PAUL BAUDOIN
travaillés par les théories anarchistes, et le peu d’enthousiasme qu’ils mettent à accomplir leur tâche indique assez le mécontentement qu’ils éprouvent de ne pas voir leur salaire augmenter en raison inverse de la somme de travail qu’ils produisent.
Nous eussions désiré voir M. Baudoin symboliser le travail d’une façon plus vivante. L’action manque un peu dans cette partie de son œuvre qui demeure néanmoins très remarquable et qui, après le triptyque de M. Puvis de Chavannes, est à notre avis, la plus intéressante des compositions décoratives du salon.
DEUXIÈME MÉDAILLE
CESBRON (Achille)
Né à Oran
Il y avait une fois à Sicyone, ville de l’ancienne Grèce dont on peut voir encore aujourd hui les blanches ruines sur les bords de l’Asopos, une fort belle fille, nommée Glycère, qui vendait des bouquets de fleurs si adroitement composés qu on accourait des points les plus éloignés de la Grèce pour les acheter et aussi pour admirer les superbes bras et le divin visage de la marchande. Parmi la foule des admirateurs se trouvait un jeune artiste peintre du nom de Pausias. Il s éprit très violemment de la belle Glycère et ne
crut pouvoir mieux lui témoigner sa passion qu’en s’efforçant de reproduire avec son pinceau les couronnes qu’elle tressait et les bouquets quelle composait de ses jolis doigts. Bientôt, encouragé par les succès qu’obtenaient ses toiles, il entreprit de la reproduire toute nue occupée à tresser une couronne. C’était, il faut en convenir, un séduisant sujet et très propre à inspirer un artiste de talent comme l’audacieux Pausias.
Aussi en fit-il un merveilleux chef-d’œuvre, car s’il faut en croire les chroniqueurs d’art de l’époque, les fleurs avaient un éclat incomparable et 1 ensemble était on ne peut plus gracieux. Lucullus, qui aimait les bons morceaux, paya deux talents d’or (environ 111,000 francs) la Stephanoplocos (la tresseuse de couronnes) et à son retour à Rome, il la fit accrocher à une place d’honneur sous le portique de Pompée.
A partir de ce moment, Glycère fière et heureuse du triomphe de Pausias, qui avait si bien su reproduire ses charmes vainqueurs, jeta ses paniers et ses pelotes de fil et se donna toute entière et pour toujours à l’heureux artiste.
C est de 1 amour, comme on le voit, que naquit la peinture des fleurs, et cette poétique origine suffirait à elle seule pour rendre intéressant l’art délicat qu’ont illustré, après Pausias le Grec, Garofalo, Van Huysurn, Abraham Mignon, Sibylle, Merian, Joseph Redouté, Eugène Claude, Madeleine Lemaire, et tant d’autres.
De nos jours, les peintres de fleurs sont nombreux, mais les Glycères inspiratrices sont malheureusement trop rares. Citons parmi les meilleurs M. Achille Cesbron dont les Fleurs du sommeil viennent d’obtenir un franc succès.
M. Cesbron a conçu son sujet d’une façon très originale et, si je ne me trompe, il a dû trouver dans son exécution de grandes difficultés, dont il a d’ailleurs très habilement triomphé.
Sa toile représente un parterre de pavots largement éclos et très variés de couleur. Une nuit claire d’été, toute parsemée d’étoiles, enveloppe de ses ténèbres aux transparences azurées ces fleurs du sommeil
ACHILLE CEBSRON
dont les senteurs capiteuses et troublantes montent dans l’air sous la forme d’une jeune femme très légèrement voilée et d’un dessin élégant et voluptueux.
Comme on le voit, la toile de M. Cesbron ne manque pas d’un certain parfum romantique. Mais l’exécution ne souffre nullement de la conception toute idéale du sujet, et si la figure de femme a la légèreté presqu’impalpable qui convient à sa signification symbolique, les fleurs sont traitées avec une habileté consommée et d’une belle couleur réelle.
WINTER (Pharaon de)
Né à Bailleul (Nord)
Élève de MM. CABANEL et J. BRETON
MENTIONNÉ ANTÉRIEUREMENT
TROISIÈME MÉDAILLE
Il faut dire, et nous le proclamons volontiers, que la belle toile exposée sous ce titre : Au Dispensaire par M. de Winter et dont le succès s’affirme de plus en plus comme celui des œuvres très consciencieusement exécutées, n’a pas obtenu une récompense officielle digne d’elle. Ce tableau méritait mieux qu’une troisième médaille.
Nous n’avons pas l’honneur de connaître M. de Winter, nous savons peu de chose de ses travaux passés et nous ignorons si la composition dont nous avons à parler est une œuvre remplie de brillantes promesses d’avenir, ou une manifestation définitive d’un talent jusqu’à ce jour
presqu’ignoré. Mais, cet artiste n’aurait-il signé que cette toile, qu il serait en droit de s’écrier bien plus que certains peintres aujourd hui célèbres, alors que son nom est encore peu connu : « Ed anchio son pittore ! », car je ne vois pas dans tout le Salon une œuvre d une exécution plus picturale et d’une couleur plus riche que la sienne.
