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XI

Les statuts de la Faculté eu 1281 et le concile d'Avi^^uon en 1337 s'étaient élevés contre Fin^érence des apothicaires et des herbiers « apotliecaiii vel herbarii » dans Fart médical. Ils avaient interdit à ces derniers de visiter aucun malade, même de fournir aucun remède altérant ou laxatif sans ordonnance de médecin^. Nous n'envoyons pas moins Perronnelle Fherbière aj)pelée en consultation^, de Paris à Gonflans, parla comtesse Mahaut d'Artois ■\ La corporation, si bien soutenue, empiète de plus en plus sur le domaine des médecins. Au quatorzième siècle, les herbiers ne se bornent pas à débiter des simples, une ordonnance d'août 1353 leur reconnaît le droit de préparer des emplâtres et des clystères ; on leur demande seulement d'administrer ceux-ci « bien et loyaument, » et d'avoir toujours dans leur olficine du 't sucre bon et convenable '^. » Ils restaient d'ailleurs sous la dépendance de la

n° 1635, f° 80. — Une pièce du même genre, mais tout en prose, a été publiée par M. Achille Jubinal dans ses additions aux Oliuvres de Rutebeuf, édit. elzévir., t. III, p. 182.

^ Voy. Gbomel, p. 128 et suiv.

- Année 1319.

•^ J.-M. Piicliard, Mahaut, comtesse cV Artou, 1887, in-S", p. 155.

^ Dans Fontanon, Edits et ordonnances royaux, t. IV, p. 459.

LKS MKDKCKNS. 27

Faculté, puisque, avant d'exercer, ils devaient prêter serment entre les mains du doyen '.

Les médecins avaient encore bien d'autres rivaux. Les femmes d'abord, que les romans du moyen â^je se plaisent à nous montrer tantôt au cbevet des malades, tantôt cueillant des simples dont la vertu ranimait le cbcvalier blessé. Naturellement, aussitôt que celui-ci avait recouvré l'usa^je de la parole, il s'empressait d'adresser une déclaration à la gente damoiselle qui l'avait si bien soigné. C'était tout à fait charmant.

On attribuait aussi un pouvoir spécial aux convers j c'est-à-dire aux gens, hommes et femmes, qui avaient abjuré le mahométisme ou le judaïsme pour embrasser la religion chrétienne : « Entra leenz une converse, qui juifve avoit esté , laquelle venoit visiter la dame pour lui donner remeide et garison d'aucune maladie, laquelle converse se cognoissoit au signe des mains et du visage'^. »

Les étudiants , même avant d'avoir passé le baccalauréat, imitaient déjà leurs maîtres, faisaient des visites et prescrivaient des médi-

' Yov. Chomel, p. 137.

- Chronique de Du Guesclin, édit. Claude Ménard, 1618, in-V, p. 5.

28 LA VI K PIUVKK D'A UT li K FO I S.

cameiits. Une ordonnance cle décembre 1352 ' interdit à tous ces « ignorants "^ » d'administrer aucune médecine altérante ou laxative, des pilules ou des clystères ^.

Mais la concurrence la plus redoutable que rencontraient les médecins était celle des prêtres et des moines. Appelés auprès des malades, ils se laissaient emporter par leur amour du prochain, et malgré les sentences ecclésiastiques, soignaient le corps en même temps que l'àme. L'Église avait fini par craindre que l'étude de la médecine et du droit civil ne nuisit à celle de la théologie, et tout en tolérant, comme on l'a vu, d'éclatantes excej:tions, elle défendit les premières au clergé. Le concile de Montpellier en 1162 ^, celui de Tours en 1163% celui de Paris en 1212 %pro-

' Dans les Ordonnances royales, t. II, p. 609.

2 « Mulieres et vetulc, et conversi, et rustici, nonnulli apothecarii, et lierbarii quamplures , insiiper scliolares in inetlicine Facultate nonduin docti... ifjnari scienlie medicine, ignorantesque complexiones lioiniimin... »

^ « Medicinani alterativam , inedicinainque laxativam, pilulas, clisteria qualiacumque ininistrare. "

* « Ne quis monachus vel canonicus, aut allus religlosus adsaîcxilares leges vel pliysicain legendas accédât. » Art. XII. Dans Labbe et Cossart, Sacrosancta concilia, t. X, col. 1410.

^ « Statuimus ut nullus, post votuin i-eligionis, ad physicani legesve mundanas legendas pennittatur exire. » Art. VIII. Dans Labbe et Cossart, t. X, col. 1421.

" « De claustris suis exire non fonnident ut jurisprudentiae

liibcrent cette alliance du sacré et du profane. Dans leurs statuts de 1243, les dominicains s'interdisent de lire aucun livre de médecine et d'écrire sur les curiosités de la nature ^ Cette sévérité se relâcha un peu dans la suite. Le concile de Latran en 1215 vise seulement les opérations chirurgicales ^, sans doute par application du principe que l'Église a horreur du sang , Ecclesia ahhorret a sanguine. Il est vrai que les querelles religieuses n'en firent pas moins couler des torrents, jusqu'au jour où elles cédèrent ce privilège aux querelles politiques.

Le concile de Béziers en 1246 déclara excommuniés les chrétiens qui se laisseraient soigner par des juifs '^, car l'exercice de la médecine était permis à ces réprouvés. Une ordonnance du 27 décembre 1362 se borne à leur défendre « de eulx entremettre des sciences de phisique ne de sirreurgerie » avant d'avoir

et medicinae dant opcrain. » Art. XX. Dans Labbe et Cossart, t. XI, col. 69.

^ « Fratres non studeant in libiis plivsicis , nec etiani scripta curiosa faciant. « E. Martène, Thésaurus anecdotorum, édit. de 1717, t. IV, p. 1685.

- Article XIX. Dans Labbe et Cossart, t. XI, col. 172.

^ " Excoinniunicentur cliristiani qui in infirmitate positi, causa medicinae se conmiittunt curœ judaeorum. » Art. XLIII. Dans Labbe et Cossart, t. XI, col. 686.

