‹ Les médaillonsChapitre 19 sur 53 · A ROBERT DE LA VILLEHERVÉ · texte numérisé non relu

A ROBERT DE LA VILLEHERVÉ

L'étang était vert et profond.

Des herbes foisonnaient au fond,

Enchevêtrées.

L'écume des mucus pourris Donnait des tons de vert de gris

Aux eaux cuivrées.

De gros nuages dans les deux Couraient ; et des arbres très vieux

D'un vert lugubre Entouraient, tragique décor, Et, penchés, verdissaient encor

L'onde insalubre.

Au ciel couleur de sépia Soudain le soleil flamboya,

Fauve, et fît luire, Ensorcelant son sommeil lourd, Sur Tétang immobile et sourd

Un vert sourire.

Sommeillant moi-même à-demi Je suivais du lac endormi

L'étroite rive, Lorsqu'une voix du fond des eaux S'éleva parmi les roseaux,

Lente et plaintive :

« Voilà déjà bien des hivers...

Hélas ! hélas ! ils étaient verts

Les yeux de celle Qui m'enjôla, qui m'enchaîna, Aussi glaucôpis qu'Athana,

Mais]nonpucellc...

Verte était la table de jeu Où je vendis mon âme au dieu

De la bouillotte, Pâlissant au bruit du râteau, Jouant un soir et mon manteau

Et ma culotte,

Pour que ma belle aux yeux de chat A ses oreilles accrochât

Des pierres vertes, Et pour qu'elle eût sur le Prado Des robes en satin vert d'eau

Et très ouvertes...

Et. lorsque je fus ruiné

Et qu'elle m'eût abandonné

Pour un Valaque, Laissant enfoncé, comme un dard, Dans mon cerveau son vert regard

Qui me détraque,

Verte, verte était la liqueur Où je voulus noyer mon cœur

Et ma détresse, Le philtre dont les âcretés Versaient à mes sens hébétés

Leur verte ivresse...

Comme l'absinthe il était vert L'étang de grands arbres couvert,

L'étang farouche Dont le flot saumâtre et plombé A gros bouillons, quand j'y tombai,

M'emplit la bouche...

Donc, — et je n'en suis pas plus beau,— Je verdis, ayant pour tombeau

Ces eaux désertes, Mon corps, dans un lent avatar, S'affaisse et décroît, mangé par

Des bêtes vertes...

Et c'est pourquoi, moi le noyé Qui me sens verdir, oublié

Dans cette eau rance, Je ne puis songer sans douleur Qu'on nomme le vert la couleur

De l'espérance... »

(chanson)

Qui ne la connaissait, hélas!

Aux bons endroits du « Boule-Miche » ! Mon Dieu ! comme elle parlait gras Et buvait sec, la pauvre biche !

O Nini, N, i, ni, C'est fini.

Elle n'avait jamais un sou ; Elle était franche et très facile.

On l'appelait Nini-Voyou.

« Encore une étoile qui file ! »

Elle avait des chats dans la voix, Elle était pâle, elle était blonde.

Elle avait deux grands yeux grivois Et culottés tout à la ronde.

Hélas ! ayant trop chahuté, Elle détraqua sa machine, Et naguère à la Charité Elle mourut de la poitrine.

Alors pour l'enterrer on fît Une collecte funéraire.

Plus d'un, ayant connu son lit, Trouva bien de payer sa bière.

A l'église on vous la porta

Ni plus ni moins qu'une chrétienne.

Un jeune curé lui chanta

Mainte oraison et mainte antienne.

Des garçons de cafés, en deuil, Relevaient la lugubre fête, Des houris suivaient le cercueil Le curé faisait une tête!...

Un drap virginal aux plis blancs Couvrait le corps de l'hétaïre.

O Nini, dans tout autre temps Comme cela t'aurait fait rire!...

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