A vrai dire, la composition de M. de Winter ne renferme que deux personnages, car les groupes des pauvres femmes et des enfants qui attendent anxieusement dans le fond ténébreux de la pièce ont été volontairement sacrifiés par l’artiste. Mais les deux sœurs aux larges coiffes blanches dont l’une lit attentivement les papiers des misérables solliciteurs, pendant que l’autre, les deux mains appuyées sur une table couverte d’un tapis rouge, attend dans une pose respectueuse et attendrie la décision de la ‘supérieure, sont étudiées comme deux portraits, et d’une étonnante intensité d’expression. Une douce lumière claustrale pénètre dans cette chambre où l’artiste a su marier dans une douce harmonie les tons en apparence les plus insociables. M. de Winter est un peintre audacieux et savant à qui nous croyons inutile de conseiller la lecture des charmantes pages de Diderot sur les couleurs amies et sur les couleurs ennemies.
TROISIÈME MÉDAILLE
LELIÈVRE (Maurice)
Né à Lille (Nord)
Elève de MM. HARPIGNIES et J.-P. LAURENS
MENTIONNÉ ANTÉRIEUREMENT
Si le livret du Salon n’indiquait pas que M. Lelièvre, dont les beaux paysages : Sur la levée de la Loire à Baille et Les bords de la Loire, près de Beaugency viennent d’obtenir un succès si mérité, est élève d’Harpignies, la vue seule de ces deux toiles suffirait à nous le faire savoir. Il a appris de son maître à peindre la nature dans un style sculptural empreint d’une grande fierté. Comme lui, il sait donner à ses compositions un bel aspect décoratif à l’aide d’un dessin d’une précision, quelquefois un peu dure, un peu anguleuse.
Mais le reproche que l’on a souvent fait à M. Harpignies de ne pas savoir assez reculer ses horizons et faire circuler 1 air librement autour de ses rochers et de ses arbres, toujours noblement traités, ne peut être adressé à M. Lelièvre qui a le bon esprit de ne s approprier que les qualités de son maître tout en conservant une exécution dun accent très individuel.
Ses deux toiles également remarquables, et qui le classent parmi les meilleurs paysagistes du jour, sont baignées dair et de lumière. On y respire largement la fraîcheur des eaux et des grands bois et le regard se perd dans la profondeur des lointains ensoleillés et très réussis.
TROISIÈME MÉDAILLE
BERTHELON (Eugène)
Né à Paris
Élève de MM. E. LAVIEILLE et BERNE-BELLECOURT
MENTIONNÉ ANTÉRIEUREMENT
La belle marine de M. Berthelon mérite une mention toute spéciale. Il y a dans cette toile, magistralement exécutée, un sentiment bien juste de la nature, en même temps qu’une haute élévation de style.
C’est une composition de grande allure, et dans laquelle se trouvent réalisées avec succès les promesses contenues dans le tableau qu’il exposait au Salon sous ce titre le Départ du pilote, et qui fut déjà très remarqué.
Dans son Ancienne jetée du Tréport un jour de tempête, M. Beithelon a su rendre avec une maestria qui fait songer aux tumultueuses marines de Turner, le déchaînement des flots sous la violence de la tempête, et les mouvements heurtés des vagues aux abords des digues. Loisquon s’arrête pour la première fois devant cette toile on est tenté de repro-
cher à l’artiste d’avoir plutôt songé, prenant en cela pour modèles les peintres de marine sortis de l’atelier de Girodet, à exprimer d’une manière générale la physionomie grandiose de son sujet sans tenir assez compte de la réalité des détails. Sa mer paraît d’abord un peu conventionnelle. On trouve ses flots trop lourdement touchés et sans transparence et on lui ferait volontiers un crime d’avoir dépensé tant de blanc de plomb pour leur donner cette teinte lourde ét grasse de chaux délayée.
Mais cette impression ne fait que traverser l’esprit du visiteur qui reconnaît bien vite que les vagues furieuses de M. Berthelon charrient dans leur course folle de véritables bancs de sable arrachés à la grève et qu’elles ne peuvent dès lors avoir la fluidité diaphane des eaux tranquilles de M. Robinet.
Jamais médaille ne fut mieux méritée que celle obtenue cette année par Mi. Berthelon, dont la belle toile figurera bientôt avec honneur dans une de nos galeries nationales.
TROISIÈME MÉDAILLE
VIMONT (Édouard)
Né à Paris
Élève de MM. CABANEL et MAILLOT
MENTIONNÉ A A TÉRIEUREMLNT
« Fabius Valens, chef d’une légion, vint, à la tête de ses soldats, saluer l’empereur Vittellius, qui, les jours précédents, semblait rejeter ce titre et redouter le poids de l’empire; mais alors, plein de vin et gorgé de viandes (car il était à table depuis plusieurs heures), il accepta le titre de Germanicus. Aussitôt les soldats lui jurèrent obéissance. C’est ainsi que ce général fut élevé à l’empire. »
Comme on le voit, c’est à l’histoire de la Rome ancienne que M. Vimont a emprunté le sujet de l’importante composition qu’il expose cette année au Salon et qui marque un très grand progrès dans les constants efforts de cet artiste consciencieux. Ce qui frappe tout d’abord
dans cette toile c’est l’union de certaines hardiesses romantiques et d’un réalisme brutal qui donne à l’œuvre un aspect de sincérité male.
Les légionnaires de Fabius Valens expriment peut-être avec des gestes d’une vérité discutable leur désir étrange de voir Vitellius accepter définitivement la pourpre. On pourrait croire, malgré l’attitude abaissée des enseignes, qu’ils se disposent plutôt à l’égorger sur sa couche, au milieu de son festin, qu’à lui imposer avec des transports d’enthousiasme la succession de Galba. L œil est d abord un peu blessé par cette inter prétation singulière du sujet, mais on ne tarde pas à découvrir dans la composition, d’une belle harmonie de couleur, des qualités de dessin et de modelé énergiques et franches qui compensent largement 1 effet fâcheux produit par une action un peu déséquilibrée.