30 LA YIi: PRIVEE D'A L TREFOI S.

été examinés a par maistres ou autres crestiens expers esdites sciences '. »

Orthodoxes ou non , les médecins ne devaient pas faire plus de trois visites à un malade qui aurait négligé de se confesser depuis le commencement de ses souffrances. Ainsi l'avait ordonné le concile deTortose en 1429^. Le concile de Paris, tenu la même année, leur enjoignit de recommander cette salutaire pratique à chaque client avant de lui ordonner aucun remède ^ , défense renouvelée du concile de Latran '^ .

Origine de la Faculté Je niéJecine. — Les écoles du cloître îSotre-Daiiie. — Paris, foyer intellectuel de l'Europe, — Division de l'Université en Facultés. — La Faculté de médecine, son sceau d'argent, ses premiers statuts, ses réunions solennelles. — L'école s'agrandit. — La

* Ordonnances royales, t. III, p. 603.

" « Ut nullum infirmum ultra tertiain viceiu visitare praesumant, de qvio non sciant quod in illa aegriludine salutare pœnitenliœ sacramentum susceperint. " Article XX. Dans Labbe et Gossart, t. XII, col. 438.

^ « Non debeant infirmis corporalem medicinam exhibere, nisi prius exliortalione facta per eos quod sua pcccata conKteantur. » Article XXIX. Dans Labbe et Gossart, t. XI, col. 401.

"^ Voy. Labbe et Gossart, t. XI, col. 173.

LES MKDIXINS. 31

rue de la lîiiclicric et la rue îles Rats. — Prêt d'un volume à Louis XI. — Indépendance des Facultés. — Nouvelles constructions. — Frais d'études. — Inscriptions des étudiants. — lielations familières entre maîtres et élèves. — Costume des professeurs. — Le doyen, comment il était élu, ses fonctions, jetons qu'il fait frapper. — Les bedeaux et leurs masses. — Le baccalauréat, la licence, la maîtrise, la régence. — Piedevances, épices, bourses, repas.

La médecine figurait parmi les cours faits dans les vieilles écoles du cloître Notre-Dame. Les leçons se donnaient, dit Riolan ' , et en une maison où il y avoit eu des estuves, entre l'Hostel-Dieu et la maison de l'évéque. v Nous savons, en outre, que beaucoup de maîtres professaient soit chez eux, soit dans des salles louées à des propriétaires de la Cité ; c'était dans la propre chambre du doyen qu'avaient lieu le plus souvent les examens.

La parole éloquente d'Anselme, de Guillaume de Ghampeaux et surtout d'Abélard fit de Paris, au douzième siècle, le foyer intellectuel de l'Europe. Le cloitre de Notre-Dame et même la Cité ne purent bientôt plus suffire aux nombreux étudiants qui accouraient, non seulement des pays voisins, mais encore de

^ Curieuses rechej'ches sur les écoles en médecine^ p. 9t. — « Au-dessous de la tour qui est à main droite, » dit l'abbé Lebeuf, Histoire du diocèse de Paris, t. I, p. 15.

32 LA VIE PllIVÉE D'AUTREFOIS.

l'Italie, de l'Angleterre, de l'Allemagne, de la Suède, du Danemark, etc. Les uns envahirent le plateau de Sainte-Geneviève, les autres allèrent chercher des logements sur le bord de la Seine, autour du petit prieuré de Saint-Yictor.

Une organisation nouvelle répondit promptement à ces besoins nouveaux. Vers 1213 ', le personnel enseignant de l'Université s'était groupé par spécialités et avait ainsi constitué trois Facultés, celles de théologie, de décret ou de droit, et des arts. La première fut bientôt représentée par la Sorbonne, la deuxième s'installa on ne sait où, et la troisième ouvrit ses cours dans la rue du Fouarre, voie sombre et humide située aux environs de la place Maubert.

La Faculté des arts comprenait la médecine, qui déjà tendait cependant à former une Faculté distincte. Dès le milieu du siècle, elle commence à avoir ses statuts, ses registres particuliers, et même son sceau d'argent, dont l'achat fut résolu sous le décanat de Jean de Roset : " quod sigillum fiet de argento, ad majorem confîrmationem, »

' Voy. Denifle et Châtelain, Chartalatium Uniuersilatis: Parisiensis, t. I, p. 75.

LKS MKDKCINS. 33

disent les statuts de 121 A. Un article des statuts de 1350 est ainsi conçu : « Lorsqu'on ira prendre le grand sceau qui est dans le coffre, il faudra au moins quatre maîtres. « En 1762, ce coffre existait encore, ainsi que les quatre clefs nécessaires pour l'ouvrir K Le premier sceau de la Faculté représentait une femme

assise sur un siège élevé ; comme on le voit ici, elle tient dans la main droite un livre, et dans la main gauche un bouquet de plantes médicinales. Quatre personnages , assis audessous d'elle, semblent l'écouter avec attention.

* Ghomel, p. 160.

34 LA VI K PU IV Kl-: I) AUTIIKTOIS.

Les réunions solennelles de la Faculté se tenaient tantôt au couvent des Mathurins dans une salle du Chapitre *, tantôt à rc(jlise Notre-Dame, autour d'un des grands bénitiers de pierre placés au pied des tours : « in ecclesia parisiensi, supra cuppam, v dit Héméré^.

En 1369, Fécole de médecine, devenue un peu plus nombreuse et un peu moins pauvre, songea à se procurer un local spécial, distinct de celui qu'elle occupait en commun dans la rue du Fouarre avec la Faculté des arts. Elle acheta, le 24 mai, une petite maison située tout près de là, à l'angle de la rue de la Bucherie et de celle des Rats ^. L'affluence croissante des élèves la rendit bientôt insuFfisante; mais il fut longtemps impossible, faute d'argent, d'en acquérir une autre. Enfin, le jeudi 26 novembre 1454, Jacques Despars '^, chanoine de Paris et médecin de Charles VII, convoqua la Faculté « autour de l'un des grands benoistiers, » pour aviser aux moyens de créer à l'école un logis plus convenable. Il lui offrait dans cette intention trois cents écus

' « In capitiilo Sanctl Matliurini, ut inoris est, " disent les Commentaires, t. I, p. 1.

" De academia pai-isiensi, p. 50.

" Devenue en 1826 rue de l'Uôtel-Colbert.

