VICTORIA MAXIMA 1 MÉDAILLES DE GIOVANNI HAMERANI
Droit (fig. 43): Le même que pour sa médaille nec falso NEC ALIENO (fig. 31). Module: 36 mm.
Revers (fig. 44): ne a mi a. bisogna a ne a mi a basta (Il ne m'est ni nécessaire ni suffisant). Le globe terrestre, montrant la carte du vieux monde. Sous le globe: 1680.
Revers (fig. 45): •g-d - maxima (La plus grande des victoires). La Victoire, debout et tenant une jjalme, inscrit sur un bouclier suspendu à un palmier -G-D- (Gloria Deo) et, au dessous, maxima. Elle pose un pied sur le globe terrestre.
La première devise est un développement de la même pensée qui a inspiré non sufficit et sufficit. Nous trouverons plus loin l'explication détaillée que la reine donne de ces deux légendes/'^ Elle a évidemment été très contente de la première, car elle écrit peu de temps après la frappe de cette médaille à son vieil ami Bourdelot:
(1) Voir pp. 114 et 115.
(2) Le 20 mars 1681 (Arckenholtz, IV, 112).
De Bildt. 10
La médaille qu'on vient de vous envoyer, parle si clair, que je suis surprise de voir qu'elle ait pu causer des disputes. Le corps de la devise ne représente pas le seul Septefitrion, mais le monde entier, et le mot qui dit A''^ mi bisogna, ne mi basta parle du monde, et nullement du Septentrion, qui n'en est qu'une très petite partie. Elle a été trouvée admirable ici, où il y a plusieurs connaisseurs, et un homme d'esprit entre autres dit de cette médaille, qu'elle exprimait noblement et les sentiments d'Alexandre et ceux de Diogène. Mais ce n'est pas encore assez, puisqu'elle contient un sens bien plus relevé, qui fait voir qu'on peut se passer du monde avec joie, parce qu'il n'est capable ni de satisfaire, ni de borner un grand cœur fait pour quelque chose de bien plus grand que le monde entier. La médaille est bien faite, mais elle ne ressemble pas. On en fait à présent une autre, qui sera d'un bien plus grand calibre, plus belle et plus ressemblante: aussitôt qu'elle sera achevée, je vous l'enverrai.
La modestie, on le voit, n'était pas un des côtés faibles de Christine!
Le revers de la Victoire est copié d'après le denarius de Vitellius (A. D. 69) Victoria avgvsti, frappé en mémoire de sa victoire sur Othon à Bedriacum. Christine possédait cette belle monnaie dans sa riche collection, et elle la donna pour modèle à Gio. Hamerani. La cire que celui-ci exécuta^'' est d'une finesse et d'une grâce
(1) C'était Giov. Pietro Bellori, antiquaire de la reine (voir P- 115)-
(2) Havercamp, Nummophylaciuni C/iristinac Rcgi?iae Svcciac, La Haye, 1742, tab. V, p. 34.
(3) Cette cire se trouve dans la collection du comte G. Primoli, à Rome.
NE MI BISOGNA NÈ MI BASTA 75
merveilleuses, que le burin n'a su rendre qu'imparfaitement.
Ce second revers ne porte pas de date, mais tout porte à croire qu'il a été exécuté en même temps que l'autre. Christine paraît avoir conçu le plan de faire une série de quatre médailles avec un même droit et les revers NEC FALSO NEC ALIENO, NE MI BISOGNA NE MI BASTA,
VICTORIA MAXiMA et FORTis ET FELIX. Gio. Hameraui, qui avait en 1675 gravé les coins de la première de ces médailles, et qui venait maintenant de graver les deux nouveaux revers, ne reçut cependant pas la commande de compléter la série par la quatrième. Nous avons vu par la lettre à Bourdelot que Christine n'était pas satisfaite de la ressemblance, et qu'elle désirait un plus grand module.
COLLABORATION SOLDANI - GUGLIELMADA
C'est sur ces entrefaites que fut présenté à Christine un jeune artiste florentin, qui était venu à Rome pour étudier la peinture sous Ciro Ferri et la sculpture sous Ercole Ferrata. Massimiliano Soldani Benzi était né en 1658^'^ d'une noble famille de Florence, qui cependant n'avait rien à faire avec les Soldani et les Soldanieri du temps de Dante. Il se distingua bientôt comme
(1) Selon son autobiographie (Lettre de Soldani à Marmi du 18 septembre 1718, Mss. Magiiabecch., classe XVII, cod. Il, inserto 53, Bibl. Nazionale, Florence), Soldani avait vingt ans en 1678. Je dois la communication de ce document à M. le professeur G. Poggi, à Florence.
