U>" MÉDECIN DE PARIS EN
D'après Les Chroniques de France. — Paris, Vérard, 1493, in-fol.
LES MKDIXINS. 69
est celui de Gomniynes '. « Je n'estoye point présent, ajoute-t-il, mais son confesseur, Vcvesque crAngers, et ses prouchains chambellans me Font compté. « Sa veuve Anne de Bretagne fut en proie à un violent désespoir. Pour indiquer qu'elle se vouait désormais à la vie austère des religieuses, elle entoura ses armoiries d'une cordelière, coutume que les veuves ont conservée; elle voulut porter le deuil, non pas en blanc, suivant l'usage, mais en noir. Tout cela ne l'empêcha pas d'épouser, neuf mois après, jour pour jour, le successeur de ce mari si regretté.
Deux souvenirs se rattachent aux médecins de Charles YIII. Par édit de janvier 1484, le roi anoblit Michel de Pierrevive^, qui appartenait d'ailleurs à une famille noble de l'étranger. Quant à Richard Hélain, il donna en 1509 à la Faculté deux écus d'or, pour acheter des chaînes de fer destinées à attacher sur les tables les livres de la bibliothèque^. On
' Toime II, p. 588 et suiv.
^ J'ai trouvé cet édit à la Bibliothèque nationale, dans le manuscrit coté 21,737, 81^ pièce.
" « Die novembris 1509, Facultas gratias egit amplissimas magistro Richardo Helain, quod, ad ligandos in burello libros cum catenis ferreis, duo scuta dedisset. » T.-B. Bertrand, Annales medici manuscripti, f° 355. — Ces chaînes étaient rivées à une patte de fer solidement fixée par des
a VU, qu'en 1395, celle-ci ne possédait encore qu'une quinzaine de volumes', et c'était plus que n'en exi^jeait l'enseignement. Il resta longtemps encore basé sur des traductions d'Hippocrate et de Galien, sur les préceptes de l'école de Salerne, les vers de Gilles de CorbeiP, l'anatomie de Théophile et quelques traités arabes d'Avicenne, d'Abulcasis , de Rliasès, d'Averroës et d'Isaac. Ce furent là, en effet, les seuls ouvrages classiques jusqu'à FerneP, qui, dit Hazon, « eut le rare honneur de voir ses livres enseignés de son vivant^. »
Mais c'est en dehors des livres que la Faculté puisait ses plus précieuses inspirations. Elle allait les chercher dans le ciel, dont le génie des astrologues avait dévoilé tous les
clous en liaut de la couverture, alors presque toujours en bois et fort épaisse. On rencontre très souvent des manuscrits qui portent la trace de ces ferrures, mais Lien rarement ils ont conservé quelques anneaux de la chaîne qui les attachait. (Voy. à la bibliothèque Mazarine , le manuscrit coté T 417.) Celles d'IIélain existaient encore à l'Ecole de médecine en 1770. (Voy. Hazon, Eloge historique de la Faculté, p. 66.)
^ On en trouve la liste dans A. F., Recherches, etc., p. 10.
- Sur les urines et sur le pouls.
^ Mort en 1558.
* Éloge historique, p. 3.
secrets. Leurs patientes investigations déterminèrent les rapports, la connexion intime qui existe entre les planètes, les si(j;nes du zodiaque et chacun de nos organes . Le corps humain se vit ainsi transformé en un véritable svstème sidéral.
Suivant la doctrine de Corneille Agrippa, le célèbre médecin de Louise de Savoie ^ :
Le Soleil préside au cerveau et au cœur, aux cuisses, aux moelles et à l'œil droit.
Mercure préside à la langue, aux mains, aux jambes et aux nerfs.
SaiurneT^véûàe au sang, aux veines, aux narines et au dos.
Vénus préside à la bouche, aux reins et aux organes génitaux.
La Lu7ie s'attribue tout le corps, mais plus particulièrement le cerveau, l'estomac et les poumons^.
Marsile Ficin, qui avait fait du zodiaque une étude approfondie, nous apprend à son tour que :
Le Bélier préside à la tête et à la face.
Le Taureau préside au cou.
' Mère de François P^ Agrippa mourut en 1535. - G. Agrippa, Philosophie occulte, 1727, in-8°, t. I, p. 62.
Les Gémeaux président aux bras cl aux épaules.
Le Cancer préside à la poitrine et à l'estomac.
Le Lion préside au cœur, au foie et au dos.
La Vierge préside aux intestins.
La Balance préside aux reins, aux cuisses et aux fesses.
Le Scorpion préside aux organes génitaux internes.
Le Sagittaire préside aux organes génitaux externes.
Le Capricorne préside aux genoux.