''' Joannes de Partibus.

d'or, la meilleure partie de ses livres el même des meubles '. Les négociations avec les propriétaires voisins traînèrent en lon.^jueur, et c'est seulement au mois de mars 1469 que la Faculté put s'agrandir par l'acquisition de deux vieilles maisons sises rue de la Bùclierie. Pour les reconstruire, les fonds manquaient, et l'on ne savait trop comment s'en procurer. Mais, sur ces entrefaites, le président de la Cour des comptes, Jean de la Driesche, vint trouver le doyen Jean Loiseau^. Il se présentait au nom du roi Louis XL Celui-ci, toujours tremblant pour sa vie, s'intéressait fort à la médecine, et il désirait se procurer les œuvres du médecin arabe Rhasès. Comme on ne connaissait alors d'autre manuscrit complet de cet ouvrage que celui qui était conservé à la bibliothèque de l'école, le roi en sollicitait le prêt, et résolu à en faire « tirer copie, » il s'engageait à le restituer aussitôt après. Grave affaire ! La Faculté se réunit en assemblée solennelle, et la discussion fut longue. Les maîtres finirent par décider qu'ils ne prêteraient les deux petits

' « Offerebat 300 scuta aurei, magnam partem suoruni meliorutn liijrorum et plura ustensilia. » Synopsis i^ei'um memoi-abilimn, î° ^Q.

^ Joannes Avis.

volumes que sous l)oune caution , savoir : douze marcs de vaisselle d'ar(]ent déposés à la Faculté, et un billet de cent écus d'or qu'un riche bourgeois nommé Malingre consentit à souscrire pour le roi. Une fois ces gages fournis, les deux volumes furent remis au président de la Driesche, avec la lettre suivante, que la Faculté prit soin de transcrire sur ses registres, où je la copie :

Nostre souuerain seigneur, tant et si Iresluunblemeiit que plus pouoiis, nous nous recomandons avoslre bonne grâce. Et vous plaise scauoir, nostre souuerain seigueui-, que le président des comptes maistre Jelian de la Driesclie nous a dit que liiy auez rescript quil ' vous enuoyast ïotum Gontinens Rasis pour le faire escrire. Et pour ce qu'il nen a point, sachant que nous en auons vng, nous a requis que hij voulsissions baillier.

Sire, combien que tous jours auons garde tresprecieusement ledit liure, car cest le plus beau et le plus siugulier joyau de nostre faculté, et ne treuue len guerez de tel : neantmoins nous qui de tout nostre cueur desirons vous complaire et acomplir ce quil vous est agréable, comme tenuz sommes, auons délivre audit président ledit liure pour le faire escrire; moyennant certain gaige de vais-

' Je reproduis cette lettre sans rien changer à l'ortliograplie. Sur l'origine des accents et des apostrophes, voy. Écoles et collèges, p. 126.

LES MKDKCINS. 37

selle cîargent et antre caution qnil nous a baillée en seiirete de le nous rendre, ainsy que selon les estatiiz de nostre dite faculté faire se doit, les quelz auons tous jurez aux sainctes euuangiles de Dieu {garder et obseruer : ne autrement ne les pouons auoir pour noz propres affaires.

Sire, a lonneur et louenge de vous, et a lacroissement de laditte faculté de medicine, nous auons [;rant désir faire unes escolles et une tresbelle librairie ', pour exaulser et esleuer la science de medicine en ceste vostre ville de Paris plus que oncques mais, comme par ledit président, auquel auons communique ceste matière, se votre plaisir est, serez aduerti plus au long\ A quov et pour les acomplir, auons besoing et mestier de votre tresbenigne grâce. Si vous suplions, Sire, que icelle vous plaist nous impartir, et a tous jours nous continuerons prier Dieu pour vous et la Vierge Marie, afin quelle vous doint santé, bonne vie et longue, auec vrav accomplissement de voz treshaulx et tresnobles désirs.

Escript en vostre bonne ville de Paris, le XXIX* jour de nouernbre.

Vos tresliumbles et tresobeissans subiectz et seruiteurs, les doyen, docteurs et maistres regens de la faculté de medicine en luniuersile de Paris.

Au Koy, nostre souuerain seigneur^.

Cette lettre prouve de quelle indépendance

^ Bibliothèque.

- Commentaria Facilitât is medicinœ Parisiensis, t. II, f« 297.

jouissait alors TUniversité vis-à-vis du roi, même vis-à-vis d'un despote tel que Louis XI ' . Il est curieux de constater que, pour faire sortir aujourd'hui d'une bibliothèque universitaire un volume précieux, il suffirait d'un arrêté pris par le ministre de l'Instruction publique, puisque tous les volumes qu'elle renferme sont propriété de l'État. Et la restitution n'en serait nullement garantie, puisqu'il suffirait d'un nouvel arrêté pour attribuer le volume à un autre établissement. On me répondra que, de nos jours, les Facultés sont entretenues par l'État, tandis qu'autrefois elles devaient pourvoir elJes-mêmes à toutes leurs dépenses. Ceci n'est vrai qu'en apparence. L'État entretient les Facultés, je le veux bien, mais pour une large part avec leur argent, puisqu'il commence par toucher leurs revenus. Il n'est pas exact non plus de dire que le moyen âge ne leur fournissait aucun secours pécuniaire, puisque parmi les nom-

^ Cent vingt-cinq ans plus tard, en 1636, à la suite de la prise du Catelet et de Gorbie par les Espagnols, échecs qui jetèrent l'effroi dans Paris, Louis XIII ayant fait appel au Parlement et aux autres grandes compagnies, la Faculté de médecine consentit à lui prêter mille écus ; « ce qui a été fait, ajoute Gui Patin, avec bonne quittance qu'en a tirée noire doyen. » Lettre du 29 août 1636, t. I, p. 38.

LES MÉDEGIJ^S. 39

breiix privilèges accordés aux membres de l'Université, maîtres, élèves, etc., figm^e celui d'être exemptés de presque tous les impôts ^ La lettre écrite par la Faculté de médecine à Louis XI montre, en outre, que la royauté venait parfois au secours des établissements d'instruction, La Faculté avait profité de l'occasion pour apprendre au souverain qu'elle était très pauvre, qu'elle méditait depuis longtemps des projets d'agrandissement, et qu'une subvention serait reçue avec reconnaissance ; mais Louis XI fit la sourde oreille.

