CHRISTINA ALEXANDRA
Fig. 28.
Médaillon de G. F. Tkavani.
CTIRISTINA ALEXANDRA 53
Rudolfini Venutî*^'^ cite Gio. Fr. Travani comme l'auteur d'une médaille sans revers d'Innocent X, coulée en plomb, signée F. Travanus, 1646. Une médaille du cardinal Federigo Cornari, signée Fran. Travanus, porte la date 1647/'^ G. F. Travani a aussi signé des médailles du cardinal Litta, du grand-duc Ferdinand II de Toscane, 1666, du cardinal Fr. Barberino et quatre médailles d'Alexandre VII, 1655-1663.^'^ C'est un travailleur fort consciencieux, qui exécute fidèlement la tâche qu'on lui propose, et qui n'est dépourvu ni de goût ni d'une certaine grâce un peu prétentieuse. Mais on chercherait en vain dans ses œuvres ce précieux sentiment d'individualité et de vérité qui rend si intéressants les médailleurs du xv' siècle.
(1) Rudolfini- Venuti, Numismaia Roinana Pontifiaun, Rome, 1744, p. 251.
(2) Muséum Mazzuchelliamim, vol. II, tab. CX, n° VIIÎ.
(3) La seconde génération des Travani comprend les noms de Giovanni Pietro et d'Antonio. G. Pietro Travani a signé, en 1689, le compte des médailles pour la fête des saints Pierre et Paul (Zecca pontificia, busta 28, fasc. 94: Elenchi e conti. Arch. di Stato, Rome), et il a fait la médaille du possesso d'Alexandre VIII, ainsi que le coin du scudo de ce pape. Antonio, qui, selon Venuti, était né en 1674 et mourut en 1741, a fait, entre autres, la médaille de Benoît XIII EGO SUM PASTOR BONUS. Tous les deux ont employé la signature Travanus, comme leur père. Aucun d'eux n'a travaillé pour Christine.
Après la MAKEAQ2 de Travani il y a un intervalle d'environ dix ans, pendant lequel Christine ne paraît pas avoir songé à de nouvelles médailles. Il faut dire qu'elle avait autre chose à faire. D'abord son second voyage en Suède (1666-68), puis le conclave de 1670, auquel elle voua toute son activité, et enfin ses interminables démêlés d'argent avec le gouvernement suédois — voilà bien assez pour l'occuper. Mais en 1674 elle avait fondé sa fameuse Accademia Reale, et c'est probablement cet événement qui lui inspira le désir d'un nouveau souvenir à distribuer à ses académiciens.
Le soleil était, nous l'avons vu, une des deux emprises favorites de Christine, et déjà durant son règne elle avait fait frapper une médaille avec ce revers. ^'^ Cette pièce n'avait pas eu d'inscription. Ce n'était pas facile de trouver une légende satisfaisante, car la concurrence était grande. Le sujet n'était pas nouveau, et Christine désirait naturellement faire mieux que ses rivaux. Elle comptait parmi ceux-ci le cardinal d'Amboise, qui, en 1500, avait frappé une médaille avec le soleil et la lé-
(i) Voir p. 30, figg'. 16 et 17.
gende salvat ubi lucet (Il sauve ce qu'il éclaire)/'^ François, duc d'Alençon/'^ Henri III et bien d'autres personnages encore. Mais il y avait surtout Louis XIV, avec sa magnifique devise nec pluribus impar (Il suffirait à plusieurs mondes).
Or, Christine n'avait pas beaucoup de sympathie pour le Roi Soleil, et sa grandeur, qu'elle n'aimait pas reconnaître, l'irritait. Elle ne perdait pas volontiers une occasion de le critiquer, et son orgueilleuse devise l'agaçait profondément. Voici ce qu'elle a écrit à ce sujet:
Il n'y a pas de devise qui dise moins et plus sottement ce qu'elle veut dire que celle qu'on a faite pour le roi Louis XIV. Les Français, qui changent tout, devraient la changer ou déterminer si le monde est capable [de] plusieurs soleils tels que leur
(1) Dardant ses rayons sur la ville de Milan. Le coin est au Musée Monétaire de Paris.
(2) R: FOVET ET DiscuTiT (Il réchauffe et dissipe). Le coin au Musée Monétaire.
(3) R: EXTERNO PORTAT SUA LUMiNA MUNDO (Il porte sa lumière à un autre monde). Le coin au Musée Monétaire.
