DU SEIZIÈME AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
L'Université au seizième siècle se transforme. — La Faculté s'agrandit. — Ses amphithéâtres . — Elle se transporte rue Saint-Jean de Beauvais. — Etat actuel des bâtiments de la rue de la Bùclierie. — Inscriptions des étudiants.
— Le baccalauréat, la licence, le doctorat, la régence. — Les serments. — Le paranymphe. — Les docteurs régents.
— Le malade imaginaire. — Les thèses. — Leur format.
— Gomment illustrées. — Thèses curieuses. — Les repas de corps. — Les frais d'études.
L'Université du moyen âge finit en même temps que la féodalité, la scolastique et l'unité religieuse de l'Europe. Les progrès toujours croissants de l'autorité royale restreignirent ses privilèges et lui enlevèrent l'indépendance dont elle jouissait en qualité de corporation; la renaissance des lettres discrédita la culture de la logique, base de son enseignement; enfin, la Réforme circonscrivit son autorité
théologique jusque-là universelle. Au début du seizième siècle, l'Université de Paris comptait plus d'étudiants peut-être qu'à aucune époque de son histoire, mais sa puissance et sa grandeur étaient bien amoindries : jadis séminaire de la chrétienté, elle tendait à devenir désormais une institution purement nationale ^
Au fond, cette transformation touchait surtout la Faculté de théologie, dont la décadence allait commencer. La Faculté de droit, restée sans grande importance , y perdait moins, et la Faculté de médecine semble s'en être fort peu alarmée.
En ce temps-là, elle se préoccupait avant tout de s'agrandir. A sa droite, du côté de la rue des Rats, existaient deux immeubles qu'elle convoitait depuis longtemps. Elle acheta en 1519 le plus proche, « où pendoit pour enseigne les trois Roys, « et en 1568 le second, appelé «la maison du soufflet. » Quarante ans plus tard, elle put acquérir du côté gauche, à l'angle de la rue du Fouarre, " une maison où souloit pendre comme enseigne l'image Saincte-Gatherine; avec une grande masure
^ Voy. dans celte collection Ecoles et collé fj es, et aussi Thurot, V enseigneinent au moyen âge.
Su
pour y bastir un magnifique théâtre anatliomique ' . »
Celui-ci tombait en ruine dès 1643. Un chanoine de Paris, nommé Michel LeMasle, donna alors à la Faculté une somme de trente mille livres destinée à reconstruire ses bâtiments^. Mais cette donation , attaquée et réduite à vingt mille livres, ne put être utilisée que beaucoup plus tard. Un bel amphithéâtre fut édifié, qui ne dura guère. Il fallut le démolir en 1742, et l'on en éleva un autre, vraiment monumental, à l'angle de la rue de la Bùcherie et de la rue des Rats.
La Faculté de médecine occupa pendant cinq siècles le petit pâté de maisons compris entre la rue des Rats, la rue de la Bùcherie et la rue du Fouarre. En 1775 seulement, elle dut abandonner ces vieilles murailles où revivaient tant de souvenirs, et elle alla s'installer rue Saint-Jean de Beauvais ^, dans le local qu'avait laissé libre la Faculté de droit, trans-
^ J. t)ubreul, Théâtre des ant'ujuitez de Paris, p. 563.
^ Vov. Remerciement a Messire Michel Le Masle, abbé Desroches, au nom de la Faculté de médecine, par l'un de ses docteurs pour le restablissement de leurs écoles. 1643, in-4°.
^ Elle commençait alors rue des Noyers (auj. boulevard Saint-Germain), et finissait rue du Mont-Saint-Hilaire (auj. rue Saint-Hilaire).
portée douze ans auparavant sur la place Sainte-Geneviève ^
Les anciennes écoles de médecine, devenues propriétés nationales pendant la Révolution, furent vendues le 28 décembre 1810. Une partie des constructions existe encore, mais elles ont subi d'étranges transformations. Sur la rue de l'Hôtel-Golbert, qui a remplacé la rue des Rats, on a percé dans le grand amphithéâtre une porte qui sert aujourd'hui d'entrée à un estaminet, dont l'unique salle est naturellement de forme à peu près ronde; deux billards y remplacent les gradins et la chaire. Au-dessous, dans les caves voûtées, siège un marchand de vin. Tout le reste de l'amphithéâtre a été, jusqu'aux combles, coupé par des planchers , et divisé en quatre étages qui renferment de petits logements. On y arrive par un étroit escalier, dont la niche a été pratiquée dans l'espace que la convexité de l'édifice laissait libre. Le corps de logis situé sur la rue de la Bûcherie porte le numéro 13, et est occupé du haut en bas par un de ces établissements que Jacques de Yitry, au treizième siècle, regrettait de voir si sou-
^ Auj. place du Panthéon.
vent installés clans le voisinage des écoles '.
L'état matériel de l'école avait subi plus de modifications que son régime intérieur.
Pour être inscrit sur les registres de la Faculté, il fallait posséder le diplôme de maître es arts ou prouver que l'on avait suivi pendant deux ans un cours de philosophie ^. La Faculté des arts représentait notre enseignement secondaire , et le diplôme de maître es arts peut être comparé à notre diplôme de bachelier. J'ai expliqué tout cela ailleurs^.