Deux mois après, le 24 janvier 1472, les œuvres de Rliasès rentraient à la bibliothèque, et l'école restituait les gages qu'elle avait exigés. Elle remerciait en même temps le président de la Driesclie de ses peines et soins, et lui rendait l'obligation notariée qu'il avait du signer en recevant les volumes^. Le temps avait sans doute manqué à Louis XI pour en obtenir une transcription complète, car huit ans après (1480), il fit encore copier, par

' Voy. Ecoles et collèges, p. 38 et suiv.

" « Gonclusum est regratiandum esse Domino prsesidi de pœnis et laboribus suuiptis per euin pro Facultate erga Majestatein, illique suam obb'gationem per notarios confectam i-eddendam esse. » T.-B. Bertrand, Annales medici inaiiuscripti, i° 331.

40 LA VIE PRIVEE D'AU TllEFOI S.

un écrivain nommé Feulole, « en neuf caycrs de parchemin plusieurs cliappitres du livre de Rasis ^'. »

C'est entre les années 1472 et 1475 que Fon commença à édifier de nouvelles constructions sur l'emplacement des maisons achetées rue de la Bûcherie. Elles n'étaient pas encore terminées en 1477, et la Faculté continuait à être fort pauvre.

Il faut dire aussi qu'elle se montrait bonne mère, aima mater, vis-:^.-vis de ses enfants. Jusqu'au quinzième siècle , c'est en général suivant la situation de fortune de chaque élève qu'elle fixe les droits qu'il devra payer pour ses frais d'études, pour le sceau des certificats'^ de bachelier, de licencié et de maître.

A dater de 1450 seulement, les étudiants durent se faire inscrire sur un registre spécial tenu par le doyen. Jusque-là, il se contentait d'indiquer leurs noms dans le compte rendu de son décanat. Nous y voyons que, de 1452 à 1457, la moyenne des étudiants inscrits était de seize par an, et que l'on recevait environ cinq bacheliers chaque année. Pour obtenir son inscription comme élève , il fallait pro-

' Voy. Douët-d'Arcq, Comptes de l'holel, p. 394. - Dlplùmes.

LKS MKDKCINS. 41

duire le certificat de maîtres es arts, qui correspondait à notre baccalauréat ^ .

Les relations entre professeurs et étudiants étaient beaucoup plus cordiales , beaucoup plus familières qu'aujourd'hui. Maîtres et élèves d'un même pays logeaient le plus souvent dans la même maison, mangeaient à la même table. Les maîtres prenaient part aux jeux, souvent aussi aux désordres de leurs élèves. Parfois, le maître répondait pour ses étudiants ou allait les réclamer à la prison du Ghâtelet. Il assistait à leurs examens. S'ils avaient besoin de quelque dispense, de quelque faveur, le maître les demandait pour eux à l'assemblée de la Faculté.

Il y avait de grandes inégalités de fortune entre les étudiants. Les uns dépensaient jusqu'à dix sous par semaine pour leur nourriture, d'autres mendiaient leur pain sans en être humiliés, car l'exemple des ordres mendiants rendait la mendicité respectable. Pour gagner de quoi vivre, des écoliers copiaient des livres, balayaient les salles de cours, se mettaient au service d'un collège, d'un professeur ou d un étudiant riche. Les maîtres donnaient à leurs

' Vov. Ecoles et collèges, p. 170.

étudiants pauvres leurs vieux habits, leurs vieilles chaussures. Eux-mêmes paraissent avoir été pendant lon(]temps fort indifférents sur le chapitre du costume; la Faculté eut beaucoup de peine à obtenir qu'ils fissent leurs leçons vêtus d'une robe de bon drap violet, qui fût présentable et qui leur appartînt. Les statuts de 1350 les obhgèrentà enseigner « in cappa rotunda, honesta, propria, non commodata, de panno bono, de brunetta violacea ^ »

Le chef de la Faculté était le doyen. On confia d'abord ces fonctions au plus ancien des maîtres régents; on décida ensuite qu'il serait choisi par eux. Les noms des docteurs Anciens^ étaient jetés dans une urne, ceux des Jeunes dans une autre. Le doyen sortant tirait trois noms de la première, deux de la seconde. Les cinq docteurs ainsi désignés se rendaient à la chapelle , où ils invoquaient l'assistance divine, puis ils nommaient, à la majorité des voix, trois candidats au décanat. Ces trois noms étaient, à leur tour, mis dans

' Hœc sunt statuta Facultads mediciiiœ Parisius... Anno Domini 1350, die 14 mensis octobris.

- Les Anciens comptaient plus, les Jeunes moins de dix années d'exercice.

une urne, et le plus âgé des électeurs tirait au sort celui du nouveau doyen, qui était aussitôt proclamé. Hu[}ues le Sage, en 1338, fut le premier doyen élu.

Aux termes des statuts de 1350, le doyen jurait de remplir fidèlement sa charge, d'assister aux réunions de l'Université et de sévir avec rigueur contre les charlatans ou empiriques. Il s'engageait, en outre, à conserver intact le livre des statuts, à rendre ses comptes dans la quinzaine qui suivrait l'expiration de son décanat , à représenter tous les objets appartenant à la Faculté , et pour lesquels d'ailleurs il était tenu de donner caution. Veut-on savoir ce que la Faculté possédait alors de plus précieux? Nous voyons Pierre Desvallées, élu doyen en 1395, déclarer solennellement qu'il a reçu de Jean Voygnon, son prédécesseur, d'abord le compte rendu de son décanat, puis un grand coffre, 'i scrinium magnum , « qui représentait sans doute la caisse de l'école, et où l'on gardait le fameux, sceau d'argent; et encore : plusieurs clefs, dont six à usage inconnu ^ ; enfin, une quinzaine de volumes, composant la bibliothèque

' « Sex alias claves, unde sint nescio. »

44 LA VIE. PinVKK D'AUTREFOIS.

de Técole, et parmi lcs([uels figuraient déjà les œuvres de Rhasès ^

A dater du dix-septième siècle , le doyen entrant en fonctions faisait frapper les méreaux ou jetons de présence que touchaient les docteurs pour leur assistance aux examens, aux messes solennelles, aux funérailles des collègues, etc. Ces jetons portaient d'un côté les insignes de la Faculté , de l'autre les armoiries du doyen. En 1652, on commença à remplacer les armes du doyen par son portrait, et les insignes de la Faculté par des devises et des emblèmes^.