Le Verseau préside aux jambes.
Les Poissons président aux pieds ' .
Les comètes tiennent aussi les pauvres mortels dans leur dépendance, et agissent en sens divers selon les rapports qu'elles contractent avec telle étoile ou tel signe du zodiaque. Le jour et riieure de notre naissance nous placent sous la domination spéciale d'un astre , dont nous sommes condamnés à partager la constitution, et qui régnera sur nous tant que nous resterons dans ce monde.
Planètes, signes du zodiaque, comètes sont
' OEiivres, traduites en français par de la Boderie, 1582, in-8% p. 120.
V il^
à*''lBB^ 1
1 i^îoy)
1 /wi^
rtl TL ^^'^ 1
ijF
fe^l
D'après VAnatomia de Mundini.
1512, in-folio.
donc répandus dans l'espace exclusivement pour nous, et ils abusent de leur pouvoir soit pour nous protéger, soit pour nous nuire. Il semble que chacun de nos organes soit lié à eux par des fils qu'ils font mouvoir, tantôt à leur volonté, tantôt en vertu de lois précises dont les astrologues ont pénétré les mystères.
Ils divisaient le ciel en douze maisons, correspondant aux douze signes du zodiaque, et que parcouraient successivement les sept planètes alors connues. Il y avait dès lors des conjonctions fâcheuses et des conjonctions favorables ; le grand art du médecin était de les déterminer et d'en tenir compte pour organiser le traitement. Ainsi, une blessure au bras reçue pendant que la lune séjournait dans le signe des Gémeaux était par cela seul très dangereuse. Dans les mêmes conditions sidérales, il fallait s'abstenir de toute saignée. " Pour avoir mémoire de cest enseignement, les chirurgiens tiennent en leurs boutiques la figure à laquelle les anciens avoient recours quand ils le vouloient sçavoir, car aucuns ont observé que bien souvent il survient mal au bras après que la veine a esté ouverte durant le temps que la lune passoit sous le signe des Gé-
meaux ^ » Quand Louis XI octroie de nouveaux statuts aux barbiers, médecins et chirurgiens, il ordonne que chacun d'eux ait chez soi, en manière de codex, le calendrier de Fannée^. Avant de prescrire un médicament ou de faire une opération, ils pourront ainsi s'assurer que la situation de la lune est favorable.
Le médecin appelé auprès d'un malade commençait par établir son diagnostic, puis il étudiait l'état du ciel. S'il se trouvait, par exemple, en présence d'une affection de poitrine, et que la lune fût dans le signe du Cancer, il n'ordonnait aucun traitement jusqu'à ce qu'elle l'eût quitté.
♦Les astres exerçaient aussi leur action sur les plantes médicinales, dont les effets étaient tout différents, suivant qu'elles avaient été récoltées au moment de la pleine lune ou durant le premier quartier. Les plantes ellesmêmes témoignaient d'affinités pour certains organes déterminés. Des ressemblances imaginaires, des particularités de leur conforma-
* Docteur Claude Dariot, Discours de la préparation des me'dicamens, 1589, in-4'', p. 217.
* Ordonnance de janvier 1465. Dans les Ordonnances royales, t. XVI, p. 469.
tionles avaient fait considérer comme efficaces dans telle ou telle maladie. L'echium vulg^are étant tacheté comme la vipère, on le nomma vipérine, et on le prescrivait contre la piqûre des serpents ; la pulmonaire était un spécifique des affections du poumon, et le suc jaune de la grande chélidoine passait pour souverain contre les maladies du foie. C'est ce que l'on appelait la doctrine des signatures ^ .
Je parlerai plus loin ^ de Timportance qu'il convenait d'attacher aux jours critiques de chaque maladie, aux jours pairs ou impairs, etc. Il y avait encore là toute une science.
Lors de la peste terrible qui ravagea le monde en 13-48, Philippe VI demanda à la Faculté de Paris une consultation su ries moyens de combattre le fléau. Les docteurs s'assemblèrent sous la présidence du doyen, discutèrent, argumentèrent, tinrent de nombreuses conférences et adressèrent au roi un mémoire dont le texte complet vient d'être retrouvé^. La Faculté y déclarait que pour trouver Tori-
^ Voy. Broussais, Examen des doch'ines médicales, t. I, p. 300.
^ Voy. ci-tlessous, p. 206 et suiv.
^ Voy. E. Rebouis, Etude historique sur la peste, 1888, in-18.
