‹ Les médaillonsChapitre 10 sur 53 · A CHARLES DE POMAIROLS · texte numérisé non relu

A CHARLES DE POMAIROLS

Toutes les fois qu'une de vous, Dupe de la pire chimère, O vierges, fait pleurer sa mère Et la quitte pour un époux,

Pour peu qu'elle me soit connue, Qu'elle m'ait plu, fût-ce un moment, Et qu'elle m'ait tendu gaîment, Un soir, sa main souple et menue,

Malgré moi, d'un regret obscur Mon âme en secret est saisie :

Ce n'est point de la jalousie, C'est une souffrance à coup sûr.

Et pourtant jamais auprès d'elle Je ne me sentis inquiet.

Rien d'intime ne nous liait :

Elle ne m'est point infidèle.

J'appréciais ses cheveux drus; J'avais bien vu qu'elle était rose, Que sqs yeux disaient quelque chose ; Bleus ? noirs ? je ne sais déjà plus.

Ses façons douces et gentilles Se trouvaient assez de mon goût.

Elle me plaisait, — mais c'est tout, Comme tant d'autres jeunes filles.

D'où vient donc ce chagrin subtil A penser qu'elle se marie ?

Que m'importe à moi, je vous prie ?

Et quel tort cela me fait-il ?

J'ai cette manie incurable D'aller toujours subtilisant ; Et j'éprouve ici ce qu'on sent Hélas : devant l'irréparable.

Oui, quelque chose va mourir De délicieux et de tendre Que rien ne pourra plus lui rendre Et qui ne saurait refleurir :

Cette chasteté qui s'ignore, La candeur des grands yeux distraits, Je ne sais quoi de pur, de frais Et de léger comme une aurore.

Elle sera dame et n'aura Plus de rougeur involontaire.

Ses grâces perdront leur mystère.

Sa beauté se précisera. . •

Puis les grossesses impudiques, Brutal dénouement des amours, Vont outrager ses fins contours Profaner ses flancs angéliqucs.

Sa beauté peut survivre ; mais C'en est fait, après ces épreuves, De la douceur des lignes neuves, Du charme incomplet que j'aimais.

Si le fruit mûr tente les bouches, La fleur contient plus d'inconnu.

C'en est fait du torse ingénu Et des gracilités farouches.

Je porte le deuil insensé D'une chose vague et charmante.

Qu'un bourgeois loue et complimente La vierge au bras du fiancé !

L'aube innocente qui frissonne Dans ses yeux humides et doux Hier appartenait à tous Puisqu'elle n'était à personne.

Discret et sans rompre le rang J'en jouissais autant qu'un autre, Elle était mienne, elle était vôtre :

On nous l'enlève, on me la prend !

Un garçon bien mis l*a conquise.

Et pourquoi lui, mon Dieu? pourquoi?

Bien qu'elle ne fût pas à moi, Je suis triste qu'on me l'ait prise»

Car cet inconnu m'a volé

Des chances de joie ou de peine.

Il a rétréci le domaine

Où flottait mon rêve envolé.

Je te plains, pauvre endolorie En proie à ce béotien !

Moi, je te comprendrais si bien Et je t'aimerais tant, chérie !

Toutes les fois qu'une de vous, Vierges dont j'adore la grâce, Vêt sa robe de noce, et passe Aux mains avides d'un époux,

Mon âme envieuse est saisie D'un chagrin qui n'a rien d'obscur; C'est un mal cruel, à coup sûr, Et c'est bien de la jalousie.

Au fond, nos désirs jamais las Ont soif d'infini. Plus de doutes; Jeunes filles, je vous veux toutes, Et c'est stupide, n'est-ce pas ?

Les yeux secs et la bouche close, J'étouffe dans mon cœur plaintif Un Don Juan candide et craintif Qui voudrait pleurer et qui n'ose.

Seul dans ma chambre de bohème, Sanctuaire clos aux bourgeois, Je travaillais au grand poème Qui me hante depuis deux mois.

Ses beautés n'étaient plus latentes Et commençaient à m'agréer ; Après l'angoisse des attentes, Je sentais l'orgueil de créer.

Mais hier j'ai fait la sottise D'aller « dans le monde », voilà !

Une bande, une bande exquise De jeunes filles était là.

Toutes avaient cette ignorance, Toutes ce regard pâle ou noir, Toutes cette molle attirance Qui nous fait mal sans le savoir.

Près des vierges mystérieuses Je ne suis jamais rassuré :

Car à leurs grâces sinueuses Je#sais qu'un jour je me prendrai,

Que je serai par l'une d'elles Heureux un jour ou malheureux, Que deux petites mains, — lesquelles ?

Tiennent mon sort aventureux.

Or ces peurs, ces désirs, ces doutes Déséquilibrent un penseur.

Ce soir là je les aimais toutes, Je leur parlais avec douceur :

ODOR DI FEMIN'A 4$

Et c'était une causerie Adorable et vide, où parfois Le rire en claire sonnerie Couvrait le murmure des voix.

Rougeurs d'aube, blancheurs de cygnes Baignaient mes yeux ; et l'ondoiement Des belles formes curvilignes M'enlaçait invisiblement.

Hostiles aux fjrm:s pjns'es, Des langueurs filtraient sous les cils.

Au froufrou des robes fro'.Lsées J'oubliais les ryt'.imej virils.

Au souffle des jeunes poitrines Inquiètes sous le corset, Au charme des voix féminines Mon faible cœur s'amollissait.