Le doyen, « capiit Facultatis, vindex disciplinœ et custos legum, » était donc chargé de tout ce qui concernait l'administration de la Faculté. Elu pour deux ans, il pouvait être continué dans ses fonctions. Il était assisté par deux officiers subalternes appelés bedeaux ou appariteurs^. Ces utiles person-

' Commentaria medicinœ Facultatis, t. I, f" 2. — A. F., Recherches historiques sur la Faculté de médecine, p. 10 et 90.

~ La Bibliothèque nationale possède une collection presque complète de ces jetons ; il en existe aussi 108 à la Faculté. Yoy. A. Corlieu, Les jetons des doyens de la Faculté de médecine, 1887, in- 8".

' Dans les Commentaires , l'un est nonuiié bcdcllus, l'autre subbedellus.

LKS MKUECKNS. 43

nages avaient pour mission de proclamer les congés, les jours et les heures des leçons, de publier les décisions de la Faculté et d'en assurer l'exécution, enfin de précéder, la masse au poing, le doyen et les professeurs lors des cérémonies publiques. Ces masses, bâtons surmontés d'une tête ornée, figuraient dans les armoiries de la Faculté^. En 1448, le premier bedeau portait une masse d'argent, le second une masse de bois. Le doyen, dit Hazon, «exposa que cela n'étoit point honorable pour la Faculté. Chaque docteur s'imposa de seize sols parisis, et en 1455 on remit au deuxième bedeau une verge surmontée d'une masse d'argent. Elle étoit estimée soixante écus d'or^. »

Le premier grade conféré par la Faculté était celui de bachelier. Pour être admis à subir cet examen, il fallait justifier de trentedeux mois d'études à l'école, non compris le temps des congés et celui des vacances. Cette preuve faite, les maîtres se montraient indulgents, et il était fort rare qu'un candidat fut refusé. L'important était que tous offrissent un repas à leurs examinateurs, un écu au pre-

' A^oy. ci-dessous, p. 216.

■^ Éloge Jiistoiujue de la Faculté de médecine, p. 25.

mier bedeau et un franc au second. Néanmoins, le candidat qui se déclarait hors d'état de payer ces redevances devait être cru sur parole \ Les bacheliers continuaient à suivre les cours des professeurs , et faisaient euxmêmes des leçons. Ils se bornaient, d'ailleurs, à lire les quelques ouvrages adoptés par la Faculté. Comme on l'a vu plus haut, les livres étaient alors d'une extrême rareté; on rendait donc (jrand service aux élèves en leur dictant les œuvres des maîtres, ou tout au moins en leur permettant d'en faire une rédaction abrégée. C'est là le caractère distinctif de l'enseignement au moyen âge. Le professeur n'enseignait pas suivant une méthode créée ou choisie par lui; la leçon se composait d'une lecture ou d'une dictée, accompagnée d'un commentaire ou glose improvisée. Aussi ne disait-on pas faire un cours de médecine, mais lire un livre de médecine, ni suivre un cours, mais entendre un livre , « légère , audire librum. ii Légère employé seul avait le sens de professer, enseigner^; Jean de Jandun, au quatorzième siècle , nomme encore les pro-

' Décision prise en 1359.

- Voy, Ducange.

fesseurs de droit « lectores decretorum ^ » Les leçons données par les bacheliers commençaient à cinq heures du matin, d'où leur nom de « legentes de mane. « Les maîtres régents arrivaient à six heures, en hiver comme en été; mais dès 1520, ils renoncèrent à lire, à faire des cours, se réservèrent pour les examens, les thèses et les disputes {disputationes) où l'examinateur argumentait contre le candidat.

Les bacheliers ne se contentaient pas d'enseigner, ils s'attachaient à un docteur, l'accompagnaient quand il visitait ses malades, en un mot exerçaient la médecine pendant deux étés au moins sous la conduite d'un maître. Après cinquante-six mois'^ passés ainsi, ils devenaient candidats à la licence. 11 n'y avait pas d'examen. Chaque maitre, connaissant bien la valeur de ses élèves, en dressait une liste par ordre de mérite, et toutes ces listes étaient discutées en présence du doyen, qui arrêtait la liste définitive. Puis, au jour

' De laudibus Parisius, p. 40.

- Le temps des vacances n'y étant pas compris, ces cinquante-six mois représentaient six ans d'études. Voy. les lettres patentes d'août 1331, dans les Ordonnances royales, t. II, p. 70. — Bien entendu on compte ici les trente-deux mois exigés pour se présenter au baccalauréat.

48 LA VIK PRIVKK D' AUTll KI< () I S.

fixé par le chancelier de Notre-Dame, la Faculté en corps conduisait les candidats dans la grande salle de révéclié. Le chancelier prononçait un discours, proclamait les noms des candidats , et au nom du souverain pontife , leur conférait la licence , le droit d'enseigner " hic et ubique terrarum, » c'est-à-dire dans le monde entier, ce qui constituait un des privilèges accordés à l'Université de Paris ^ .

Six mois après cette cérémonie, les licenciés devaient se présenter à la maîtrise. Chacun d'eux soutenait trois thèses, sous la présidence d'un maître, qui lui imposait ensuite le bonnet , insigne de la maîtrise. Le titre de docteur ne se rencontre guère avant le quinzième siècle; jusque-là, on se disait maître en médecine, maître régent lorsqu'on professait à l'école. Les privilèges attachés à l'exercice de la régence n'étaient pas à dédaigner. Outre la redevance que la Faculté exigeait des élèves pour leurs examens, pour la justification de leur temps d'études, etc., les candidats au

' La licence n'était conférée que tous les deux ans, les années paires, et ces années portaient le nom de jubilé. Entre 1461 et 1499, le nombre des licenciés fut en moyenne de cinq par jubilé.

X>ado moamtdicu^mSiùxmintnùf} teSimeSue £Eliucc|ui5 aQat mSid pocio^aSo moû«

Vy .MÉDECIN DE PARIS EN 1490.

D'après La danse macabre de G. de Marnef. Paris, 1490, ia-folio.