(2) Il s'appelle dans l'autobiographie « nobil fiorentino discendente per fil diretto da Benzi da Figline e da Lucolena, famiglia nobilissima », mais notre artiste ne sortait pas de l'illustre maison des Soldani de Florence, qu'il ne faut pas confondre avec les Soldanieri mentionnés par Dante {Paradiso, XVI, 92). Cette vieille famille venait de s'éteindre par la mort de Mgr Filippo Soldani, évêque de Fiesole (voir la préface d'A. F". GoRi aux Satire dcl senatorc J. Soldani, Florence, 1751). Des Soldani ont été parmi les maîtres de la Zecca de Florence, 1340- 1390. (Heiss, Mddailleurs de la Renaissance, Paris, 1892, tome IX, p. 266).
modeleur de médailles, '■'^ et après avoir étudié pendant deux ans le dessin à Florence sous Baldassarre France schini, il obtint du grand-duc Cosme III une bourse pour se perfectionner à Rome.
Aussitôt après son arrivée, en 1680, il fit une médaille de son maître Ciro Ferri, une autre, très belle, du cardinal Flavio Chigi et un médaillon, sans revers, du cardinal Rospigliosi. Deux autres personnages dont il avait fait des médailles, le naturaliste Francesco Redi et le poète Vincenzo Filicaia, étaient, comme les premiers, bien connus de Christine, et son maître en sculpture, Ercole Ferrata, travaillait depuis longtemps pour la reine, dont il restaurait, comme le voulait, hélas, la mode du temps, les statues antiques. Il lui fut donc facile de se faire présenter à Christine, et les travaux du jeune artiste plûrent tellement à la reine qu'elle demanda à Cosme III la permission de faire exécuter à son protégé un travail destiné à elle-même. Voici ce qu'elle écrivit, le 26 avril 1681, .au grand-duc: "^'^
Havendo io veduto qualche lavoro d'un tal Soldani, giovine che si trova qui stipendiato da V. A., m'è piaciuto tanto la sua maniera di lavorare che mi son invogliata di dargli a far qualche
(1) L'autobiographie dit qu'il commença à étudier le dessin en 1678, mais la première des quatre médailles qu'il a faites de Francesco Redi porte la date 1677.
(2) Muséum Mazzuchell., tabb. CXXXV, iv et CXXXVIII, vi.
(3) Manoscritti délia Regina, tome VI, f. 44, minute (Bibl. de l'Université de Montpellier).
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cosa per me. Prego pertanto l'A. V. a compiacersi di lasciarlo star in Roma per qualche tempo, ond'egli habbia campo di studiar e di perfettionarsi nell'arte sua, nella quale è per far un'ottima riuscita e servirà per meglio l'A. V., e di permettergli che intanto possa far alcuni lavori per me, assicurandola che egli sarà occupato da me con tal discretione che non sarà impedito di servir in primo luogo a V. A. com'è tenuto, conchè m'obbligherà tanto più a professarmi . . .
Le grand-duc ayant donné son consentement, Christine commanda à Soldani la nouvelle série de médailles du grand module de 63 mm., qu'elle avait projetée, ainsi que deux médailles de son ami le cardinal Azzolino. Elle voulait encore lui faire exécuter toute la grande série de plus de cent revers qui devait former son « Histoire Métallique », et dont elle avait déjà dressé le plan et choisi les sujets, mais le grand— duc le rappela à Florence après environ quatre ans de séjour à Rome.'"
Bientôt après, Soldani fut envoyé continuer ses études à Paris, où il fit une médaille de Louis XIV, mais il retourna dix mois plus tard à Florence. Il y travailla longtemps pour la famille grand-ducale, comme sculpteur, médailleur et orfèvre. Il mourut à Florence en i 740.'^'*'
(1) Selon l'autobiographie.
(2) Ibidem. Légende du revers: mundo sic otia fecit.
(3) Il y a de lui au Musée National de Florence des statuettes de Mars (n° 48) et d'un Faune (n° 74), un groupe de Mercure tuant Argus (n° 6), un bas-relief de l'extase de sainte Thérèse (n° 67) et un revers de médaillon avec le triomphe de Galathée (n° 480), ainsi qu'un grand nombre de ses médailles. Les bronzes de Soldani se distinguent par une patine spéciale, de couleur jaunâtre.