Le personnage de Vitellius est d’une vérité saisissante. C est bien là « l’empereur au visage gras et coloré » de Suétone.
En somme, œuvre pleine de remarquables qualités et qui, malgré les quelques erreurs de composition quelle renferme, peimet de bien augurer de l’avenir de M. Vimont.
TROISIÈME MÉDAILLE
RUEL (Léon)
Né à Paris Élève de PILS
MENTIONNÉ ANTÉRIEUREMENT
M. Ruel intitule la toile qu’il expose cette année au Salon : Hommage à l’Amiral Courlet.
La composition est très ingénieuse dans sa simplicité classique.
L’artiste a donné pour fond à sa toile une muraille blanche au sommet de laquelle est pratiquée une niche à fond d’or où il a placé le buste en bronze, très ressemblant d’ailleurs, du vaillant amiral. Une renommée aux draperies flottantes s’enlève du sol et monte vers la glorieuse image. Une de ses mains presse un drapeau tricolore voilé d’un crêpe de deuil, l’autre tient un laurier d’or qu’elle va déposer dans la niche.
Au pied de la muraille, tout au coin de la toile, se tient un génie aux
formes adolescentes, qui regarde la Renommée monter dans les airs, avec une expression d’étonnement d’autant plus facile à comprendre, que ce mouvement ascensionnel n’est dû à aucun moteur aérien, car un seul des deux personnages de la composition a été gratifié par l’artiste d’une paire d’ailes, et c’est celui qui demeure immobile.
Les deux mains du génie sont appuyées sur un large écusson où sont inscrites ces dates mémorables: 1827-1885.
Quelques fleurs d’une coloration délicate et fraîche jonchent le sol.
Il est évident que l’artiste a consacré la plus grande partie de ses efforts à l’exécution de la Renommée, dont il a fait une figure pleine de grâce et de légèreté tout en lui donnant une forme d’une belle couleur réelle enfermée dans un dessin très savant.
La figure du génie a été un peu trop sacrifiée. Toute la composition est d’une coloration lumineuse et distinguée.
TROISIÈME MÉDAILLE
MESLÉ (Joseph-Paul)
Né à Saint-Servan (Ille-et-Vilaine)
Élève de M. BONNAT
MENTIONNÉ ANTÉRIEUREMENT
M. Meslé vient de remporter un bien légitime succès avec les toiles qu’il expose cette année au Salon, dont l’une représente deux jeunes filles, et l’autre un portrait d’homme.
Il intitule la première de ces toiles : Deux Sœurs. C’est à cette œuvre que la troisième médaille a été attribuée. M. Meslé, dont le talent est fait de grâce et de distinction, ne pouvait en vérité rêver de plus charmants modèles que ces deux jeunes filles dont il a su rendre, à l’aide d’une exécution pleine de souplesse et de franchise,
la fraîcheur printanière, l’exquise finesse des traits du visage et les expressions souriantes et attentives.
Son portrait de M. P. n’est pas moins remarquable. Il a peint son modèle à ce moment délicieux de l’existence, où l’on s’abandonne volontiers aux rêves riants et mensongers en prenant une bonne tasse de café et en fumant un cigare de choix.
Le masque, d’une extrême finesse, est vivant et lumineux. Les mains ont été étudiées avec le plus grand soin et rendues avec bonheur. Quant à l’attitude, elle est d’une réalité parfaite. En résumé, œuvre d’une savante et séduisante unité d’exécution, et où la personnalité de M. Meslé s’affirme d’une façon triomphante. Le portrait de M. P. est, sans contredit, un des meilleurs portraits du Salon.
Notre critique sommaire de cette toile intéressante, serait vraiment trop incomplète, si nous la terminions sans complimenter l’artiste sur l’excellente qualité de son plein air, et sur l’habileté délicate avec laquelle il a traité ses natures mortes.
M. Meslé est un artiste savant et un ennemi déclaré de tout charlatanisme, son indiscutable talent s’imposera désormais de plus en plus à l’attention du public, à force de sincérité.
TROISIÈME MÉDAILLE
PERRANDEAU (Charles)
Né à Sully-sur-Loire (Loiret)
Élève de M. CABANEL
MENTIONNÉ ANTÉRIEUREMENT
Misère. Tel est le titre de la très intéressante composition exposée cette année par M. Perrandeau. Ce jeune artiste serait-il condamné lui aussi, comme le malheureux Tassaert, à peindre les malheurs des pauvres gens sous l’éloquente et douloureuse inspiration de la Muse des larmes ?
M. Perrandeau a placé sa lamentable scène dans une pauvre chambre aux murs nus. Les acteurs du drame sont deux êtres aux traits amaigris par les privations et les souffrances.
Lassés de vivre dans une misère sans espoir, ils ont allumé le réchaud et ils attendent tranquillement la mort libératrice qui va les affranchir du même coup de toutes les tortures et de toutes les angoisses d’une vie impossible à supporter.
Devant cette toile dont le lugubre sujet a été traité avec beaucoup d’émotion, le coeur est envahi par la pitié. Il était difficile d’exprimer d’une façon plus sentie les agonies des désespérés.
