‹ Les médaillonsChapitre 49 sur 53 · A JULES LAGNEAU · texte numérisé non relu

A JULES LAGNEAU

Je viens, pour m' égayer, de relire Candide,

Et je me sens, ma foi, triste comme la mort.

C'est léger, c'est charmant; c'est hideux, c'est sordide:

Comme on dit aujourd'hui, c'est fort, — mais c'est trop fort!

O grotesques enfants de l'Ironie humaine,

Mornes souffre-douleurs du féroce Destin,

Fous, je vous dis adieu le cœur serré de peine,

Jean qui rit, Jean qui pleure, — ô Pangloss ! ô Martin !

iSo CANDIDE

Je sens en moi, — • quittant la belle Cunégonde Qui, violée autant qu'on peut l'être ici-bas, Effeuilla sa pudeur dans l'un et l'autre Monde, Sourdre un rire lugubre et qui n'aboutit pas.

Et ce pauvre Candide, est-il assez à plaindre, Cet étonnant garçon simple comme les rieurs, Niais qui, ne sachant ni soupçonner, ni feindre, S'aventure en riant dans l'antre des voleurs !

Cœur sensible, telle est sa sombre destinée Qu'il occit, accusant le Sort provocateur, (Dure nécessité pour une âme bien née), Un bon père, un vieux juif, un grand Inquisiteur!

Et s'il retrouve, au bout de ses vicissitudes, Sa Dame qu'il laissa belle comme le jour, Cunégonde a servi sous tant de latitudes Que ses appas usés feraient vomir l'amour.

Et la vieille sans fesse, et qui naquit d'un pape, De corsaires en Turcs pauvre corps ballotté ! Et Pâquette à Pangloss ouvrant sa chausse-trappe, Corolle où gît le ver d'Amérique importé !

Et Pococuranté qui raille et qui censure, Tranchant comme un scalpel et froid comme un tombeau, Et qui, n aimant plus l'art, croit aimer la nature, Grand homme dégoûté de tout, même du beau !

Fléaux, peste, naufrage et tremblement de terre, Tous les hideux aspects que peut prendre la Mort ; La vie empoisonnée en sa source ; la guerre, La nature mauvaise et l'homme pire encor ;

Cadavres éventrés sur les champs de batailles, Atroce oppression des nègres par les blancs, Festins des noirs mangeant les blancs par représailles, Filles pleurant d'amour sur des orang-outangs ;

Bûchers alimentés de graisses hérétiques Et flambant pour ta gloire, ô sainte Trinité ! Jésuites, argousins, cagots, filles publiques Partout luxure et vol, mensonge et vanité ;

Thème où de Bossuet tonnerait l'éloquence, Les six rois détrônés venus au Carnaval ; Caprices monstrueux du grand sphinx Providence Frappant bons et méchants d'un assommoir brutal

Rien ne manque au tableau ! — Tu le fis, vieux Voltaire, A souhait pour l'horreur et de l'âme et des yeux, Mais en homme de goût, d'une plume légère Qui court, sans appuyer, dans son chemin fangeux.

L'œil vide, et contemplant ces misères profondes, « Tout est bien, dit Pangloss, et Leibnitz a raison. Oui, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.» O le cruel refrain à la triste chanson !

Hélas ! est- il donc vrai? La vie est ainsi faite ? Et l'homme, vil jouet de la fatalité, Méchant ou malheureux quoi qu'il fasse^ ô poète, Doit souffrir sans espoir sous un ciel sans bonté ?

Quoi ! le monde est ainsi? Soucieux, j'interroge... Donc, Candide, ta vie est notre histoire ? Donc De chaque illusion le Destin nous déloge, Comme toi du château de Von Thunder ten tronckh?

Est-il vrai qu'il n'est pas de sagesse meilleure Que de s'envelopper de calme et de dédain, De s'attendre toujours à tout, de prendre l'heure En patience, et puis d'arroser son jardin ?

Je ne sais : je connais mal les hommes mes frères. Tu peignis, j'y consens, d'un trait impartial Ton pandémonium des terrestres misères ; Je crois en ta justice, ô railleur infernal !

Et même, en ces tableaux gouailleurs et funèbres, Parfois, je crois sentir un courroux généreux Contre le laid, le faux, le mal et les ténèbres, Contre tout ce qui fait les hommes malheureux.

Mais souvent on dirait que, témoin sans franchise, Scrutant cet univers de ton œil dur et fin, Tu ne voulus y voir que honte et que sottise Pour t'arroger le droit de le railler sans fin.

Quoi ! pas un mouvement du cœur ! pas une larme ! Ce rire qui fait mal, est-ce donc qu'il te plaît? L'ironie éternelle a-t-elle tant de charme ? Es-tu donc si content que ce monde soit laid ? —

Heureux qui sur le mal se penche, et souffre, et pleure !

Car la compassion refleurit en vertus ;

Et sur l'humanité, pour la rendre meilleure,

Nos pleurs n'ont qu'à tomber, n'étant jamais perdus.

Ai-je trop écouté d'enfantines alarmes ? Le rire est généreux, ô roi des grands moqueurs, Quand c'est le mal qui tremble à ses éclats vainqueurs, A son bruit de clairon plus puissant que les armes.

Pleurer est dangereux, et plaindre a trop de charmes. Pour penser, pour agir, en dépit des douleurs, Il faut voir clair, — et l'œil s'obscurcit dans les pleurs ; Le cœur doit être ferme, — et mollit dans les larmes.

Le vrai sage peut rire et ne sait pas pleurer, Préférant, front pensif et qu'on voit s'azurer, La science féconde à la pitié stérile.

Aristote songeant, Platon fondant ses Lois, Marc-Aurèle, Epictète ont l'œil sec et tranquille, — Et Christ, l'Homme d'amour, ne pleura qu'une fois.

DOUBLE BALLADE l8$

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