VICTOR MAREC
mer nos regards par le navrant spectacle de scènes empruntées à ce que l’enfer social a de plus épouvantable, et près desquelles les drames de Tassaërt sont de souriantes églogues.
C’est bien assez que ce naturalisme attristant s’étale dans le livre et au théâtre ! Le peintre, lui, n’a pas de mission sociale à remplir. Cherchons du moins à préserver contre l’envahissante vulgarité, par trop démocratique, des tons et des formes, ces deux arts jumeaux, la peinture et la sculpture, qui ne peuvent rester grands que par l’harmonie des couleurs et la pureté des lignes.
Les peintres soucieux d’exprimer avec éloquence les souffrances de l’humanité accroupie dans la misère sont fatalement condamnés à habiller leur sujet d’un vêtement de deuil et à chercher la couleur locale dans l’emploi des couleurs pesantes. C’est ce que fit M. Marée lorsqu’il peignit en 1885 ce très remarquable tableau l’Enfant malade qui mit tout-à-coup en pleine lumière son nom jusqu’alors inconnu; c’est ce qu’il vient de faire en exécutant cette imposante composition le Lendemain de .paye qui lui a valu une médaille de deuxième classe et le premier prix du Salon, et qui le place désormais au premier rang à côté de M. Pelez, parmi les peintres lugubres.
La scène se passe dans une chambre sordide et nue à peine éclairée par une étroite fenêtre à travers les vitres brisées de laquelle on aperçoit une sombre ruelle bordée de masures. Le ciel est noir, le jour plombé, l’intérieur baigné de ténèbres. A droite, au fond de la pièce, un homme se tient debout, dans le débraillé de l’ivresse, une chaise à la main en guise de massue. On devine que dans son délire alcoolique le misérable va frapper la malheureuse femme qui, un enfant au sein, l’autre blotti derrière elle, attend assise par terre, dans une attitude de résignation calme, où perce un vague désir de voir la mort mettre un terme à ses souffrances, le coup qui doit lui briser le crâne.
Voilà dans toute son horrible simplicité la petite scène de ménage exposée par M. Marée sous ce titre justificatif: « un Lendemain de paye. »
Il faut reconnaître que l’artiste a dépensé dans l’exécution de cette œuvre une somme de talent considérable. Son dessin est large et vigoureux, sa touche souple et puissante, sa facture grasse et solide. M. Marée est un vrai peintre. Il a profondément étudié l’expression de ses personnages, qui sont d’une étonnante vérité, et il a su faire ressortir, à l’aide d’un faible éclairage très habilement distribué, tous les moindres détails de cette toile presque monochrome.
Un vœu pour finir.
Nous souhaitons du fond du cœur qu’en présence du brillant succès qu’il vient d’obtenir, M. Marée sente enfin son âme se remplir de joie, ses yeux de soleil. Qu’il cesse désormais d’offrir à nos regards attristés des tortures de mère et des agonies d’enfant. Qu’il nous peigne d’autre ivresse que celle des zingueurs. En un mot, qu’il fasse moins lugubre et surtout moins noir. Encore quelques toiles comme l’Enfant malade et comme un Jour de paye et nous finirons par trouver que MIle Abbema est réjouissante et que MM. Kæmmerer, Comerre, et autres fabricants de polichinelles, de pierrots, de pierrettes et d’ Arlequins sont pleins de grâce et de gaîté.
Tout plutôt que du noir.
DEUXIÈME MÉDAILLE
BORDES (Ernest)
Né à Pau
Élève de MM. BONNAT et CORMON
Nos souhaits ont été exaucés. Le jury d’examen a décerné à M. Bordes la deuxième médaille si visiblement désirée par cet artiste.
Espérons que désormais le jeune hors -concours emploiera toutes les brillantes ressources de son beau talent à la création d’œuvres d’une facture et d’une conception plus originales que celle qu’il expose cette année, et dont les
moindres détails témoignent, par l’impersonnalité de leur exécution, du
désir qu’éprouvait M. Bordes de rallier sur son nom les suffrages presque
décisifs de ses anciens maîtres heureux et fiers des progrès de leur bon élève.
M. Bordes n’est pas un nouveau venu au Salon. Nous nous souvenons encore du Saint Julien T Hospitalier qu’il exposa en 1884. C était une toile d’un aspect séduisant et où le tempérament de l’artiste se révélait d’une façon très apparente. Elle ne valut à M. Bordes qu une médaille de troisième classe. Il était en droit d’espérer davantage d’un effort aussi sincère dans une note tout à fait particulière. Peut-être se promit-il dès ce moment de chercher le succès officiel qui devait le placer définitivement hors des rangs, dans une respectueuse application des traditions de l’École. S’il en était ainsi, il aurait droit à de doubles éloges, car il serait non seulement un artiste habile, mais aussi un habile homme.
Nul doute qu’avant peu M. Bordes ne retourne à sa première manière, qui est la bonne, et ne nous procure la joie de nous livrer à quelques exercices dithyrambiques sur ses œuvres nouvelles.
Consacrons, en attendant ce jour bienheureux, quelques lignes d 'étude à la grande toile qu’il expose cette année sous ce titre : la Mort de T évêque Prœtextatus, sujet tragique emprunté aux Récits des temps mérovingiens de M. Augustin Thierry.
La mise en scène du drame est admirablement comprise. Le vieil évêque de Rouen, blessé à mort par les sicaires de Frédégonde, est étendu presque nu, sur un lit d’une très belle couleur mérovingienne. Deux diacres vêtus de riches habits sacerdotaux, mais dont les physionomies vulgaires rappellent trop celles des modèles d’atelier, se tiennent au chevet du moribond qui cherche à se dresser dans un effort suprême pour maudire (ce qui me semble fort peu évangélique) la vindicative Frédégonde accourue pour assister à son agonie. Tous ces personnages sont d’un dessin sec et dur.
C’est bien l’implacable et farouche rivale de Brunehaut que nous avons sous les yeux. Froide et hautaine sous son long vêtement d’or