M. Perrandeau, dont cette sombre toile a désormais mis le nom en pleine lumière, vient de prouver victorieusement qu’on pouvait donner à un sujet comme celui qu’il a chois] une couleur suffisamment locale, sans chercher pour cela des effets attristants dans la ténébreuse union des bitumes et des noirs de bougie.
Toute sa composition est baignée d’une atmosphère grise, à peine alourdie par les vapeurs asphyxiantes du charbon. A travers ce voile funèbre, on perçoit les formes un peu embrumées des malheureuses victimes, dont l’artiste a parfaitement rendu les expressions navrantes et les attitudes presque mortes.
TROISIÈME MÉDAILLE
LAHAYE (Alexis-Marie)
Né à Paris
Elève de M. CAROLUS-DURAN
MENTIONNÉ ANTÉRIEUREMENT
La toile qui a valu cette année à M. Lahaye sa troisième médaille, et qui a pour titre : Rêverie, représente une gracieuse jeune fille assise dans un décor champêtre. Une de ses mains tient un roman ouvert.
La lecture de ce volume vient sans doute d’évoquer dans son esprit de doux souvenirs, peut-être même une chère image, car ses beaux yeux regardent vaguement devant eux, remplis d’une amoureuse mélancolie. On devine facilement qu’à la seule apparition du tendre motif
de la rêverie, le livre ouvert tomberait aussi de la main de la jeune fille.
Ce que je reprocherai à M. Lahaye, dont j’aime fort le talent distingué et très personnel, c’est d’avoir un peu trop cherché l’expression de son sujet dans une formule vaporeuse et flottante comme l’idée même qu’il voulait rendre. Sa Rêverie n’eût rien perdu à une exécution un peu plus vigoureuse, plus précise. Le paysage est vraiment d’une facture trop intentionnelle.
L’heure choisie par le charmant personnage de M. Lahaye pour se livrer à ses douces et caressantes méditations est à peu près celle où les oiseaux s’éveillent, et la jolie couleur matinale, faite de violet délicat, de gris d’argent, répandue sur la toile est en parfaite harmonie avec les rêves printaniers de la jeune fille.
TROISIÈME MÉDAILLE
SAIN (Paul-Jean-Marie)
Né à Avignon
Elève de MM. GUILBERT D’ANELLE et GÉROME
MENTIONNÉ A N TÉ RIE UREMENT
Réserve du moulin de Saint-Cénéry, près d’A-
toile cataloguée sous ce titre, sans jeter un regard mélancolique sur mon almanach où je constate, hélas! que de longs jours me séparent encore de l’époque de mon départ pour la campagne. Il est impossible de rêver un site champêtre plus recueilli, plus pittoresque, plus frais, plus parfumé que celui qu’a découvert M. Paul Sain dans les environs d’Alençon, et qu’il a rendu avec une émotion communicative.
Figurez-vous un étang large et tranquille, troublé seulement par le vol multicolore du martin-pêcheur. Les collines qui le bordent sont couvertes de grands arbres d’un très beau dessin qui se mirent dans les
lençon.
J’avoue que je ne puis contempler la jolie
eaux claires, et à l’ombre desquels se déroulent de doux tapis de mousse étoilés de fleurs odorantes. L’horizon est borné par d’autres collines boisées, qui semblent frissonner dans un bain de lumière ardente.
Un ciel bleu, où se promènent paresseusement quelques blancs nuages, couvre comme un voile de fête ce pays charmant vers lequel on se sent attiré par un besoin de quiétude ensoleillée.
Il est regrettable que M. Paul Sain n’ait pas cru devoir traiter avec plus de souplesse les plantes aquatiques qui bordent son étang de Saint- Cénery. Elles ont un aspect sec et cassant qui ne leur appartient pas dans la réalité. Mais il n’est pas de poème sans défauts, et la réserve du moulin de Saint-Cénéry restera comme un des plus jolis paysages du Salon de 1886.
Nous aimons moins le Coucher de soleil dans l’île de Piot; environs d Avignon. Cette année, M. Paul Sain a été plus heureusement inspiré par la campagne normande que par son pays natal.
TROISIÈME MÉDAILLE
GELHAY (Edouard)
Né à Bresles-sur-Vesles (Aisne)
Élève de MM. T. ROBERT-FLEURY et BOUGUEREAU
MEN TIONNÉ A N TÉRIEUREMENT
Le sujet choisi par M. Gelhay n’était pas d’une exécution facile, aussi nous empressons-nous d’adresser nos plus sincères félicitations à cet artiste dont les efforts ont été couronnés de succès, car La Crèche aux enfants trouvés est une des compositions les plus originales, et une des meilleures scènes d’intérieur du Salon.
La toile représente une vaste salle vivement éclairée et toute grouillante de marmots. Les uns sont entre les mains des sœurs de charité et des femmes de service, qui leur prodiguent des soins sur la nature desquels nous n insisterons pas; d autres, les plus avancés en âge, jouent, comme de jeunes chats, sur le parquet. Les physionomies et les attitudes de tous ces petits personnages ainsi
que celles des femmes qui les débarbouillent, les dorlotent et les amusent, sont pleines de vérité et très spirituellement observées. Le dessin est vif et précis, et la couleur fraîche et vivante.
L’air circule légèrement autour des figures et des accessoires qui apparaissent dans un relief extraordinaire. Les chairs rosées des bébés, les coiffes blanches des religieuses, les alignements neigeux des petits lits, le linge empilé, ont des finesses et des transparences adorables.