(4) Le Musée Monétaire de Paris possède sept coins de revers NEC PLURIBUS IMPAR, représentant le soleil rayonnant au dessus du globe terrestre entouré de nuages, avec les dates 1663, 67, 72 et 74. D'autres médailles au soleil de Louis XIV portent les légendes nec POTiOR NEC PAR (Nul plus puissant, nul égal), 1659, non clarior ALTER (Il n'en est pas qui ait plus d'éclat) de F. Chéron, 1672, sibi soLi PAR (Il n'a d'égal que lui-même), 1676 (?) et AU gré de mon SOLEIL, 1681.
(5) Pensées de Cliristinc (édition du baron de Bildt), Stockholm, 1906, p. 164.
Pl. VIII.
Médaille de G. B. Guglielmada.
Fig. 34-
roi, ce qui est très vrai, ou si leur roi est capable de plusieurs moncies imaginaires. C'est ce que veut dire le mot Nec phiribus impar.
Christine a laissé aussi une déclaration de ce qu'elle a voulu dire par nec falso nec alieno. Le lecteur la trouvera plus loin. avec l'explication fournie par la reine de quelques autres de ses médailles. Après l'avoir lue, il pourra juger lequel, de Louis XIV ou de Christine, aura montré le plus de goût dans son choix.
MÉDAILLE DE F. CHÉRON (vers 1674).
Droit (fig. 29): A CHRiSTiNA A REGiNA A Bustc de Christine, de profil à droite, coifTure du temps avec perles et diadème, une grosse perle à l'oreille, manteau de cour à larges plis retenu sur la poitrine par un cordon de perles. Module: 41 mni.
Revers (fig. 30): nec falso nec alieno (Sa splendeur n'est ni fausse, ni empruntée). Un soleil à figure humaine dardant ses rayons.
(1) Voir p. 112.
(2) Christine avait projeté de faire frapper encore deux médailles avec le soleil et les légendes tanto si vede men quanto piÙ splende (Plus il resplendit, moins on le voit) et mi culpa y disculpa (Ma faute et mon excuse), mais elles ne furent jamais exécutées (Arckenholtz, IV, 184, 91 et 92; « Rovesci di medaglioni», 91 et 92, Archives Azzolino).
De Bildt. ■ 8
C'est un français, F. Chéron/'^ qui fut chargé de l'exécution de la première nec falso nec alieno. Il avait déjà fait plusieurs médailles des amis et connaissances de la reine, entre autres de Clément IX, du duc et de la duchesse de Chaulnes, du marquis d'Astorga, ambassadeur d'Espagne, du jésuite j. P. Oliva, de Pietro da Cortona, de Carlo Maratta et de Lorenzo Bernini. C'était bien assez pour le recommander à Christine.
Chéron grava deux séries de coins offrant de légères différences. Nous en reproduisons une. La tête est belle, mais sans ressemblance et sans rien de caractéristique. La coiffure et les draperies sont riches, mais l'arrangement en est confus. Ni cheveux, ni vêtements ne tiendraient sur la tête et le corps du modèle, si l'on essayait d'en copier la disposition. Cette faute est d'ailleurs commune aux artistes du xvii^ siècle, et nul n'a montré une ignorance plus complète, un mépris plus absolu des règles de la draperie que Bernini et ses disciples. Il est heureux qu'ils n'aient habillé que des statues, car sur un modèle vivant bien souvent tout leur costume tomberait.
Si la tête du droit manque de personnalité, celle du revers en a presque trop. Le soleil est devenu un gros
(i) Charles-Jean-François Chéron, né à Lunéville 29 mai 1635, mort à Paris 18 mars 1698. Il arriva très jeune à Rome, probablement avant 1655, et fut rappelé à Paris par Louis XIV, en 1675, pour travailler à l'Histoire Métallique du roi {Etude sur François Chéron, par M. E. Mellier, dans les Mémoires de la Société d' Archéologie Lorraine, Nancy, 1893, tome XLIII, pp. 374-95).
garçon joufflu et beaucoup trop humain, auquel la couronne de flammes qui l'entoure tient lieu de chevelure et de barbe. La devise est nettement divisée en deux parties, à droite et à gauche du soleil, sans que l'ordonnance du type exige cette séparation, ce qui est une faute. La légende fait toujours meilleur effet lorsqu'elle n'est pas interrompue. ^'^
En somme la médaille de Chéron est une œuvre assez banale, mais il serait injuste envers l'artiste de ne pas rappeler qu'il en a fait de beaucoup meilleures, p. ex. celle de Bernini. Mais aussi le sculpteur a-t-il probablement consenti à poser, ce qui n'était pas le cas avec Christine.