(jine de l'épidémie, il fallait remonter jusqu'en 1345, car au cours de cette année il y avait eu conjonction de trois planètes supérieures dang le signe du Verseau*. Or, au dire d'Aristote, la seule conjonction de Saturne et de Jupiter suffit pour provoquer la dépopulation des États. En outre, durant l'année 1347, Mars se rencontra dans le signe du Lion avec la tète du Dragon, Mars, planète malfaisante qui engendre la colère et les guerres^.
Tout cela ne faisait nul doute aux yeux des savants, des hommes les plus éminents de l'époque. Écoutez Gui de Chauliac , le plus docte chirurgien du quatorzième siècle :
L'universelle agente [du fléau] fut la disposition de certaine conjonction des plus grandes de trois corps supérieurs, Saturne, Jupiter et Mars, laquelle avoit précédé, l'an 1345, le vingt -quatriesme jour du mois de mars, au quatorzième degré du Verseau. Car les plus grandes conjonctions signifient choses merveilleuses, fortes et terribles : comme cliangemens de règnes, advénemens de prophètes et grandes mortalitez. Et elles sont disposées selon la nature des signes et les aspects de ceux ausquels
* « Maxiina conjunctio trium planetarum superiorum in Aquario. >)
^ « Mars, plaiieta malivolus, coleram generans atque guerras, fuit in Leone una cum capite Draconis. »
elles se font. Il ne se faut pas donc csbaliyr si telle grande conjonction sijjnifie une merveilleuse mortalité et terrible. Et parce qu'elle fust en sigfne humain, elle adressa dommagfe sur la nature humaine; et d'autant que c'estoit un signe sixiesme, il signifia longue durées
Pour les personnes qui ne possèdent aucune notion d'astrologie, tout cela n'est pas très clair. Franchissons donc les siècles. Après de nombreuses visites intermédiaires, la peste se déclare de nouveau en 1548. Le médecin Benoit Textor lui oppose un traité fort complet, dans lequel on lit :
Je monstreray par quels indices on peult prévoir la peste; puis je vay mettre en avant, par bon ordre et fidèlement, toutes les espèces d'aydes préservatives d'un tel mal.
Vray est que la source de tous ces signes gist es astres, c'est-à-dire es corps célestes, dont il semble que la cognoissance n'est pas facile, ne vulgaire et commune à tous, comme à la vérité elle n'est quant au principe. Mais delà nous avons messages si clairs et manifestes, que les plus rudes les peuvent appercevoir à l'œil...
Et pour dire les causes par le moyen d'en hault, il y a la constellation ou l'influence des astres, comme quand il y a conjonction de Saturne et de
* Grande chirurgie, mise en français par Laurens Joabert, médecin ordinaire du Roy, 1619, in-8°, p. 174,
Mars au siège de Virgo et de Gemini, ou quand une comète se monstre ou espand sa come ^ en quelque mauvais endroit du ciel, tellement qu'elle reçoive la vertu de quelque astre maling'.
La peste réapparaît en 1568. Le médecin Claude Fabri se fait un devoir de rappeler à tous quels sont les présages avant-coureurs de Tépidémie :
Ils gisent es astres et corps célestes, ou mouvemens célestes, ou éclypses de lune ou de soleil en la huitième maison du ciel (qui est la maison de mort), ou par conjonction de Saturne et de Mars, principalement quand elle se fait en signe humain, comme elle adviendra au signe de Virgo en l'année prochaine^.
Pour finir, voici quelle était sur ce point l'opinion d'unprofesseur de la Faculté en 1580 :
La qualité de l'air se peut corrompre en diverses manières. Gomme quand il apparaît des éclipses ou comètes; quand Saturne et Mars, ou bien seulement Mercure, conviennent* ensemble au signe de la Vierge ou de Gemini ou d'Aquarius. Non seulement ils changent l'air de sa qualité naturelle,
' Sa chevelure, sa queue.
^ De la manière de se préserver de la pestilence et d'en (juerir, 1551, in-12, p. 5 et 63.
^ De la cure de peste, 1568, in-S", p. 9. * Entrent en conjonction.
mais aussi le contaminent par une certaine maligne influence, estrang^e et diverse '.
Le sage roi Charles V ne prenait aucune détermination sans avoir consulté son astrologue en titre Thomas de Pisan , père de la savante Christine. Ses successeurs agirent de même.
Simon de Phares, « astrologue royal ^ de Charles YIII, a dressé une liste curieuse de ses confrères^.
M. Jal a retrouvé les noms de quelquesuns de ceux qui furent attachés officiellement à la personne de Charles YII, de Louis XII et de Henri III ^. Tous étaient qualifiés " astrologien et médecin, v et recevaient, outre leurs émoluments, d'incessants témoignages de la faveur que leur accordait leur maître.
Charles YII possédait deux astrologues en titre .