LES MÉDKCI.NS. 51

baccalauréat, à la licence, à la maîtrise comblaient leurs maîtres de cadeaux. Ils leur envoyaientduvin, leur présentaient des bourses plus ou moins lourdes , des corbeilles pleines d'épices, de sucre, de poivre, de cannelle, de muscades, de mastic, de girofle, substances rares et chères que les épiciers faisaient venir d'Orient. Les bacheliers devaient au doyen des pastilles de sucre où figurait son portrait : imago saccharina. Lors de sa réception, tout nouveau maître offrait au président un costume officiel complet : soutane de soie violette, robe rouge, fourrure, bonnet carré, etc., puis à chaque régent un bonnet carré de couleur écarlate et des gants violets. Enfin, toute réception, toute thèse était suivie d'un repas. On y invitait le chancelier et les chanoines de Notre-Dame , des magistrats , des grands seigneurs. La Faculté veillait à ce que le festin fût convenable : deux maîtres désignés par elle étaient tenus de goûter d'avance le vin et les mets^. Les gants et les bonnets étaient aussi l'objet d'un examen sérieux; on lit dans le compte rendu rédigé par Pierre Desvallées : « Nullus bedellorum audeat magistris cirothe-

* Sur tout ceci, voy. Hazon, p. 20, et Et. Pasquier, Eecherches sw la France, liv. I, eh. xxx.

52 LA VIK l'RIVKE U'Ain IlKl- 01 S.

cas vel boiietos nrœsentare, nisi fuerint per decaiium visilati et approbali ' . »

Médecins royaux, leurs privilèges. — Médecins et dernière maladie des rois de France, depuis Philippe le Bel jusqu'à Charles Y III. — Conseils donnés par Arnauld de Villenevive à ses élèves. — La postérité de Philippe le Bel. — Charles VI et les magiciens. — Cause de sa folie. — Jacques Coitier. — Charles VIII anoblit son médecin. — La bibliothèque de la Faculté. — L'enseignement. — L'astrologie médicale. — Influence des planètes, des signes du zodiaque et des comètes sur nos organes. — Les douze maisons du ciel. — Conjonctions nuisibles et conjonctions favorables. — Les médecins et le calendrier. — Influence des astres sur les plantes médicinales. — x\ffinité des plantes pour certains organes. — La doctrine des signatures. — Les causes de la peste d'après la Faculté, d'après Gui de Chauliac, Benoît Textor, etc. — Astrologues royaux. — Luc Gauric, Nostradamus et Cosiiuo Ruggieri. — Henri IV fait tirer l'horoscope du Dauphin.

— Influence de la lune sur le sexe des enfants à naitre.

— Pourquoi Louis XIII fut surnommé le Juste.

Certains maîtres, les médecins du roi par exemple, étaient dits ré(>ents d'honneur, et sans être astreints à aucune fonction, avaient tous les privilèges de la régence. C'est parmi eux que figurent les plus célèbres docteurs de chaque siècle, je manquerais donc à mon

^ A. F., Recherches, etc., p. 108.

LKS MKDKCINS. 53

devoir si je ne rappelais le nom de quelquesuns d entre eux. Les citer tous m'entraînerait loin, car ces illustres en leur temps, ces lumières de la science comme on dit aujourd'hui, ont été fort nombreux. Ducan^e en a dressé une loupue liste ', qui a été augmentée depuis et qui pourrait Tétre encore.

On connaît douze des médecins attachés à la personne de Philippe le Bel : Henri de Hermondaville, dont je parlerai plus longuement dans le volume consacré aux chirurgiens ; Jean Hellequin, chanoine de Soissons ; Foucques de la Charité ; Guillaume Baufet , devenu évêque de Paris ^ ; Hermingard ou Hermingaud, qui « possédoit Fart de deviner les maladies à la simple vue et sans tàter le pouls '\ 15 Ceci me parait suffisant pour expliquer la mort de Philippe le Bel. que raconte ainsi Guillaume de Nangis. Le roi, écrit-il, « mourut d'une longue maladie, dont la cause inconnue aux médecins fut pour eux et pour beaucoup d'autres le sujet d'une grande surprise et stupeur ^. » Ces

' Au mot archiatri .

- Gallia cluistiana, t. VII, p. 122.

■- Histoire littéraire de la France, t. XVI, p. 96.

' Édit. II. G6raut], t. I, p. 413

médecins-là n'étaient pas disciples du docte Arnauld de Villeneuve ^ qui, donnant à ses élèves des conseils pratiques, leur recommandait de ne témoigner en toute circonstance ni hésitation ni étonnement. « La septième précaution, leur disait-il, est d'une application générale. Supposons que vous ne puissiez rien comprendre au cas de votre malade, diteslui avec assurance qu'il a une obstruction au foie. S'il répond que c'est de la tête ou de toute autre partie qu'il souffre, affirmez hardiment que cette douleur provient du foie. Ayez bien soin d'employer le terme d'obstruction^, parce que les malades ignorent ce qu'il signifie, et il importe qu'ils l'ignorent^. )) La vérité est que Philippe le Bel s'était cassé la jambe en chassant dans la forêt de Fontainebleau :

Etoit sur un corciei* cheval, Si couroit amont et aval, Et en courant si fort broncha Que le Roy jus en trebuscha Et en sa jambe fut quassé'^.

Les angoisses de toutes sortes auxquelles le

' Mort en 1313.

^ Opilatio.

^ Arnaldi de Vlllanova opéra, édit. de 1505, f" 250, verso.

'' Chronique métriciue de Godefroy de Paris, édit. Buchon, p. 245.

roi était alors en proie, jointes aux soins (|ue lui prodiguèrent ses médecins, auront sans doute rendu mortelles les suites de cet accident.

Les mêmes médecins laissèrent Louis X mourir à vingt-sept ans. Après s'être fort échauffé au jeu de paume, il descendit dans une cave et v but du vin très frais :

Il avoit

Joué à un jeu qu'il savoit, A la paume. Si s'eschaufa.

Et son conseil, qui le biffa, L'en là mené en une cave '.

Il dut donc succomber à une pneumonie.

Mais il fut emporté par une fièvre violente, suivant Guillaume de Nangis ^ ; par « un flux de ventre, >' suivant Robert Gaguin ^.