(4) Selon Nagler, Kunstlcr-Lexikon.
8o LES MÉDAILLES RO:\IAlNES DE CHRISTINE DE SUIilDE
Soldani a laissé beaucoup de médailles et plusieurs statuettes et bas-reliefs en bronze. Les influences et réminiscences classiques se révèlent dans ses œuvres, jointes à une grâce et une élégance naturelles qui ont un charme particulier. Son dessin est correct, et son exécution des plus soignées. Ce n'est pas un grand artiste, mais un talent très agréable, ce qui est déjà beaucoup."^
Les médailles que Soldani fit pour Christine furent d'abord coulées. Soldani était sculpteur et ne paraît pas s'être soucié de travailler au burin. Pour la gravure des coins nécessaires à la frappe, il s'associa G. B. Guglielmada. Cette collaboration entre modeleurs et graveurs a été assez fréquente. Germain Pilon et Guillaume Dupré, par exemple, ont eu recours à l'aide des graveurs Philippe Regnault et Nicolas Briot pour leurs pièces frappées. C'est là une des raisons pour lesquelles beaucoup de ces médailles sont anonymes. Le sculpteur-modeleur pouvait à bon droit signer ses médailles coulées, qui étaient entièrement son œuvre, mais il n'en était pas de même lorsqu'il confiait au graveur l'exécution des poinçons et des coins dont il avait fourni le modèle. Le
(i) Il se trouve dans la correspondance de Christine (Manoscritti, VI, 48, Montpellier) une lettre de la reine, du 2 novembre 1686, recommandant à Cosme III une Marietta Soldani, qui demande grâce pour son mari, condamné aux galères. Christine y dit que ce Soldani, «de famille si bien née», a servi plusieurs années dans ses anspessades et s'est toujours comporté en honnête homme. Il s'agit peut-être d' un parent de notre artiste.
COLLABORATION SOLDANl - GUGLIELMADA
sculpteur ne voulait naturellement pas permettre au graveur de signer l'œuvre dont il était le premier créateur, et le graveur ne voulait pas abandonner toute la gloire au sculpteur, qui sans lui ne serait pas arrivé à l'honneur de la frappe. Mieux valait l'anonymité que l'injustice. Mais il y a des accommodements avec toutes les règles, et nous verrons que celle-ci a subi des exceptions.
On a aussi reproché à ce système d'amoindrir le résultat artistique et d'engendrer une certaine sécheresse qui affaiblit l'originalité du modèle. Ceci est sans doute vrai dans bien des cas, mais c'est plutôt une conséquence du manque de subordination du graveur que du système comme tel. Certes la collaboration de Soldani et de Guglieimada n'a pas souffert de ce défaut. Une comparaison entre les pièces coulées par Soldani et celles frappées par Guglielmada d'après les modèles du premier le prouvent suffisamment. Guglielmada a été un copiste aussi habile que fidèle, qui n'a presque rien enlevé à l'élégance des modèles de Soldani.
Le terme « frappées par Guglielmada » n'est pas tout à fait exact. La frappe des médailles ne pouvait se faire qu'à la Monnaie pontificale, dont Giovanni Hamerani était maintenant le chef. ^'^ Lui seul possédait l'outillage nécessaire, en premier lieu le balancier. Il paraît aussi que Soldani et Guglielmada se soient établis tous les deux pour travailler dans l'atelier de Hamerani. Du moins ils
(i) Il avait à ses côtés, 1677-1682, son beau-père Cristofaro Marchioni.
De Bildt.
se servirent de ses poinçons pour les légendes, et leurs coins demeurèrent en sa possession.
