VICTOR BINET
peupliers aux cimes desquels se déchirent des nuées épaisses et menaçantes qui fuient très visiblement, et qui bientôt vont couvrir la plaine toute entière, dont la partie de droite est encore assez faiblement éclairée par un timide rayon de soleil.
Cette immense étendue de campagne dans laquelle le regard se perd n est animée que par la présence de deux personnages d’un dessin et d un mouvement très justes : un paysan qui pousse vivement sa brouette devant lui en se rapprochant des pommiers touffus dont les branchages en parasol seront bientôt un abri précieux contre la pluie, et un tout petit gamin dont la blouse bleue jette une note réjouissante dans la tristesse du demi-jour.
L autre toile intitulée Matinée d’été et qui représente des bataillons de pommiers normands montant à l’assaut d’une verte colline sous une pluie de rayons de soleil est tout à fait digne de la Plaine et fait aussi le plus grand honheur à M. Victor Binet, qui prend désormais une des meilleures places parmi nos trop rares paysagistes de grand talent.
DEUXIÈME MÉDAILLE
GAGLIARDINI (Gustave)
Né à Mulhouse
Élève de Léon COGNIET
S’il est un reproche que l’on peut adresser à M. Gagliardini, ce n’est pas celui de copier ses confrères et de chercher le succès dans une servile imitation des maîtres du paysage. Sa manière est bien personnelle, son talent bien caractérisé. Je ne dirai pas que nous voyons toujours tous deux la nature sous le même jour, dans la même lumière, sous les mêmes couleurs. Parfois les tons orangés de ses terrains inquiètent mon regard pendant que le vert de ses feuillages le blesse et que la transparence douteuse de ses ombres l’attriste.
Mais M. Gagliardini a du moins cet inappréciable avantage sur beaucoup, autant dire sur la plupart des paysagistes vivants, de voir la nature à travers la personnalité très marquée de son tempérament et de
donner à son interprétation des accents d’une vigueur et d’une audace toutes particulières.
Que d’air et d’espace dans toutes ses toiles brillantes, souvent trop uniformément éclairées par le même soleil africain, alors même qu’elles représentent des vues d’Auvergne et de Picardie ! Que de franchise dans ces touches grasses et lumineuses, souvent trop lumineuses, qu’il jette avec une virtuosité, parfois un peu brutale, sur ses murailles et sur ses terrains.
M. Gagliardini ne se complaît pas comme M. Victor Binet dans la peinture des vastes étendues à peine animées par la présence d’un travailleur qui passe, des collines boisées, des vallons profonds et déserts. Ses sujets préférés sont les hameaux perdus, les fermes aux cours spacieuses abritées sous de grands massifs d’arbres, les rues des petits bourgs grouillantes d’animaux de basse-cour et bordées de masures en terre jaune couvertes de chaume. Il aime à poser son chevalet dans les carrefours des pauvres villages et à peindre la demeure du paysan dans ce quelle a de plus intime et de plus pittoresque. Et sur toutes ces tristes cahutes de paille aux murs de pisé devant lesquelles se roulent, crient, se vautrent, piaillent et roucoulent des enfants dépenaillés, des porcs ventrus, des poules querelleuses et des pigeons paillards, il déroule, comme un vélum d’azur, son diable de ciel africain d’où pleuvent des rayons d’or qui font à ces pauvres décors champêtres une sorte de lumière d’apothéose.
Nous n avons nullement la prétention de vouloir réformer les arrêts du jury et nous nous dispensons de critiquer ici le choix des toiles auxquelles il a cru devoir attribuer les médailles. Cependant nous avouons que notre surprise a été grande lorsque nous avons constaté que ce n était pas à la Ferme picarde, un véritable petit chef-d’œuvre digne de figurer dans un de nos meilleurs musées, voire même au Luxembourg, que M. Gagliardini devait l'honneur d’être désormais classé parmi les hors-concours. Nous reconnaissons que l’œuvre
GUSTAVE GAGLIARDINI
médaillée une Cour d’ Auvergne est remplie comme toutes les toiles du très intéressant artiste qui l’a signée, de brillantes qualités d’exécution, mais ses défauts naturels y sont aussi nombreux. Les ombres sont un peu lourdes, certaines touches trop brutalement appliquées, enfin les feuillages des arbres n’auraient rien perdu à une facture un peu plus méditée. Encore une fois, nous eussions préféré voir la distinction honorifique accordée à la Ferme picarde, où les plans se succèdent avec une étonnante harmonie jusqu’aux vastes profondeurs de la toile, où les ombres sont d’une qualité excellente, et où le ciel enfin est exquis dans sa légèreté limpide.
DEUXIÈME MÉDAILLE
BROUILLET (André-Pierre)
Né à Charroux (Vienne)
Élève de MM. GÉROME et J.-P. LAURENS
Si nous hésitons à fléchir le genou devant les autels du naturalisme allumés aujourd’hui sur les plus immondes carrefours, nous sommes tout disposé à applaudir aux efforts des artistes de talent qui, comme M. André Brouillet, protestent contre les platitudes de la peinture bourgeoise, en empruntant à la vie active du peuple des sujets dont l’intérêt dramatique ou familier n’est pas troublé par une reproduction trop fidèle de réalités répugnantes.
