles.

Seule encore je vois la moitié des saisons

Et l'éternel soleil grandir à l'horizon.

Les autres, avec moi, aux Enfers descendues,

Ombres pâles, en ont oublié les issues,

Moi seule encor je sais par quel détour obscur

On monte à la clarté du jour et vers l'azur.

Car je suis à la fois terrestre et souterraine

Etmon Royaume est double oùjesuis deux fois Reine.

Tu l'as voulu. Reçois sur tes lèvres le grain

Du fruit mystérieux quo je porte à la main ;

l48 LliS MÉDAILLES d'aRGILE

Ferme tes yeux à la lumière dont encor S'emplit leur roug-e nuit du reflet d'un soir d'or. Suis-moiquit'aisuivilong-temps. Tais-toi. Prends g-arde. Descends encor.C'est bien. Ouvre les yeux. Regarde 1

Tu vois, là-bas, roulant la vase de ses eaux,

Le noir fleuve entourer de son fluide anneau,

A travers l'ombre trouble et la clarté nocturne,

Abrupte ou sablonneuse et partout taciturne,

L'Ile silencieuse où séjournent les Dieux.

Le Temps ne les a pas respectés. Ils sont vieux

Et leurs cheveux sontblancsetleurs barbes sont blanches.

Vois Bacchus corpulent qui saisit, lève et penche

L'amphore vide d'où ne coule plus nul vin,

Son thyrse est un cep mort sans pampre ni raisin

Et l'inquiet Hermès lui compare en pensée

Le bâton nu qui fut jadis le caducée

Où ne s'enroulent plus les mystiques serpents ;

Les Satyres lassés auprès des Aeg-ypans

Dorment ou lourdement s'étirent et la corne

Pastorale est rompue au front osseux des Faunes,

Ne recounais-tu point en ces spectres errants

Les fantômes des Dieux que le monde a crus grands,

Terribles, bienveillants, injurieux ou fourbes,

Durs à qui leur résiste et durs à qui se courbe,

Innombrables, vivants, suprêmes, immortels,

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