TROISIÈME MÉDAILLE
GROLLERON (Paul)
Né à Seignelay (Yonne)
Élève de M. BONNAT
MENTIONNÉ 'A NTÉRIE U REMENT
La toile que M. Grolleron expose cette année sous ce titre : Episode de la lataille de Loigny, le classe définitivement dans le premier rang de nos peintres de bataille parmi lesquels il occupait, depuis plusieurs années déjà, une place très honorable.
Il s’est inspiré du texte suivant dont il a négligé de nous faire connaître l’origine : « On se battait tout près de nous avec une véritable rage. Les débris de notre colonne défendaient chaque maison. Les Allemands avaient pénétré dans le village en même temps que nos mobiles. Ce combat sans espoir donnait lieu à des actes sublimes... Un officier et quelques fantassins faisaient feu presque à bout portant. »
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TROISIÈME MÉDAILLE
RICHEMONT (Paul-Marie-Alfred de)
Né à Paris
Élève de MM. BIN et A. MAIGNAN
MENTIONNÉ ANTÉRIEUREMENT
M. de Richemont, dont on n’a pas encore oublié les Réfugiés du Salon de 1884, expose cette année une toile importante qui a été très ^ jt remarquée et dont l’artiste a emprunté le motif
"7> à la vie des saints.
Voici d’ailleurs le texte dont s’est inspiré M. de Richemont* pour nous peindre la Légende de sainte Marie de Brabant.
« Quand les reliques de sainte Marie furent déposées au tombeau, on vit treize vierges descendre du ciel et entourer le cercueil. Elles rayonnaient de clarté et étaient vêtues de robes blanches; elles firent trois fois le tour du tombeau. y>
M. de Richemont, qui n’en est plus à faire ses preuves comme
artiste habile dans l’art de marier harmonieusement les valeurs, a exprimé avec une étonnante souplesse de touche la douce mysticité de son sujet.
Ses vierges aux formes vaporeuses donnent bien l’idée des blanches et suaves apparitions qui hantent les cerveaux souffrants des saints visionnaires. Elles tournent lentement, très lentement, autour du tombeau, avec des attitudes gracieusement maniérées et encore imprégnées d’un peu de coquetterie féminine, si légères, si immatérielles, qu’on s’attend presque à les voir s’évanouir comme un rêve.
A l’ombre des lourds piliers de l’église sont agenouillés de pieux fidèles qui assistent avec un recueillement mêlé d’une surprise très naturelle, à cette ronde charmante dont les virginales danseuses sont toutes éclairées par une lumière céleste.
L’exécution de tous ces personnages est aussi robuste, aussi accentuée que celle des vierges est délicate et légère. Avec un art infini, M. de Richemont a su donner à chacun des détails de son sujet, la forme, le coloris, l’attitude qui lui convenait, et il a pleinement réussi à faire une œuvre d’une parfaite harmonie de couleur et de pensée.
TROISIÈME MÉDAILLE
MÉLIDA (Enrique)
Né à Madrid
MENTIONNÉ ANTÉRIEUREMENT
M. Mélida doit sa troisième médaille à une Carmen, qui n’a rien de commun avec celle de Mérimée, et dont il a reproduit à l’aide d’une exécution élégante et facile les traits délicats et la pose gracieusement maniérée. Le personnage est vêtu à la mode andalouse : robe jaune à volants, large mantille en dentelles noires et légers escarpins où se tordent des pieds d’enfant. Quant au type, il est bien plus commun en France qu’au delà des Pyrénées et je soupçonne fort M. Mélida d avoir découvert sa Carmen dans les limites de 1 octroi parisien.
Son second envoi, Sous l'orme, qui n est guère plus révolutionnaire que le premier, représente une jeune femme, qui ressemble à s y méprende, à la Carmen citée plus haut, et dont 1 attitude confiante contraste avec le titre moqueur du sujet.
Je préfère cette petite toile à la première. Les chairs sont modelées avec plus de fermeté, le dessin est plus serré, plus vibrant, et la figure se détache bien dans le plein air.
En résumé, les deux envois de M. Mélida constituent une exposition honorable et ne nuiront pas à la réputation déjà solidement assise de cet artiste, qui est un des plus intéressants représentants de la jeune et brillante école espagnole à Paris. Je me permets toutefois d’être un peu surpris que le jury des récompenses ait cru devoir lui attribuer sa troisième médaille en 1886 seulement, lorsque depuis déjà longtemps, il avait exposé au palais des Champs-Élysées des œuvres beaucoup plus importantes que celles dont nous venons de parler.
TROISIÈME MÉDAILLE
GRIDEL (Joseph-Emile)
Né à Baccarat (Meurthe-et-Moselle)
Élève de COUTURE et de M. FEYEN-PERRIN
M. Gridel a sérieusement étudié les vastes compositions cynégétiques des maîtres français et flamands du xvm' siècle. Il connaît à fond Oudry, Desporte, Berghem et surtout Snyders.
La Prise d’un sanglier par un équipage de mâtins est évidemment inspirée des grands peintres de chasse du siècle passé. C’est une œuvre de haut style où se trouvent combinées, dans une heureuse harmonie, des qualités très personnelles et de très savantes réminiscences.
M. Gridel a placé sa scène de chasse dans un paysage neigeux tout bossué par des blocs de pierre gigantesques et orné de [grands arbres.
Le sanglier, un vieux solitaire aux terribles défenses, est acculé à un rocher par la meute haletante.