C’est aussi parmi les humbles que M. Brouillet a choisi les acteurs du drame intime qu’il expose sous ce titre « le Paysan blessé ». Mais au lieu de les prendre comme MM. Marée et Geoffroy, dans les rangs des hâves déguenillés des villes ou parmi les alcooliques
des assommoirs, au lieu de chercher à nous impressionner facilement par le lamentable spectacle de la misère humaine dans ce qu’elle a de plus hideux et de plus brutal, il met en scène de robustes travailleurs des champs et de sa composition, d’où toute formule théâtrale est soigneusement bannie, se dégage une émotion profonde et sincère.
Un paysan vient de se blesser en travaillant. L’expression d’angoisse répandue sur le visage de ceux qui le portent indique assez que la blessure est grave. Debout sur le seuil de la maison, la mère, vieille paysanne à la peau tannée par le soleil et le grand air, assiste à l’arrivée du funèbre cortège et cache en sanglotant sa figure dans ses mains ridées.
Cette scène douloureuse, si sobrement décrite, n’a pour spectateurs que deux gamins, dont l’un, le plus jeune, un ravissant petit blondin de cinq ou six ans, vêtu d’une blouse rose d’une tonalité exquise dans sa couleur éteinte, témoigne de l’inquiétude que lui inspire le tableau qu’il a sous les yeux en se suçant très activement le pouce, pendant que son frère aîné lui saisit le bras dans un mouvement instinctif de crainte.
Comme on le voit, le drame que nous raconte M. Brouillet est des plus simples et l’on en trouvera plus facilement le compte-rendu parmi les faits divers de la Galette du village que dans les chroniques théâtrales inspirées par les premières de l’Ambigu.
Cette toile est remplie de qualités d’observation et d’exécution de premier ordre. Les attitudes des personnages, les expressions des visages, sont d’une vérité saisissante. Les nus sont magistralement traités et l’atmosphère un peu morte dans laquelle M. Brouillet a placé son drame est en parfaite concordance avec le sujet.
Nous reprochons toutefois à M. Brouillet de n’avoir pas suffisamment étudié ses terrains et ses murs. Les moellons de l’escalier et les pierres de la façade ont une solidité douteuse qui forme un contraste fâcheux avec la vigoureuse facture des personnages.
ANDRÉ BROUILLET
Malgré cela le Paysan blessé est certainement une des meilleures toiles du Salon, et jamais médaille de deuxième classe ne fut mieux méritée que celle que vient d obtenir ce jeune artiste dont les différentes œuvres, si remarquées et d’une si grande personnalité: le Chantier, les Musiciens arabes, la Noce juive, etc., sont remplies des plus brillantes promesses pour l’avenir.
DEUXIÈME MÉDAILLE
OLIVE (Jean-Baptiste)
Né à Marseille
Élève de M. VOLLON
M. H. - MÉDAILLE DE TROISIÈME CLASSE EN iS85
M. Olive n’est pas un nouveau venu au Salon. Voilà déjà plusieurs années que nous remarquons ses belles toiles lumineuses et pleines d’évocations nostalgiques pour ceux qui ont eu le bonheur de vivre sur les bords ensoleillés de la Méditerranée.
A l’encontre de beaucoup de ses frères en peinture, M. Olive ne court pas le monde sa boîte de couleurs à la main. Ce n’est pas un nomade. Son parasol n’est pas voyageur. Comme la plupart des artistes provençaux, ses compatriotes, il nie sans doute qu’il y ait ailleurs un ciel plus beau que celui de son pays, une campagne plus pittoresque que celle où grincent les cigales dans les feuillages poudreux des oliviers, une mer plus caressante et plus belle que celle qui borde de ses flots
toujours bleus le rivage où il est né. Et c’est dans cet amour presque exclusif pour le sol natal, amour fait de pieux ressouvenirs et d’orgueil national exagéré mais sincère, qu’il trouve comme tous les peintres et les poètes de talent de la Provence ces accents de vérité profonde qui font que l’on ne peut regarder ses tableaux sans y voir, répandue partout, à travers les détails d’une exécution très habile, le sentiment attendri de l’artiste.
Les deux toiles exposées cette année par M. Olive sont également remarquables.
L’une d’elles est désignée au livret sous ce titre : « Épaves de la Navarre )> aux Fourques de Carri, près Marseille.
C’est à cette œuvre que le jury a cru devoir attribuer la deuxième médaille.
Le navire désemparé est échoué sur le flanc dans une mer tranquille tout près d’une côte déserte. Le ciel est sans nuages et d'une profondeur étonnante.
Il se dégage de cette marine, peinte cependant dans une note brillante, une grande impression de mélancolie, et l’on se prend à rêver tristement devant la carcasse abandonnée de ce navire autrefois si beau et qui gît maintenant comme un cadavre géant au milieu de cette nature, où une sorte de calme éternel a succédé aux agitations de la tempête.
La mer est admirablement traitée. Le peintre a exprimé avec une vérité parfaite le frisson miroitant de ces petites vagues aux couleurs fugitives qui clapotent doucement autour des flancs du navire immobile, puis s’étalent laiteuses et troublées sur la grève, avant de redemander à la profondeur de l’horizon leur limpidité perdue, en repassant sur des fonds d’algues multicolores et de sables brillants, qui les nuancent tour à tour d’argent, de turquoise, de lapis et d’or.
Dans sa seconde toile M. Olive nous fait assister à un coup de mistral dans l’anse du Prado à Marseille..
Je soupçonne fort le jury d’examen d’avoir longuement hésité avant