Il n'est pas possible d'établir avec une précision absolue l'auteur de chacun des six droits et des treize revers de grand module qui sont sortis des mains de ces associés. Soldani a signé quelques pièces coulées, et pour d'autres nous avons l'affirmation de Christine qu'il en est l'auteur. Quant à Guglielmada, il a suivi l'exemple donné par les graveurs grecs de l'antiquité. Les numismates savent que beaucoup des artistes auxquels nous devons les superbes monnaies de la Grande-Grèce et de la Sicile se sont contentés de signer leurs œuvres en carac tères extrêmement petits, dissimulés dans quelque position exceptionnelle, par exemple les plis du vêtement, le bandeau de la coiffijre ou quelque autre accessoire du type. Cette habitude ne s'est jamais entièrement perdue à Rome, où la tradition est plus forte que partout ailleurs, et Guglielmada a cru bien faire en marquant plusieurs des coins gravés par lui de son initiale g, cachée, soit parmi les boucles de la tête, soit dans d'autres endroits. Il a signé de la sorte non seulement des coins qui peuvent à bon droit lui être attribués exclusivement,*^"' mais aussi d'autres coins exécutés d'après les modèles de Soldani. "^^^
Je ne sais si Guglielmada a loyalement agi en apposant ainsi sa marque sur quelques magnifiques pièces dont la première création ne lui appartient pas, mais je
(r) Voir p. 62.
(2) Voir p. 87.
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lui suis tout de môme reconnaissant de cette petite vanité, car c'est grâce à elle que j'ai réussi à établir la paternité de plusieurs médailles de la reine. De longues et patientes recherches à la loupe m'ont peu à peu dévoilé son secret.
Il y a enfin plusieurs pièces sans aucune signature. Quelques-unes ont évidemment été exécutées d'après des modèles de Soldani, mais il n'est pas probable qu'il en ait gravé lui-même les coins. Je n'ai pu trouver nuUe part quelque preuve qu'il ait manié le burin, et je n'ai trouvé sa signature que sur des pièces coulées. Je n'oserais toutefois l'exclure absolument. Quelque document encore inconnu viendra peut-être un jour compléter nos informations.
De ces pièces anonymes, quelques-unes portent les traces des procédés techniques habituels de Guglielmada, notamment de l'emploi du « matoir » pour les chairs, et doivent lui être attribuées. D'autres sont incertaines, mais comme les mêmes poinçons de lettres ont servi pour toutes, elles ont certainement été gravées, sinon par lui, du moins par quelqu'un de ses camarades à l'atelier Hamerani.
Il n'est pas non plus possible d'établir une chronologie certaine pour ces médailles. Une seule est datée. C'est un revers de nè mi bisogna nè mi basta, coulé par Soldani, portant la date lôSi."^'^ L' «Explication
(i) Collection du Musée National à Florence.
des dernières médailles de Christine Auguste, reine de Suède » , document avec lequel nous ferons connaissance tout à l'heure^'^ nous apprend que ces quatre «dernières » médailles ont au droit la tête de la reine, couronnée de laurier, et que les quatre revers portent les lettres G D (Gloria Deo). Mais le document n'est pas daté, et rien n'empêche que ces médailles qui étaient les dernières lorsque 1' « Explication » fut écrite, aient néanmoins été suivies plus tard par d'autres. Il faut nous contenter de savoir que Soldani a modelé ces médailles entre 1681 et 1684, époque à laquelle il quitta Rome. Les coins de Guglielmada peuvent avoir été gravés plus tard.
Les pièces coulées par Soldani doivent évidemment être considérées comme les originaux. Deux seulement des six droits employés pour la série, les figg. 48 et 55 se trouvent coulés et signés par lui. Ils ont servi pour toute la série de ses revers. Mais pour les pièces frappées, il est, je crois, impossible de dire maintenant quels droits et quels revers furent originalement frappés ensemble. Les coins des droits ont certainement été exécutés presque en même temps, et l'on paraît, dès l'abord, avoir choisi un peu au hasard celui ou ceux qu'il convenait d'accoupler à chaque revers. Dans la suite le caprice du monnoyer ou de l'acheteur a trop souvent décidé du choix, et bien des collections possèdent à présent
(i) Voir p. 98.
COLLABORATION SOLDANI - GUGLIELMADA 85
des exemplaires avec des combinaisons que Christine n'a jamais songé à ordonner. On trouve même des médailles hybrides où des revers ont été employés comme droits.
Les coins restèrent dans la possession de Giovanni Hamerani, qui faisait collection de tous ceux qu'il pouvait trouver. Il avait aussi chez lui les formes pour couler les médailles de Christine et d'Azzolino, qu'il vendait au prix de cinq « doppie > chacune. En 1772 presque toute la collection des coins de Christine se trouvait chez un certain Michèle Morelli, habitant à l'enseigne de V Aigle Blanc dans la Via dei Coronari, lequel se faisait payer un ducat pour chaque médaille de bronze. Le voyageur suédois Bjôrnstâhl, qui fut à Rome cette année, attira dans ses lettres l'attention de ses compatriotes sur l'importance de ces coins/^^ et lorsque Gustave III visita Rome (1783-84), il acheta toute la collection de Morelli et la fit transporter à Stockholm. '^''^ Elle se composait de dix droits et vingt-trois revers de Christine et de deux droits et trois revers d'Azzolino. Quelques coins étaient cependant restés chez la famille Hamerani.