Angelo Cattlîo, archevêque de Yienne et
* André du Breil, docteur régent à la Faculté, La police de Vai't et scieiice de inédecine, 1580, in-S", p. 129.
^ Le manuscrit est conservé à la Bibliothèque nationale. On en trouve un extrait dans Leber, Pièces relatives à l'histoire de Fiance, t. XV, p. 401.
^ Dictionnaire critique, art. Astrologues du roi et de la reine.
aumônier de Louis XI , avait conquis les bonnes grâces du roi par son habileté à prédire l'avenir. Louis XI en consultait bien d'autres, qui rivalisaient d'influence à coté de Tristan l'Hermite , d'Olivier le Dain et de Goitier. Pierre Chomet et Jacques Lhoste , Jehan d'Orléans, François Patenostre et Jacques Gadot sont mentionnés dans les comptes royaux, les uns comme « médecins et astrologiens, » les autres comme « astrologiens et chirurgiens» du roi'.
Gatherine de Médicis, nièce du pape Clément VII, accordait une confiance sans bornes aux pratiques de l'astrologie. Elle avait amené en France avec elle un sieur Luc Gauric, devin de profession, qui tira l'horoscope de Henri II. Le peu de succès qu'obtinrent ses vaticinations le décidèrent à regagner Rome , où le pape Paulin le fitévéque de Givita-Ducale. Gatherine lui donna pour successeur Michel de Notredame^, savant docteur de Montpellier, qui exerçait la médecine dans le midi avec autant de désintéressement que de succès. Gatherine le combla de présents et de distinctions, puis l'envoya à Blois dresser l'horoscope de ses
' Voy. Archives hisioric/iies, t. I (1889), p. 362. ^ En latin Nostradamus.
fils. La mort de Henri II augmenta encore son crédit. Dans ses prophéties, restées longtemps célèbres , et qni de nos jours encore ont rencontré des apologistes \ il avait écrit ces mauvais vers " :
Le lyon jeune le vieux surmontera En cliamp bellique par singulier duelle, Dans caige d'or les yeux luy crèvera : Deux classes une, puis mourir, mort cruelle.
On crut y trouver, très clairement prédit, l'événement qui enleva la vie au roi, et il est certain que pour cette fois le hasard avait assez bien servi notre devin. Il jugea néanmoins prudent de quitter la Cour, et retourna en Provence. Charles IX, visitant ce pays en 1564, vint lui faire visite, lui prodigua les marques de son estime, le nomma son médecin ordinaire, et lui donna deux cents écus d'or, cadeau qui fut doublé par la reine mère. Celle-ci s'était empressée de remplacer Nostradamus par un Florentin nommé Cosimo Ruggieri, brouillon dont les intrigues obtinrent une récompense que ses connaissances astrologiques ne lui avaient pas fait prévoir. Soupçonné d'avoir attenté par sortilèges à la
^ Vov. Eug. Bareste, Nostradamus, 1842, in-12. ' Centurie I, quatrain 35.
vie de Charles IX, il endura la question et fut condamné aux galères. Catherine l'en tira. On l'accusa ensuite de conspirer contre Henri IV, mais il put échapper aux poursuites par le crédit des dames de la Cour, ferventes admiratrices de sa sorcellerie.
Henri IV lui-même, le fin et sceptique Béarnais, doit figurer sur cette liste des adeptes de la science astrologique. Au moment de la naissance du Dauphin, il chargea le docteur Koch le Baillif, sieur de la Rivière, de tirer son horoscope, et cette opération fut plus tard récompensée par le titre de premier médecin du roi. Héroard, qui venait d'être nommé premier médecin du Dauphin, n'oublie pas de mentionner dans son Journal, que le petit prince est né «le 27 août 1601, quatorze heures dans la lune nouvelle, à dix heures et demie et demi quart ^ . •>•> Il nous apprend aussi que , durant sa grossesse , la reine « demandoit souvent combien on tenoit de la lune, craignant d'accoucher d'une fille, sur l'opinion vulgaire que les femelles naissent sur le décours et les mâles sur la nouvelle lune^. » Tout se passa le mieux du
^ Tome I, p. 2.
^ Tome ï, p. 4.
monde, et la France aussi bien que la mère eurent lieu de se réjouir : Vittorio Siri, aumônier du roi et historiographe officiel, raconte en effet que le nouveau-né reçut dès son enfance le surnom de Juste, parce qu'il était né sous le signe de la Balance ^ .
Je termine sur ce joli mot. Mais l'histoire médicale de l'astrologie ne finit pas là, on le verra bien dans notre deuxième partie.
^ Voy. Voltaire, Essai sur les mœurs, édit. Beuchot, t. XIX, p. 267.