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Il a déjà décousu plusieurs mâtins, mais on devine qu il est à bout de forces et qu’il va bientôt succomber sous le nombre toujours croissant de ses ennemis. Le sang dont il est inondé lui fait un manteau de pourpre.
Cette composition est remplie par le tumulte de la lutte, et 1 acharnement de toutes ces bêtes est si bien rendu qu’on croit entendre par moments leurs hurlements de rage et de douleur.
Le paysage, bien que largement traité, comme il convient à un décor, est d’un bel aspect de nature.
Voilà M. Gridel placé désormais au premier rang de nos peintres animaliers.
TROISIÈME MÉDAILLE
LU N A (Juan)
Né à Badoc (Iles-Philippines)
Élève de M. VERA
Le spoliarium était une sorte de sous-sol immense situé dans le voisinage d’un amphithéâtre où l’on dépouillait les cadavres des Radiateurs et où l’on achevait
/les combattants qui avaient été blessés mortellement.
C’est ce lieu sinistre que M. Luna a voulu peindre à nos yeux, dans la vaste toile qu’il a exposée cette année au Salon.
Ses efforts ont été couronnés de succès, car il a su rendre avec une puissance d’expression qui espagnols et napolitains, dont il est le
fait songer
aux vieux
maîtres
descendant direct, l’horrible scène de carnage dont il a lu la description fidèle dans l’ouvrage de Dezobry sur Rome au siècle d’Auguste.
Voici' d’ailleurs le texte où il a découvert son sujet : <r Descendu presqu’au niveau du sol, de sourds gémissements frappèrent mon oreille; j’écoute, quelqu’un passe près de moi et en me voyant tendre l’oreille me jette ces mots sans s’arrêter: « Ce sont les échos du spoliaire». Je continue de descendre sans deviner le sens de cette réplique, et, guidé par le bruit, je m’avance sous les voûtes qui supportent les gradins de l’amphithéâtre ; j’arrive dans un vaste réduit éclairé seulement par quelques torches fumantes et je vois une scène de carnage: « c’était tous les mourants traînés hors de l’arène... »
Il y a dans cette effroyable composition pleine de hurlements de douleurs, de râles, de blasphèmes, et éclairée d’un jour infernal par la sanglante lueur des torches, des qualités de métier de premier ordre. Certains morceaux de nu sont traités de main de maître.
C’est, nous dit-on, la première fois que M. Luna, qui est encore très jeune, expose au Salon. Voilà un excellent début et qui nous autorise à fonder de brillantes espérances sur l'avenir de cet artiste.
TROISIÈME MÉDAILLE
GILBERT (René)
Élève de M. A. GILBERT
Nous assistons en ce moment avec une joie, très vive d’ailleurs, à une véritable renaissance de l’art si français ou ont excellé Quentin de Latour, Perronneau, Boucher, Greuze et tant d’autres. Depuis plusieurs années déjà, les arrière-salles du palais des Champs-Elysées s’emplissent dans une progression très sensible de pastels remarquables. Une société de pastellistes s’est même fondée en 1884, grâce à l’heureuse initiative de M. Roger-Ballu, et chaque année la galerie Georges-Petit, quelle a choisi pour siège de ses expositions, est ornée d’œuvres distinguées et charmantes parmi lesquelles celles des maîtres du xvme siècle ne seraient nullement déplacées.
Mais ce qui nous étonne, c’est de n’y jamais rencontrer de tableaux du jeune artiste, dont le nom est écrit en tête de cette rapide étude, car nul n’est mieux doué que lui pour glorifier 1 art délicieux du pastel. Nous ne doutons pas qu’ après le brillant succès qu’il vient de remporter cette année au Salon il nous soit permis d’admirer ses œuvres à la prochaine exposition de la société des pastellistes français où son nom figurera avec éclat.
(f Memento, homo, quia pulvis es et in pulverem reverteris » disait Diderot à son ami Latour faisant allusion à la fragilité du pastel. Les travaux de M. Victor Gilbert n’auraient pas, croyons-nous, inspiré au grand philosophe de la critique une aussi mélancolique réflexion, car ce qui les caractérise surtout, c’est la précision ferme du dessin, la solidité souple des emportements, et la vigueur éclatante du coloris. Tout en conservant leur aspect velouté, les pastels de M. Gilbert ont la puissance et la chaleur de ton de la peinture à l’huile. Le Reprisent- de tapisserie qui a obtenu une troisième médaille est un modèle du genre, et nous ne saurions trop féliciter l’Etat d’en avoir fait 1 acquisition pour un de ses musées. Le portrait de MV Léonide Leblanc est d une execution tout aussi personnelle et tout aussi remarquable.
TROISIÈME MÉDAILLE
LE POITTEVIN (Louis)
Né à la Neuville-Champ-d'Oissel (Seine-Inférieure)
Élève de M. BOUGUEREAU
MENTIONNÉ ANTÉRIEUREMENT
La toile de M. Le Poittevin, la Montée de Bénouville (Etretat), produit un bon effet au Salon et mérite les compliments des juges les plus sévères, à condition toutefois, qu’ils ne cherchent pas dans cette œuvre autre chose qu’une fidèle copie de la nature.