Au point de vue technique, les pièces issues de la collaboration Soldani-Guglielmada sont d'une rare per-
(1) Venuti, Dissertazioni, p. 252 (Bibl. Vatic, Litt. latinae).
(2) Pacichelli, Lettere fmjiigliari, Naples, 1695, pp. 31-32.
(3) Bjôrnstâhl, Resa till Frankri'ke, Italien etc., Stockholm, 1780, I, 536.
(4) Les coins de toutes les médailles de la série Soldani-Gujj^Iielmada décrites dans la suite, se trouvent maintenant à la Monnaie de Stockholm.
fection. La forme légèrement lenticulaire du flan contribue heureusement à mettre en valeur les parties essentielles du type. La bordure d'encadrement, formée de simples moulures, est toujours sobre, de manière à ne pas attirer l'attention aux dépens du type. Les lettres de la légende sont de belles formes et de justes proportions. La légende, à une exception près, est disposée circulairement au bord de la pièce, et le relief est riche, sans être exagéré. Ce sont là autant de mérites qu'on ne cherchera que trop souvent en vain dans nos médailles modernes. Qui n'a vu des reliefs trop pauvres, des flans absolument plats, ou même concaves, des bordures trop riches, des légendes mal placées, des lettres hors de proportion? L'invention du tour-à-réduire a énormément facilité la production matérielle des médailles, et nous assistons à présent à un glorieux renouveau de cet art, mais cette renaissance est quelquefois accompagnée d'un certain dédain des bonnes vieilles traditions. Espérons que les artistes contemporains voudront revenir à beaucoup de ces règles, trop longtemps négligées, dont l'observation donne à l'œuvre un caractère de noblesse qui a bien son prix.
Les médailles de Christine peuvent être comptées parmi ce que l'art de la médaille a produit de mieux au xvii^ siècle. Il est rare de trouver réunis ensemble un modeleur comme Soldani, un graveur comme Guglielmada et un monnoyer comme Giovanni Hamerani, guidés par un goût et un savoir comme ceux de Christine.
NEC SINIT ESSE FEROS
Droit (fig-. 48): CHRiSTiN.v REGiXA. Buste de Ghristine, de profil à droite. Tête nue. Cheveux boudés et frisés, relevés sur la nuque par des cordons de perles. Draperie bordée d'hermine, retenue sur l'épaule droite par un bijou de forme rhomboïdale. Module: 63 mm.(')
Revers (fig. 49): nec A sinit a esse A feros. Une figure de femme, vêtue à l'antique, personnifiant la reine, tenant un javelot de la main droite, conduit en laisse quatre lions. Sous la plinthe: s-D*G (Soli Deo Gloria). W
Les exemplaires coulés de cette médaille sont signés Soldanus ou M. Soldanus au droit et m. s. f. au revers. Les exemplaires frappés sont signés g F au droit, au milieu de la chevelure. Le g se trouve dans la boucle derrière le premier cordon de perles, et I'f immédiatement au dessous du dernier cordon. Il n'y a donc aucun doute que cette magnifique tête a été modelée par Soldani, et que c'est Guglielmada qui en a gravé le coin. Il me semble
(1) Ce droit se trouve aussi coulé avec le revers possis nihil (fig. 51) et avec les quatre revers de la série Gloria Deo. Il se trouve frappé avec les revers mi NmiL (fig. 41), POSsis nihil (fig. 51),
FORTIS ET FELIX (fig. 6o), NEC FALSO (fig. 62) Ct NE MI BISOGNA (fig. 69).
(2) Le revers nec sinit esse feros a encore été frappé avec les droits figg. 40, 52, 56 et 58.
probable que cette médaille représente le premier essai de Soldani, puisqu'il commença à travailler pour la reine en 1681, et que les initiales s. g. d ont été changées en G. D (Gloria Deo) pour les médailles que l'Explication appelle les dernières.