Après deux années d'études à l'école, on avait le droit de tenter l'examen du baccalauréat en médecine. Mais d'autres conditions étaient encore exigées du candidat. Il devait alors être maître es arts et avoir vingt-deux ans accomplis ; présenter un certificat signé de trois docteurs et établissant qu' « il a été trouvé de bonnes mœurs et d'une conduite rangée ^; » enfin , déclarer qu'il professe et pratique la religion catholique. En mars 1572, Jean de Gorris fut exclu, parce qu'il n'avait pas voulu
^ « Dans une même maison, écrit-il, au premier étage sont les écoles et au rez-de-chaussée les lieux de débauche... » Yoy. Ecoles et collèges, p. 14 et suiv.
- Statuts, Facultatis medicinœ Parisiensis, art. 4.
^ Voy. Écoles et collèges.
^ Staiuta, art. 9 et 10.
jurer sur rÉvangile d'assister aux messes de la Faculté. Le candidat était ensuite examiné, trois jours durant, « sur les choses naturelles, non naturelles et contre nature; » puis on lui donnait à expliquer ini aphorisme d Hippocrate'. Les refusés étaient toujours fort peu nombreux. Gui Patin écrivait, le 23 mars 1660 : « Nous avons reçu dix bacheliers, qui vont commencer leur cours de deux ans; on en a renvoyé deux, afin qu'ils s'amendent et étudient mieux à l'avenir^. ^^
L'examen subi, il restait à prêter le serment. Chacun des candidats s'avançait vis-à-vis du doyen, et jurait solennellement en latin :
V D'observer les décrets, pratiques, coutumes et statuts de la Faculté.
2° De témoigner respect et honneur au doyen et à tous les maîtres.
3" De défendre la Faculté vis-à-vis de quiconque entreprendrait contre ses statuts ou contre son honneur, et surtout contre les gens qui pratiquent illégalement la médecine.
4° D'assister en robe à toutes les messes ordonnées par la Faculté, d'y arriver au plus tard avant la fin de l'épître, et de rester jusqu'à
' S'atuta, art. 7 à 12.
2 Tome llî, p. 182.
la fin de l'office; d'assister aux messes d'anniversaire poiu' les morts et aux obsèques des maîtres, sous peine de payer un écu d'or d'amende; d'assister également, et sous la même peine, à toutes les messes du samedi dans la chapelle des écoles, ainsi qu'aux consultations gratuites instituées en faveur des pauvres malades.
Les bacheliers conservaient ce titre pendant deux années , qu'ils employaient à fréquenter les hôpitaux, à passer des examens, à soutenir des thèses , à faire des leçons , et même à disséquer ^ Pour donner une idée du travail auquel ils étaient astreints, je me bornerai à rappeler qu'ils devaient chaque semaine soutenir publiquement une thèse ^.
Le bachelier, sorti victorieux de tant d'épreuves, pouvait enfin demander à passer son examen de pratique^, le plus sérieux de tous. Il avait lieu tous les deux ans, et se prolongeait durant une semaine , au cours de laquelle les candidats à la licence étaient successivement interrogés par chacun des docteurs régents.
^ Statuta, art. 22. Mais sur ce point, voy. Les chi7urgiens.
2 Statuta, art. 15 à 23.
^ « Examen de praxi medica. » Siatuta, art. 23.
Une liste des admis était ensuite dressée , et y figurer le premier, « obtenir le premier lieu, » comme on disait alors , était un honneur très envié.
Tous les candidats portés sur cette liste allaient en grande cérémonie et escortés des bedeaux de la Faculté faire une visite aux grands corps de l'État; ils étaient reçus par les présidents du Parlement, de la chambre des Comptes , de la cour des Aides , par le prévôt de Paris, le prévôt des marchands, les échevins, etc. Ils les invitaient tous à se rendre dans une des salles de l'école « pour y apprendre, de la bouche du paranymphe, les noms, les mérites et le nombre des médecins que la Faculté allait donner à Paris et, par conséquent, à tout l'univers ^ »
Dans la cérémonie du mariage, les Grecs appelaient paranymphe le jeune homme, ami du fiancé, qui conduisait l'épouse au domicile conjugal. De là son nom de Tiapavupcpioç. Fort ingénieusement, les docteurs avaient rajeuni cette coutume, en avaient fait le symbole de l'union intime qui devait exister entre
^ " Quos, quales et quot medicos, urbi atque ideo universo orbi medicorum, istobienno collegium sit suppeditaturum. » Statuta, art. 31.
le nouveau licencié et la Faculté. Il allait Fépouser, s'unir à elle pour toujours, et son paranymphe , chargé de l'introduire dans la famille, c'était le doyen. En présence d'une illustre assemblée, il présentait les jeunes gens confiés à sa garde, et pronçait leur éloge dans un long et élégant discours latin.
Quelques jours après, une seconde solennité avait lieu à l'archevêché, sous la présidence du chancelier de Notre-Dame. On lisait la liste des aspirants à la licence. Puis ceux-ci, tête nue et à genoux devant le chancelier, recevaient de lui, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, licence de pratiquer et d'enseigner la médecine par toute la terre ^ formule un peu ambitieuse que Molière a traduite ainsi :
Dono tibi et concedo Virtutem et puissanciam
Medicandi,
Purgandi,
Saignandi,
Perçandi,
Taillandi,
' « Ipsisque licentiandis, capite aperto et in genua procumbentibus, cancellarius impertiat licentiam et facultalem legendi, interpretandi et faciendi medicinam hic et ubique terrarum, in nomine Patris... » Statuta, art. 37.