LA NUIT DES DIEUX
Homme I Je l'ai suivi longtemps, tu ne m'as pas
Entendue, et l'écho qui seul double ton pas
A fait que tu croyais marcher seul dans l'aurore ;
Tu marcherais toujours sans m'avoir vue encore
Peut-être, et toujours seul et me cherchant en vain,
Peut-être, si, ce soir, debout sur ton chemin,
Familière à ton songe et nouvelle à ta vue,
Je n'étais,, tout à coup et soudaine, apparue,
Opportune et mystérieuse devant toi
Sans surprise et qui me regardes sans elFroi
Car le pieux espoir où se voua ta vie
T'a laissé sans autel, sans culte et sans patrie
Sur cette terre aride où tu cherches les Dieux.
Je t'ai suivi longtemps, invisible à tes yeux, 0 passant, je t'ai vu, tout haletant de joie
1^4 ^ES MEDAILLES d'aUGILE
Quand tu croyais saisir quelque divine proi»
Persévérant chasseur sans flèches ni filets...
Je t'ai suivi dans la forêt où tu voulais
Surprendre le Sylvain ou saisir la Dryade
Alors qu'à la naissante aurore elle s'évade
De l'écorcc rugueuse où s'écorche ta main .
En vain ta hache abat l'arbre; il est vide. En vain
Tu t'es courbé longtemps au-dessus des fontaines
Pour entrevoir dans l'eau fugitivement vaine
La Nymphe qui l'habite et qui ne montre plus
Au ruisseau transparent son corps fluide et nu
Qui selon la courbe où l'étreinte de la rive
S'étirait en fuyant avec l'onde furtive.
0 berger, c'est en vain que parmi les troupeaux,
Nourri de leur laitage et vêtu de leurs peaux,
Assis la flûte aux doigts près des ruches à cire,
Sous la lune, l'été, tu guettas le Satyre
Dont le sabot piétine et qui marche en dansant.
Vaine attente! A genoux, je t'ai surpris souvent
Au crépuscule près de la source sacrée
Sur le sable cherchant la trace vénérée
De Pégase. La Mer à tes regards pieux
N'a pas fait de ses flots jaillir ses glauques Dieux.
Aucun, qu'il soit des prés, des antres ou des grèves,
N'a montré son visage au désir de tes rêves ;
Pas môme ceux, jadis, qui, partout familiers,
LA NUir DES DIECX 1^5
A toute heure, des champs, dos monts ou des hnlhcrs Sortaient el se mêlaient aux hommes de la Terre.
Parcours la plaine en fleurs ; monte au pic solitaire,
Visite le vignoble ou scrute la forôt,
La laude, les jardins, le verger, le guéret.
Rien. Passe, 6 voyageur, la porte de la Ville
Que le libre travail ou le labeur servllo
Emplit de l'aube au soir de sa double rumeur:
On chante, on parle, on rit, on court, on vit, on meurt.
Le brasier luit, le bûcher flambe, le four fume;
Le marteau furieux retombe sur l'enclume;
L'un forge la cuirasse et l'autre bat la faulx ;
La fonte en un seul bronze unit divers métaux.
Pour l'arène où l'on saigne et la glèbe où l'on sue
Voici le glaive court et le soc de charrue ;
Voici l'ancre nautique et l'éperon marin.
Admire l'Aigle d'or et la Louve d'airain
Qui harcèle du bec et qui mord de la gueule
Les esclaves muets attelés à la meule
Car la Ville, en un jour, tous les jours, sans arrêt
Dévore une moisson et brûle une forêt
Et semble, au fond des soirs, une aurore allumée.
Mais il manque pourtant à toute la fumée
Rampante au-dessus d'elle et noircissant les cieux
Le petit grain d'encens qui monte vers les Dieux!
l46 LES MÉDAILLES u'aKGILE
lût nul, sous le marteau dont la forge résonne, Humblement, d'une main pieuse, ne façonne, Dans l'argent malléable ou dans l'or souverain, La face fabuleuse ou le profil divin.