Philippe le Long, deuxième fils de Philippe le Bel, succède à son père. Il a pour médecins Pierre de Gaspicaine, Geoffroy de Gourvot, etc., et meurt à vingt-huit ans. De quoi? " Les malédictions du peuple le rendirent malade, ■' écrit Guillaume de Nangis. Je présume qu'il eût pu être sauvé sans trop de

' Godefroy de Paris, p. 295. ' « Febre quasi correptus. » T. I, p. 426. "* La ïner des chroniques, traduite en français, édit. de 1536, in-folio, f° 98, verso.

peine si une dysenterie et une fièvre quarte' ne se fussent déclarées. On lui apporte à baiser le bois de la vraie croix, un clou provenant de la crucifixion du Cbrist, un bras de saint Simon; et il meurt.

Charles IV, son frère, alla jusqu'à trentetrois ans. Son médecin Guillaume Aymar, curé de Sainte-Marie du Mont au diocèse de Coutances, lui prodigua en vain ses soins durant une longue et douloureuse maladie". « Et ainsi, disent les Clironîques de Saint-Denis, toute la lignée du roy Pbelippe le Bel, en moins de treize ans fut delïaillie et amortie, dont ce fut très grant dommage ^. 15

Gilbert Hamelin est le seul des médecins de Philippe VI dont le nom soit venu jusqu'à nous. On sait aussi que ses honoraires s'élevaient h vingt sous tournois par jour ^ . Le roi, au reste, jouissait d'une excellente santé, et il est probable qu'il eut fait attendre longtemps son successeur s'il ne se fut avisé d'épouser, à cinquante-sept ans, sa cousine

' « Dysenteria et fjuartana, » dit G. de Nangis, t. II,

^ » Gravis fpgritudo arripuit, qua diu laborans... » Guillaume de Nanfjis, t. II, p. 82.

^ Édit. Paulin Paris, t. V, p. 303.

* Et. Pasquier, livre VIII, cîi. xxvi.

Blaiiclie crÉvreux, qui n'en avait que dix-sept et passait pour la plus belle princesse de son temps ^ Il l'aima tellement que, moins d'un an après, il se reposait dans les caveaux de Saint-Denis.

Le roi Jean prit pour médecins Girard de Saint-Disier, Gilles de Semiville et Pierre Calcati, qui avait été doyen de la Faculté en 1342. On sait que le roi de France eut à Londres de somptueuses funérailles , après quoi son corps fut renvoyé sur le continent.

Parmi les très nombreux médecins de Cliarles V, on peut citer : Jean de Guistry, chanoine de Paris; Thomas de Pisan, père de la savante Christine; Gervais Chrétien, chanoine de Bayeux et de Paris, qui fonda en 1370, dans la rue du Foin, un collège destiné aux pauvres écoliers originaires du diocèse de Bayeux.

Charles YI eut au moins vingt-deux médecins, sans compter les chirurgiens, les apothicaires et les magiciens. Parmi les premiers, il faut mentionner surtout : Jean de ^larle, chanoine de Paris et de Laon, doven de la

- IJrantônie, t. III, p. 241.

Faculté en 1396; Jacques Desparls, dont j'ai parlé plus haut ; Thomas de Saint-Pierre, chancelier de l'Église de Baveux ; Pierre d'Auxonne, qui légua en 1410 un traité de Galien à la Faculté : suivant ses dernières volontés, ce volume devait être prêté à tous les maîtres qui voudraient en prendre copie, à charge par eux de faire dire une messe de requiem pour le repos de l'àme du donateur ^; Martin Oazel, qui reçut du roi, le 26 juin 1398, trois cents livres tournois"; Guillaume de Harsely ou de Harcigni, que Froissart regardait comme le meilleur praticien de son temps, et qui paraît avoir soulagé une fois le roi ; Regnault Fréron ne jouissait pas d'une moindre réputation. Dans un moment d'impatience, à la fin de 1395, on les chassa tous de Paris; mais ils revinrent. Dès 1393, on avait appelé de la Guyenne un sorcier nommé Arnaud Guillaume; il s'était vanté de pouvoir guérir Charles VI par un seul mot « solo sermone. » Celui-là fut assez heureux pour retourner dans son pays sain et sauf. Quatre ans après, arrivent encore de Guyenne deux moines augustins, qui se qualifiaient de ma-

^ A. F., RecJierches, p. 16.

- A. F., Recherches y p. 92.

giciens. Ils font prendre au roi des perles réduites en poudre, et finissent par être décapités à la Grève. En 1403, le malheureux monarque est encore livré à deux sorciers venus de Dijon. Ils emploient divers sortilèges, et en guise d'honoraires sont invités à monter sur un hùcher élevé place de Grève à leur intention ^ .

Un historien contemporain raconte, sans en fournir aucune preuve, que la folie de Charles VI fut causée par une potion amoureuse : « Deinde potione amatoria in tantam p rompit insaniam ut amentissimus factus est^. » Le fait est assez difficile à croire.

Charles VII, convaincu que son fils cherchait à l'empoisonner, se laissa mourir de faim, ce II se desconforta tellement, écrit Jean Chartier, qu'il ne s'osoit fier à nul de ses gens. Ne pour chose que ses physiciens luy dissent, il ne vouUoit mengier ne prendre aucune réfection, et jusques à ce qu'ils luy dirent que s'il ne mengeoit, il estoit mort. Et adonc mist peine de mengier, mais ne peult, car ses con-

^ Voy. la C/u'onique du i-eligieux de Saint-Denis, lib. XIV, xviit, XIX et xxiv; édit Bellaguet, t. II, p. 89, 543 et 663; t. III, p. 115.

^ Annales Bonincontrii, dans Muratori, Rerum italicarum scriptores, t. XXI, col. 62.

duits estoieiit jà tous rettraitz ^ i5 Telle est la version adoptée par tous les historiens. Toutefois, s'il faut en croire une lettre publiée par Godefroy dans ses Éclaircissements sur Philippe de Gominynes, Charles Vil serait en réalité mort d'un cancer à la joue ^. Dix de ses médecins sont connus, sans compter les astrologues;, mais tout médecin alors était peu ou prou astrologue ^. Je citerai seulement Jean Gadart, Jean Sanglar, Robert Poitevin, Jean Loisel, Alain Blancliet et Adam Fumée. Le roi paraît n'avoir eu en eux cpi'une médiocre confiance. Pour ce dernier, il le fit arrêter et emprisonner dans la grosse tour du Louvre. Ce qui semblerait indiquer que les craintes de Charles VII n'étaient pas tout à fait chimériques, c'est que Louis XI, devenu roi par la mort de son père, s'empressa de délivrer Fumée, le prit pour premier médecin et finit par le faire garde des sceaux.