Cette belle tête doit être regardée comme une allégorie, ou comme une personnification de Christine, plutôt que comme un portrait. Quant au type du revers, nous apprenons par une liste de revers dressée pour la reine que la jeune nymphe qui conduit les lions, est aussi une personnification de Christine. '^'^ Mais que veulent dire les lions et la légende? Celle-ci est empruntée à Ovide:
Adde quod ingemias didicisse féliciter artes Emollidt mores, nec sinit esse ferosS^^
(Ajoutez que l'étude des lettres adoucit les mœurs et en prévient la rudesse).
Il a été donné plusieurs explications de ce revers, dont quelques-unes assez bizarres, comme l'étaient celles de la MAKEAQS. On a même voulu y voir une allusion aux relations de Christine avec les quatre Etats de la diète suédoise! Une des plus connues est celle donnée par J. G. von Meiern:
(1) «La Regina in habito di Ninfa succincta che frena et ac carezza quatro Leoni » (Rovesci di medaglioni, Archives Azzolino).
(2) Pontiqjies, lib. II, epist. IX, vv. 44-45.
(3) Cf. ibidem, lib. I, epist. VI, vv. 7-8:
Artibus ingenuis quaruni tibi maxima cura est Pectora mollescunt, asperitasque fugit.
NEC SINIT ESSE FEROS
Pl. XT.
MASSIMILIANO SOLDANI BENZI
Fig, 46. Fig. 47.
Médaille d' A. Selvi (1715).
NEC SINIT ESSE FEROS 89
Les lions symbolisent - écrit-iH'^ - les quatre tempéraments: sanguin, cholérique, mélancolique et phlegmatique, qui sont retenus et guidés par une âme devenue maîtresse d'elle-même et libre par les études de la sagesse et par la victoire sur soi-même.
Il faut ajouter que Meiern avait sous les yeux une médaille hybride ayant pour droit, au lieu du buste de Christine, le revers Victoria maxima (fig. 66)."' Mais pourquoi ne pas nous en tenir tout simplement à la pensée d'Ovide? Elle sied admirablement à une reine protectrice des lettres et des arts.
Dans l'iconologie classique, les lions traînant un char appartiennent à Cybèle et à Bacchus, mais dans l'art officiel moderne la figure féminine conduisant quatre lions est devenue un type assez fréquent. Un exemple bien connu est fourni par le groupe colossal de la Victoire sur l'arc-de-triomphe de la Ludwigstrasse à Munich. Le type a aussi été fort apprécié pour les dessus de pendule. Et pourquoi le revers de Christine ne redeviendrait-il pas de mode pour les médailles? On ne saurait rien trouver de mieux, ce me semble, pour un président du conseil aux prises avec un Bloc, un préfet de police maîtrisant des apaches, un diplomate faisant œuvre de pénétration pacifique etc. etc. Habent sua fata leones. Et qu'on ne rougisse pas de s'approprier l'idée d'autrui! On l'a toujours fait pour les médailles, comme pour bien d'autres
(1) Ada pacis Westphaliensis publica, Hanovre, 1735, tome V, ' préface.
(2) Reproduite op. cit. p. i.
De Bildt. 12
choses. Christine et Soldani en ont d'ailleurs donné l'exemple, car ce revers a été copié par eux - il faut bien que je l'avoue - d'après une médaille de Cornelio Bentivoglio par Pastorino da Siena (1557).^'^
L'emploi de la devise Soli Deo gloria était fréquent aux xvi* et xvii" siècles, surtout dans le Nord protestant. C'est p. ex. la légende d'une monnaie de quatre marks que Frédéric III de Danemark fit frapper en 1659 en souvenir d'avoir repoussé l'assaut des Suédois contre Copenhague. "^^^ On la trouve aussi quelquefois inscrite sur des édifices, tant publics que privés. ^'^ Dans le monde catholique on lui préféra souvent les lettres g-d (Gloria Deo) pour ne pas paraître vouloir exclure la S. Vierge et les saints de leur part de gloire.
(1) V. Heiss, Médaillcurs de la Renaissance, Florence, Paris, 1892, vol. II, pl. VIII, 2.
(2) Elle figure aussi sur le revers d'une médaille de l'archiduc Ernest d'Autriche par Antonio Abondio (1586).
(3) Ainsi elle se trouve gravée, avec la date 21 mai 1649, sur une pierre murée dans la façade d'une maison bâtie à Morlanda, en Suède, par mes ancêtres Daniel Bildt et Dorothea Bielke, son épouse. L'inscription, dont s. D. g. fait partie, fut copiée, en 1887, par S. M. Oscar II pour mon père.
Pl. Xll