M. Le Poittevin appartient à la trop nombreuse phalange d’artistes qui ne croient pas à la nécessité de la poésie dans le paysage et qui en bannissent volontiers l’imagination comme un auxiliaire inutile. Il feint d’ignorer que c’est en conciliant le respect de la réalité, comme point de départ, avec la libre
interprétation, que le paysage peut retrouver sa grandeur perdue, et il s’en va à travers les plaines et les coteaux normands, brossant avec une précision mathématique, des toiles d’une vérité saisissante, devant lesquelles on ne peut s’empêcher de s’écrier, sans éprouver d ailleurs plus d’émotion que devant une reproduction photographique : Mon Dieu, comme c’est donc ça !
M. Le Poittevin est un factureur vigoureux. Sa peinture est d’une solidité rare. Ses terrains sont bien étudiés, ses arbres d’un beau dessin et baignés d’air et de lumière comme en pleine nature. Quant à ses fougères, dont les massifs dorés donnent a toute la toile une belle couleur automnale, elles ont été traitées avec une prodigieuse habileté et un soin tout particulier. On sent que 1 artiste a voulu en faire le motif principal de son sujet. Mais hélas ! le charme intime des paysages réels que la pensée des grands peintres romantiques a si superbement idéalisés, est absent de sa toile.
Le jour où M. Le Poittevin saura voir la nature à travers un sentiment attendri, il fera une œuvre de premier ordre, car il possède aujourd’hui des qualités d’exécution tout à fait remarquables.
TROISIÈME MÉDAILLE
FERRY (Jules)
Né à Bordeaux
Élève de M. CABANEL
MENTIONNÉ ANTÉRIEUREMENT
La toile exposée cette année au Salon par M. Ferry représente Diane au bain. Cet artiste a su reproduire dans un dessin distingué et très personnel les formes élégantes de la Vierge éternelle. Il nous montre la svelte et belle Artémis au moment où, lasse de poursuivre les fauves à travers les halliers, elle s’est assise au bord d’une claire rivière dans un joli paysage d’une coloration délicate et pleine d’une fraîcheur murmurante. Avec un geste d’une gracieuse nonchalance et qui dessine toutes les lignes, les plans et les rondeurs de son torse blanc et rose, jeune et frais, elle détache les guirlandes de perles qui retiennent ses beaux cheveux blonds et le croissant d’argent de Délos qui brille comme une étoile sur son front.
Nous ne saurions trop remercier M. Ferry du plaisir qu’il nous procure en nous faisant assister à ce déshabillé charmant sans que nous ayons à redouter la ridicule métamorphose du malheureux Actéon.
La page où Winckelmann esquisse le type de la Diane Vénatrix « .... qui, plus que toutes les autres grandes déesses, a les formes et lair d’une Vierge » pourrait fort bien s’appliquer à la figure de M. Ferry qui, tout en respectant la nature, mais en tenant aussi fidèlement compte de la légende merveilleuse qui a été comme le cadre de 1 existence fictive de son modèle idéal, a su reproduire à nos yeux charmés 1 image de la brillante sœur d’Apollon.
Nous reprocherons seulement au peintre d’avoir alourdi dans certaines parties du ventre et des jambes, le modelé de ses chairs en cheichant à tirer les plus grands effets de la superposition de couches épaisses de couleur d’un aspect rugueux, qui forment saillies sur la toile. Dans l’interprétation du sujet choisi par M. Ferry, je crois que l’empâtement devait être employé avec plus de modération.
TROISIÈME MÉDAILLE
VOS (Hubert)
Né à Maestricht (Hollande)
Élève de MM. Jean PORTAELS, CORMON et E. BLANC-GARIN
Aujourd’hui, comme autrefois, les artistes hollandais interprètent de préférence, et toujours avec une grande science d’observation et une sincérité profonde, les scènes de la vie intime en leur donnant pour cadres des intérieurs soigneusement étudiés.
Mais, chose digne de remarque, l’école contemporaine, au lieu de s’attacher comme les vieux maîtres à reproduire une action tumultueuse et violente dans un milieu assombri, vise presque toujours à 1 interprétation de la vie tranquille et recueillie dans des intérieurs vivement éclairés et pleins
de calme. On chercherait vainement parmi les nombreuses toiles dues à des artistes hollandais et exposées chaque année au salon une de ces scènes d’ivrognerie si chères à Téniers, à Brauwer et à Ostade et dont l’action grotesque et bruyante se déroule sous les plafonds bas et enfumés d’une sombre taverne néerlandaise. Les descendants des vieux maîtres flamands ont un idéal moins tapageur et plus lumineux.
M. Hubert Vos, un des plus intéressants artistes de la phalange néo-hollandaise, expose sous ce titre : « le réfectoire des femmes à l’hospice des vieillards à Bruxelles », une très importante composition toute pleine de qualités brillantes et solides. La toile représente une vaste pièce éclairée par de larges fenêtres qui laissent voir le ciel et les arbres du jardin, et au milieu de laquelle s’allonge une grande table à manger où sont assises de vieilles femmes dont les poses et les expressions sont rendues avec une spirituelle précision de dessin. Toute la scène est baignée d’une lumière argentée au milieu de laquelle les personnages se détachent et vivent avec une étonnante réalité.
TROISIÈME MÉDAILLE
THOMAS (Charles-Armand)
Né à Paris
Élève de M. V. LECLAIRE
MENTIONNÉ ANTÉRIEUREMENT
M. Thomas expose sous ce titre réjouissant : Veille de fête, une vaste toile, un vrai bodegone espagnol, où figurent un vase japonais rempli de chrysanthèmes, fleurs chères aux peintres, une bourriche d’huîtres, des langoustes, des bouteilles à l’aspect vénérable, des perdreaux, un lièvre... etc. De riches étoffes chinoises, jetées avec art dans la composition, mêlent leurs teintes délicates aux couleurs variées des fleurs et aux tons puissants des langoustes cuites à point et du gibier.