Jacques Coitier a laissé un nom fameux dans l'histoire des médecins. L'audace fut, selon toute apparence, son principal mérite; il faut bien dire aussi que jamais docteui' ne rencoii-

' Chronique, cliap, ccLxxxvii. Edit. elzévir., t. III, p. 112. - Édlt. de 1747, t. II, p. 307.

" Voy. ci-dessous.

Ira client plus poltron, plus fou, plus crédule que le fut, sur lu fin de su vie, le madré fils de Charles VII. Ce despote, devant qui tout tremblait, tremblait sous Fœil de son médecin. Goitier, raconte Gommynes, « luy estoit si très rude que l'on ne diroit point à un valet les outrageuses et rudes paroles qu'il luy disoit, et si le craignoit tant ledit seigneur qu'il ne l'eust osé renvoyer d'avec luy, et si s'en plaignoit à ceux à qui il en parloit^ » Bon temps, en vérité, pour les médecins! Son rival, le Téméraire, était toujours entouré de six d'entre eux, et il leur laissait jouer vis-àvis de lui un rôle qui rappelle les aventures de Sanclio Pança dans Tile de Barataria : « Le duc, écrit Olivier de la Marche, a six docteurs et servent iceux à visiter la personne et lestât de la santé du prince. Et quand le duc est à table, deux médecins sont derrière le banc, et voyent de quoy et de quels mets et viandes l'on sert le prince, et luy conseillent à leur advis lesquelles viandes luy sont le plus prouffitables'^. 5)

L'ascendant qu'exerça Goitier sur Louis XI, les sommes immenses qu'il extorqua à ce vieil

^ Édit. Dupont, t. II, p. 263.

^ 1j estât du duc Charles le Hardy, 1616, in-fulio. p. 666.

avare, les charges dont il fut revêtu, tous ces faits seraient incroyables s'ils n'étaient attestés par des écrivains et des documents contemporains. Et d'où procédait cette faveur inouïe? Suivant Gommynes, ami intime de Coitier, ce dernier avait su persuader au roi que leurs deux existences étaient liées l'une à l'autre, qu'il ne survivrait pas huit jours à son médecin^. Goitier n'était pas auprès de Louis XI, en mars 1480, aux Forges près de Ghinon, quand le roi eut une première attaque, non d'épilepsie, comme on l'a dit, mais d'apoplexie. Il perdit, écrit Gommynes, « de tous pointz la paroUe et toute cognoissance et mémoire. 5) On luy « fit bailler un clistère, ouvrir les fenestres, bailler l'air, et incontinent quelque peu de paroUe luy revint et du sens^. » Il eut une seconde attaque à Tours l'année suivante, ce et fut quelques deux heures que on cuydoit qu'il fust mort^. » Il en revint, mais resta plus lâche, plus tremblant que jamais. Il comble de présents les églises; il lasse de ses oraisons la Vierge Marie, qu'il appelle sa bonne maîtresse ; il ordonne des

' Gommynes, t. II, p. 264.

- Gommynes, t. II, p. 212.

^ Gommynes, t. II, p. 219.

^;£ommcnf Sng bpaSk (ucoincta iDung mtbecir} puj?8 ïup contQ ^iuet} enfer na fp grant mtge âDuc fee gens ont cr> manage*

[©ucbu tourmêt be manage i2f) efctipt k ^t oî) tcomicc ^j-jtjjgt par cefî cjoempfe pzouua:

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UN TilÉDECIN DK PARIS EN 1492.

D'après Le Hure de Mathéolus. Paris, 1492, in-folio.

I,KS MKDECIÎNS. 65

prières publiques pour demander à Dieu sa guérison. Il achète partout des reliques; le pape lui en envoie une si grande quantité que le peuple de Rome, croyant que l'on allait dépouiller ses sanctuaires, fut sur le point de s'insurger. Il prend l'avis d'une foule de charlatans; il va, dit-on, jusqu'à boire du sang humaine La sainte ampoule fut le dernier remède auquel il s'avisa d'avoir recours. Le souverain pontife autorisa sa translation au Plessis, où elle fut apportée « en grande révérence et processions, « en même temps que la verge de Moïse et celle d'Aaron, inestimables trésors conservés à la Sainte-Chapelle, du Palais"^. Louis XI n'en mourut pas moins, à soixante ans, le samedi 30 août 1483, sur les sept heures du soir. Coitier, resté en faveur sous Charles YIIl ^, décéda vingt-trois ans après, dans l'hôtel de VAb?^icotier^, qu'il s'était fait construire rue Saint-André des Arts"".

' i' Yéliéiueiitement espéruit acquérir santé par le sang humain qu'il but et liuma de quelques enfans. » R. Gaguin, f 208, verso.

^ Jean de Troyes , CArouiyue, édit.Michaud, t. IV, p. 350.

^ Voy. A. Chéreau, Jacques Coitier, médecin de Louis Xf, in-S".

* L'abri de Coitier,

* Démoli en 1740, il fut remplacé par la maison qui perle aujourd'hui le n° 53.

Bien que Charles VIII soit mort à vingt-huit ans, on connaît au moins une vingtaine de ses médecins. Entre autres : François Miron, qui l'accompagna en Itahe; Jean Lenglet, chanoine de Saint-Quentin; Richard Hélain, qui fut doyen de la Faculté ; Jean de Bourges et Michel de Pierrevive. Leur royal client mourut, dit Brantôme, « pour aymer trop les dames et s'y estre par trop adonné en sa déhile complexion et foible habitude'. » Ailleurs", il parle d'apoplexie, ce qui est plus vraisemblable. La Aeille de Pâques 1 498, à Amboise, Charles YIII, qui s'était levé de bonne heure, alla prendre la reine dans sa chambre, et lui proposa de venir assister à une partie de paume dans les fossés du château. On descendit; mais à rentrée d'une vieille galerie, le roi, « combien qu'il fust bien petit, » heurta du front contre la voûte à moitié ruinée. Un peu étourdi du choc, il continua cependant son chemin, et regarda quelque temps les joueurs en causant. Subitement, il tomba à la renverse, perdit la parole, et mourut après neuf heures d'agonie. Ce récit

1 Tome III, p. 243.

- Tome II, p. 326.

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