Pourquoi n'as-tu donc pas, comme les autres hommes,
Oublieux, oublié les noms dont on nous nomme ?
Pourquoi nous cherches-tu toujours, cher obstiné,
Toujours, sur notre trace invisible, acharné?
Ne saurais-tu sans nous trouver la terre belle
Et fertile? L'est-elle moins sans que Cjbèle
La parcoure, ô pieux Ami ? Toute la Mer
Ne chante-t-elle plus d'un flot toujours amer
Sa plainte langoureuse et sa sonore joie
Sans qu'à travers le vent qui l'apporte tu croies
Entendre en sa rumeur t'appeler à leurs bras
Les Sirènes ?Que veux-tu donc?N'es-tu donc pas
Heureux que le troupeau tout entier t'appartienne
Sans avoir à livrer aux Déesses Gardiennes
Ta plus blanche génisse ou ton plus noir bélier?
Est-ce trop pour toi seul des fruits de l'espalier,
Du champet du jai din, de l'arbre et de la vigne
Sans qu'un devoir secret à l'offrande désigne
La grappe la plus lourde et le plus lourd épi?
Ne sentirais-tu donc ni regret, ni dépit
A. verser sur l'aulel pour qu'un Dieu s'en honore
LA NUIT DES DIEUX l47
Le vin qu'à son crater épancha ton amphore?
Va donc! Coupe ton orge et moissonne ton blé.
Qu'importe où s'est enfui le Céleste Exilé
Qui levait, en menant la vendang-e et l'orgie,
Sa corbeille pourprée et sa serpe rougiel
Sois homme. Mange, bois, pleure et ris, tour à tour.
Le désir est plus bref que tu ne crois. L'Amour
Dure à peine le temps d'effeuiller une rose.
Prends la fleur. Mords au fruit. Vis à m<jme les choses
Sans plus l'inquiéter de ce qui fut divin.
Mais je sens, ô mon fils, que je te parle en vain
Ecoute moi. Entends. Je suis l'une de celles
Que les hommes jadis nommèrent Immortelles.
Seule encore je vois la moitié des saisons
Et l'éternel soleil grandir à l'horizon.
Les autres, avec moi, aux Enfers descendues,
Ombres pâles, en ont oublié les issues,
Moi seule encor je sais par quel détour obscur
On monte à la clarté du jour et vers l'azur.
Car je suis à la fois terrestre et souterraine
Etmon Royaume est double oùjesuis deux fois Reine.
Tu l'as voulu. Reçois sur tes lèvres le grain
Du fruit mystérieux quo je porte à la main ;
l48 LliS MÉDAILLES d'aRGILE
Ferme tes yeux à la lumière dont encor S'emplit leur roug-e nuit du reflet d'un soir d'or. Suis-moiquit'aisuivilong-temps. Tais-toi. Prends g-arde. Descends encor.C'est bien. Ouvre les yeux. Regarde 1
Tu vois, là-bas, roulant la vase de ses eaux,
Le noir fleuve entourer de son fluide anneau,
A travers l'ombre trouble et la clarté nocturne,
Abrupte ou sablonneuse et partout taciturne,
L'Ile silencieuse où séjournent les Dieux.
Le Temps ne les a pas respectés. Ils sont vieux
Et leurs cheveux sontblancsetleurs barbes sont blanches.
Vois Bacchus corpulent qui saisit, lève et penche
L'amphore vide d'où ne coule plus nul vin,
Son thyrse est un cep mort sans pampre ni raisin
Et l'inquiet Hermès lui compare en pensée
Le bâton nu qui fut jadis le caducée
Où ne s'enroulent plus les mystiques serpents ;
Les Satyres lassés auprès des Aeg-ypans
Dorment ou lourdement s'étirent et la corne
Pastorale est rompue au front osseux des Faunes,
Ne recounais-tu point en ces spectres errants
Les fantômes des Dieux que le monde a crus grands,
Terribles, bienveillants, injurieux ou fourbes,
Durs à qui leur résiste et durs à qui se courbe,
Innombrables, vivants, suprêmes, immortels,