‹ Les médaillés du SalonChapitre 16 sur 33 · ALBERT GIRARD · texte numérisé non relu

ALBERT GIRARD

poésie répandue dans la nature printanière, lorsqu’elle commence à s’éveiller en gazouillant au milieu des voiles diaphanes d’un matin clair.

La coloration générale de cette toile est charmante. Elle est d’un joli ton argenté cherché volontairement par l’artiste comme étant en harmonie avec le sujet. Ici, comme dans tous les paysages de M. Girard, les premiers plans, qui à eux seuls constituent un ravissant tableau de la nature, sont d’une très savante exécution. Les lointains ont des finesses adorables. Mais la partie de l’œuvre qui nous a le plus charmé, c’est la peinture si vivante du fleuve bordé de grands arbres et encombré de massifs de glaïeuls et de joncs au travers desquels commencent à se glisser timidement les premiers rayons du soleil. On s’arrête longuement devant cette œuvre d’une très séduisante exécution et qui fait le plus grand honneur à l’artiste qui l’a signée.

DEUXIÈME MÉDAILLE

CHARNAY (Armand)

Né à Charlieu (Loire)

Élève de PILS

MÉDAILLE DE TROISIÈME CLASSE i S76

M. Charnay, dont nous suivons attentivement depuis plusieurs annéesles rapides progrès, et au succès duquel nous applaudissons de grand cœur, ne choisit pas précisément ses sujets dans l’ordre tragique, et l’on n’éprouvera jamais devant ses compositions les pénibles et douloureuses émotions que produisent la vue des toiles de MM. Marée, Bordes, Brouillet et Geoffroy. Comme M. Heilbuth avec le talent duquel son talent a une certaine affinité, il se plaît

à peindre les élégances de la vie mondaine en leur donnant un cadre de nature d’un arrangement distingué, et toujours bien en rapport avec le caractère du sujet.

Mais à l’encontre de M. Heilbuth qui se sert de son étincelant pinceau pour peindre la joie et la gaieté, M. Charnay demande à sa couleur volontairement assombrie d’exprimer la tristesse dans ce quelle a de plus poétique.

Il a donné pour titre à la toile qu’il expose cette année : la Terrasse aux chrysanthèmes : château de Gasthellier.

Cette composition est d’une curieuse complexité et il ne s’en dégage néanmoins qu’une impression unique faite de mélancolie attendrissante. On ne peut dire que le peintre a surtout voulu, comme pourrait le faire supposer le titre de sa toile et l’exécution absolument parfaite des chrysanthèmes, faire un tableau de fleurs, lorsqu’on étudie la facture si poussée dans ses moindres détails de la vieille demeure seigneuriale, la vigueur des terrains, l’étude si suivie des plans et surtout l’importance morale du principal personnage de cette composition.

C’est une jeune femme toute vêtue de noir qui descend lentement les marches de la haute terrasse Louis XIII en couvrant d’un regard d’amour l’enfant qui joue à quelques pas d’elle dans les allées.

A son attitude rêveuse, à ses vêtements de deuil, on devine qu’elle est veuve et que pour s’isoler davantage dans le souvenir du mort quelle aimait, elle est venue chercher la solitude dans cette vieille maison à l’aspect sombre et sévère, dans ces jardins déserts où ne poussent que des fleurs tristement symboliques.

L’artiste a enveloppé d’une jolie couleur automnale, pleine d’une douce mélancolie, cette composition élégiaque d’où se dégage un pénétrant parfum de poésie.

Le ciel est voilé de nuées légères, et les grands platanes du parc, dont les larges feuilles mortes commencent à joncher le sol, dorment immo-

DEUXIÈME MÉDAILLE

DESTREM (Casimir)

Né à Toulouse

Élève de M. BONNAT

MÉDAILLE DE TROISIÈME CLASSE EN 187g

M. Destrem est visiblement inquiété par le choix de ses sujets. Ce paysagiste distingué qui a si souvent chanté avec succès dans la jolie note grise qui lui est familière, la poésie de la nature crépusculaire, a voulu, après avoir jadis cédé au désir de faire du genre, comme dans son Entrée de Bullier, déployer tout d’un coup les nombreuses ressources de son talent pour fixer sur la toile une des scènes les plus merveilleusement décrites par Hugo dans la Légende des siècles. Certes la tentative était audacieuse, et d’autres aussi forts, plus forts même que M. Destrem auraient échoué. Nous ne voulons pas dire néanmoins que l’œuvre de ce peintre soit sans mérite et lever les bras au ciel en criant très fort que le jury s’est trompé en lui attribuant une deuxième médaille. Mais en présence des œuvres de peinture inspirées des poètes, le critique se

trouve presque fatalement aux prises avec un travail de comparaison entre la donnée du thème choisi par l’artiste et l’interprétation du sujet. Or il faut convenir que M. Destrem n’a que très imparfaitement réussi, malgré ses laborieux efforts et le profond sentiment de poésie qu il a répandu sur sa toile, à esquisser avec son pinceau, ce que Victor Hugo a si superbement chanté dans son poème de Ruth et de Booz.

Qui ne se souvient de ces vers où M. Destrem a trouvé le sujet de sa toile et dont jamais peinture, fût-elle signée du plus grand des noms, ne pourra rendre la pure et profonde harmonie :

« . Et Ruth se demandait,

Immobile, ouvrant l’œil à moitié sous ses voiles, Quel Dieu, quel moissonneur de l’éternel été Avait, en s’en allant, négligemment jeté Cette faucille d’or sur le champ des étoiles.

Là où M. Destrem s’est montré à la hauteur de son sujet, c’est dans l’habile façon dont il a peint l’effet de nuit en pleine nature. Nous retrouvons ici le peintre savant et ému de la Fin du jour et de l’Entrée d’un village le soir. Il n’était guère possible de traduire plus fidèlement la mystérieuse transparence des ombres et d’esquisser avec plus de précision la valeur du principe lumineux sous la blêmissante lueur des astres du soir.

Devant cette toile aux attirantes profondeurs remplie par la poésie éternelle et intime qui se dégage de la vue de la campagne sous le calme du ciel étoilé, on subit le charme de la nuit et on baisse involontairement la voix de peur de troubler le sommeil des moissonneurs endormis et les rêveries de la belle Moabite.

Mais hélas ! les personnages ne sont plus ceux qu’a chantés Victor

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