Et le parfum des chevelures, Subtil, à l'air tiède mêlé, Endormait les rimes futures Aux coins de mon cerveau fêlé..,

Hélas f quand je repris ma tâche, Je rongeai mes ongles en vain.

J'étais à méditer plus lâche Qu'un ivrogne cuvant son vin.

Un amour m'est venu, farouche Et qui n'a point où se poser ; Et, sans savoir sur quelle bouche, J.'ai soif et j'ai faim du baiser.

Mon œuvre, avec foi commencée, Je ne puis plus la ressaisir.

Voilà que sombre ma pensée Sous les brumes de mon désir.

L'éternel féminin m'assiège...

Ce désir obscur et pressant, Sans but et sans frein, ne pourrais-je Le maîtriser en le fixant ?

C'est une bizarre infortune D'aimer vingt filles ; et je vais

Tout simplement en aimer une, Rien qu'une, pour avoir la paix !

J'ignore le son de sa voix.

Lorsque sa mère la promène, Je la rencontre une ou deux fois, Deux fois au plus, chaque semaine.

C'est assez pour entretenir Le pur foyer de ma tendresse Et redorer le souvenir De ma chimérique maîtresse.

Cette fille est un canevas Où, déroulant sa broderie Aux dessins fiers et délicats, Court ma splendide rêverie.

Elle me fournit le motif; Et j'enroule à ses mélodies, Comme un virtuose inventif, Mes variations hardies.

Seul, loin du vulgaire importun, Je la respire fraîche éclose, Sans trop savoir si le parfum Vient de mon âme ou de la rose.

J'aime à la voir s'épanouir, Fin calice aux odeurs divines ; Mais, ne voulant pas la cueillir, Je ne connais pas ses épines.

Je suis un platonicien,

Un rêveur adorant son rêve.

Du monde ingrat je ne crains rien

Je n'ai pas peur qu'il me l'enlève.

Qu'elle soit tout ce qu'il lui plaît, Bonne ou méchante, sage ou folle :

Je veux l'ignorer : elle n'est Pour moi qu'un gracieux symbole.

Je lui demande seulement De vivre, d'être jeune et belle.

Egoïste et commode amant, Je l'aime pour moi, non pour elle.

Je l'aime en naïf épris d'art, Comme on aime la Vierge au voile, Une sonate de Mozart, Et comme l'on aime une étoile...

Eh bien, non, non ! mille fois non !

Je ne suis pas cet imbécile !...

Sur des nuages de limon Rêve ce soir Phébé tranquille.

Le flot alangui vient conter Sa tristesse amère à la dune; L'Océan semble palpiter Sous l'œil de sa blonde, la lune.

48 , Cristallisation

Et des jardins de Frascati La brise m'apporte, amollie, Un couplet de Donizetti D'une ardente mélancolie.

Puissant et doux, tendre et vainqueur, Cet air achève ma défaite.

Je sens descendre dans mon cœur Mon pédantesque amour de tête.

Aimer de loin tient le cœur frais :

Mieux vaut brûler, quitte à s'éteindre ; Et je voudrais l'aimer de près, Dût mon pauvre Idéal s'en plaindre.

Cet astre est doux à voir briller, Mais je suis sot quand il se voile ; Et, dût ma patte s'y griller, Je voudrais décrocher l'étoile !

Celle qui m'a, l'an passé, D'un trait si soudain blessé, Œil brûlant et cœur glacé,

Blanche et fière, La méchante au teint de lait Dont la cruauté me plaît.

Sachez, mes amis, qu'elle est

Couturière,

Ce qu'elle coud, ce n'est pas Mérinos, faille ou lampas, Tartalane, jaconas,

Mousseline ; Ce n'est pas, sachez-le bien, Le cachemire indien, Ni le crêpe aérien

De la Chine. •

Non : l'étoffe où court son fil Est un tissu plus subtil, Plus léger, si fin soit-il,

Que le tulle ; Plus clair que n'est au printemps Ton aile couleur du temps, Fleur vivante des étangs,

Libellule !

C'est, — coulez, coulez, mes pleurs !

Une riche étoffe à fleurs, De plus suaves couleurs

Nuancée Que les tapis d'un bassa; C'est, — l'Orient ne tissa Jamais rien d'égal à ça, —

Ma pensée.

Elle allait je ne sais où D'un essor bizarre et fou, Chiffon de l'azur, joujou

De la brise, Frôlée au coin d'un hallier D'un vol d'oiseau printanier, A des branches d'églantier

Parfois prise.

Ce beau tissu non pareil, Transparent, doux et vermeil, Que le grand peintre Soleil

Enlumine, Un matin passa trop près De ton museau jeune et frais, Vierge aux perfides attraits ,

O gamine!

Et de ses plis importuns Effleura tes cheveux bruns Et ta nuque de parfums

Imprégnée...

Or, ce beau tissu sans prix, Fait de mes pensers fleuris, La féroce enfant l'a pris

A poignée.

Puis elle l'a chiffonné,

Tripoté, pelotonné,

Et durement bouchonné,

Je vous jure !

Puis l'ayant ainsi reçu, A sa robe elle a cousu Le mol et brillant tissu

Pour doublure,

Elle eut, pour le coudre ainsi, Force aiguilles, que voici :

Les pointes de mon souci

Qu'elle irrite, Son caprice qu'avec art Elle aiguise comme un dard, Les flèches de son regard

Hypocrite...

Et si l'aiguille un moment Bronchait sous son doigt charmant, Pour la changer, brusquement

Sa menotte Dans le cœur me la plantait :

Et mon cœur, qu'ensanglantait Un cent d'aiguilles, était

Sa pelotte.

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