Cette appétissante exposition, dont tous les éléments sont traités avec une habileté consommée et disposés avec beaucoup de goût, est éclairée par une large fenêtre, à travers laquelle le soleil entre tout en-
tier, baignant de sa lumière les moindres détails de la composition qui apparaît avec un relief remarquable, dans l’habileté tout à fait magistrale de son exécution. La facture des fleurs et des étoffes m’a surtout frappé. M. Thomas est moins sûr de son pinceau lorsqu’il cherche a peindre du gibier. Sa touche est alors plus molle, plus hésitante.
TROISIÈME MÉDAILLE
RIVOIRE (François)
Né à Lyon
Élève de M. REIGNIER
MENTIONNÉ ANTÉRIEUREMENT
Voilà de longues années déjà que les fleurs de M. Rivoire sont très remarquées au Salon; aussi rien d’étonnant à ce que la distinction honorifique dont cet artiste de talent vient d’être l’objet, n’ait été si bien accueillie de tous ceux qui connaissent ses oeuvres. C'est surtout dans l’aquarelle, que M. Rivoire excelle, et nous conservons toujours le souvenir des éblouissantes pivoines qu’il exposait au Salon de 1884 et de ses Fleurs d'été du Salon de 1885, d’une délicatesse si fraîche et si parfumée.
Les Roses trémières et les Pivoines qu’il nous montre cette année sont dignes de ses compositions passées. C’est toujours la même légèreté
dans la touche, la même souplesse dans le dessin, la même franchise dans l’exécution. M. Rivoire se refuse à demander des effets de vigueur à des reliefs gouachés, qui alourdiraient sa peinture, et il sait parfaitement, ainsi qu’il convient à un aquarelliste de race, donner à ses fleurs l’éclat de la pourpre et les colorations les plus vives en employant avec art les tons forcés et en exagérant avec habileté l’intensité de la couleur.
TROISIÈME MÉDAILLE
HALKETT (François-Joseph- Clément)
Né à Bruxelles
Élève de MM. J. LEFEBVRE et G. BOULANGER
M. Halkett n’a pas le mot pour rire.
Je ne connais pas de sujet plus navrant que celui qu’il a eu la lugubre fantaisie de traiter dans la grande toile qui lui a valu cette année sa troisième médaille. Distinction bien méritée, assurément, car
cet artiste a fait preuve dans l’exécution de son œuvre de qualités tout à fait remarquables. Et c’est pour cela que sa toile retient quand même longtemps le regard du visiteur après l’avoir tout d’abord désagréablement impressionné par son aspect attristant.
Cette œuvre a pour titre : Dans la sapinière . Elle est divisée en trois parties :
La première partie représente la promenade d’une jeune fille poitri-
naire. La deuxième, une halte de la pauvre malade, que sa mère et ses sœurs entourent de soins. La troisième, un coin désert de la sapinière. Tous les personnages ont disparu. Un voile de deuil, quelques fleurs jetées au pied d’un arbre, sur la mousse, indiquent assez que la pauvre jeune fille est morte et que nous venons d’assister à sa promenade dernière.
Comme on le voit, le triptyque de M. Halkett manque de gaîté et je plains les malheureux phtisiques que le hasard aura conduits devant cette décoration funèbre dont le peintre a dû sans doute trouver le sujet dans la nature, car il l’a exprimé avec beaucoup d’émotion. Il était difficile de rendre avec plus de vérité l’expression navrée des personnages et de les détacher avec plus de puissance au milieu d’un paysage vivant, doucement éclairé par la lumière tamisée du soleil en plein d’air.
Les toiles de MM. Halkett et Harisson sont celles qui m’ont donné la plus vive sensation du plein air cette année au Salon.
TROISIÈME MÉDAILLE
BAIL (Joseph)
Né à Limonest (Rhône)
Élève de M. J.-A. BAIL
MENTIONNÉ ANTÉRIEUREMENT
« Il faut, mon ami, que je vous communique une idée qui me vient, et qui peut-être ne me reviendra pas dans un autre moment, c’est que cette peinture qu’on appelle peinture de nature morte devrait être celle des vieillards ou de ceux qui sont nés vieux. Elle ne demande que de l’étude et de la patience. Nulle verve, peu de génie, guère de poésie, beaucoup de technique et de vérité, et puis c’est tout. »
M. Bail est tout jeune et n’est pas né vieux, ainsi que l’indiquent la vivacité de sa physionomie et la virulence de sa touche qui ne rappelle que très vaguement celle de M. Biaise Desgoffe. Et c’est pour cela que nous avons écrit en tête de cette page cette piquante
réflexion de Diderot à son ami Grimm, dans l’espoir que M. Joseph Bail qui est un peintre d’un vigoureux tempérament saurait la méditer et en tirer profit.
Certes les Bibelots d’ Eglise de M. Bail sont peints de main de maître, mais il nous est de toute impossibilité de nous extasier devant ces compositions banales, sortes de transpositions matérielles qui ne s’adressent qu’aux yeux. Nous goûtons fort peu la science du trompe l’œil, fut-elle impeccable et jusqu’à nouvel ordre nous ne voulons voir dans M. Bail qu’un prestigieux exécutant.