XI
Le vin(jtième se passa sans aucune altération ii sa santé. Mais le lendemain 21, sur les cinq heures après midi, il prit à Sa Majesté un frissonnement par tout le corps, la douleur de l'épaule droite revint, la tête s'appesantit, les yeux s'allumèrent, le visage rougit, il eut une grande inclination au sommeil, et son pouls s'éleva de manière qu'il ne nous resta aucun doute que ce ne fût le second accès d'une fièvre tierce, quoique tous ces accideris passassent en fort peu de temps, et que la nuit et le sommeil fussent fort tranquilles.
Le 22, il se porta fort bien, et vécut néanmoins comme un homme malade, s'abstenant de viandes solides, et ne sortant point de son appartement. Le 23, il observa religieusement le même régime. Cette bonne conduite n'empêcha pas qu'à trois heures après-midi, le frisson ne prît Sa Majesté, avec des bâillemens, des extensions, douleurs de tête, de la soif, jusqu'à cinq heures que la fièvre s'alluma, mais assez modérée, et qui finit à onze heures du soir, qu'elle prit un bouillon. A minuit, le Roi avala une dose de quinquina; son ventre s'ouvrit deux fois, et il dormit bien la nuit.
Le 24, il prit, dès le matin, une dose de fébrifuge et fut saigné du bras. On lui tira trois poèlettes de sang assez brûlé. Il persévéra dans l'usage du fébrifuge, de quatre en quatre heures. Son ventre fut libre et vida beaucoup de bile, avec soulagement. Tout le jour fut tranquille, et le sommeil de la nuit fut doux.
Le 25, la fièvre cessa; il se leva du lit sur le soir, se portant fort bien, et ne prit ce jour-là que cinq
doses de fébrifuge. La nuit fut très bonne. Le 26, il ne prit que quatre doses de fébrifuge, n'ayant aucune apparence de fièvre. Sur le midi, il parut très faible, abattu et langoureux. Sur le soir, il devint fort gai, et quasi revenu à lui-même; mais le pied droit, qui ne lui avoit point fait de mal durant sa fièvre, se renfla, avec tumeur, rougeur et douleur, qui augmentèrent sur le soir, par la quantité apparemment du vin qu'il buvoit avec son fébrifuge.
La gfoutte continua sur le môme pied tout le 27, et, quoiqu'il n'eut point de fièvre et que la nuit eût été bonne, il n'eût néanmoins aucun appétit. Le 28, il fut un peu mieux; il alla à la cliasse, il se promena, l'appétit revint sur le soir, et la goutte cessa.
Le 29 et le 33, il se porta fort bien. Le 1" mai, il fut purgé avec son bouillon fort heureusement de beaucoup de bile, de glaires et de crudités, et ne manqua pas de prendre le même jour, à huit heures du soir, une dose de fébrifuge, et autant à minuit. Son ventre s'ouvrit encore de lui-même de beaucoup d'cxcrémens, de bile et de matières noirâtres. Les 2, 3, 4, 5 et 6, il fut entièrement exempt de fièvre, continuant à prendre chaque jour quatre doses de fébrifuge. Mais il se trouvoit dans une assiette de santé mal assurée, se trouvant par intervalles languissant, triste, endormi, par l'agitation d'une humeur mélancolique, aduste et fiévreuse, encore mal fixée et assurée.
C'est ce qui nous obligea, pour tâcher d'emporter ce vieux levain opiniâtre, de repurger encore
le Roi, le septième du mois, de son bouillon ordinaire, qui lui tira fort louablement beaucoup de bile et de glaires. Il ne manqua pas, selon la coutume, à huit heures et à minuit, de reprendre son fébrifuge. Le 8, il paroissoit être tout à fait bien, et prit quatre fois du fébrifuge. Le 9, son ventre fut lâche et dévoyé; les 10, 11 et 12, fort bien. Le 13, il reprit son bouillon purgatif, à la sollicitation de M. Fagon, fondé sur le petit dévoiement qu'il avait eu. Il en fut très bien purgé. Les 14, 15 et 16, il jouit d'une très parfaite santé, et, se trouvant suffisamment purgé et avoir pris assez de fébrifuge, il en prit la dernière dose à minuit, pour se reposer et cesser tous les remèdes.
Les pages qui suivent ont été écrites par Fagon, devenu premier médecin en 1693.
Année 1701. — Le 3 janvier de la présente année, le Roi prit sa médecine ordinaire, qui le purgea dix fois de beaucoup d'excrémens fermentes et de sérosités brûlantes.
Le 14 du mois de février, le Roi, qui s'apercevoit lui-même du besoin qu'il avoit d'être purgé, par le trouble de son sommeil et le gonflement de son ventre, prit sa médecine, dont l'évacuation fut de douze selles, la moitié d'excrémens bouillonnans et le reste de sérosités acres.
Le 9 de mars , la goutte attaqua le Roi par le côté du pied et gagna le gros orteil du pied gauche. La nuit du 9 au 10 fut inquiète, et le Roi fut réveillé par la douleur, le pied et la jambe étant
LES MEDFXINS. 185
enflés depuis assez considérablement avec routeur. Les nuits suivantes ont été tranquilles, et le sommeil à l'ordinaire. Le Koi s'est fait porter trois jours en allant à la messe; mais tout d'un coup la douleur a passé, et non-seulement il s'est appuyé sur son pied, comme il avoit fait le premier jour, mais il a marché jusque chez madame de Maintenon. Et de jour en jour, le pied se remettant dans son état naturel, le Roi s'est promené à pied dans la semaine suivante à Marly, et le samedi Saint, à touché dix-huit cents malades', chaussé de son soulier ordinaire sans se sentir incommodé. Cependant il se plaignoit d'avoir la tête chargée depuis longtemps, et de sentir des douleurs vagabondes en différens endroits du corps, ce qui m'a obligé de le purger le 7 mars, quoiqu'il l'eut été trois semaines auparavant, parce que je craignois que l'humeur de goutte ne se portât mal à propos aux lieux où elle seroit pernicieuse. Enfin le Roi s'est trouvé tout d'un coup très enrhumé du nez, fort enroué et ne pouvant presque parler, le goût et l'odorat insensibles, toussant, crachant de la gorge, et mouchant beaucoup. Il s'est tenu couvert en dormant, mais seulement de sa couverture ordinaire, et a sué à changer le matin, ce qui l'a fort soulagé de son enroûre, comme il l'avoit été de la goutte en suant pareillement la nuit à changer le matin, sans autre cause que d'être couvert de sa couverture, qu'il ne tire ordinairement qu'à demi sur lui. Le froid est grand et le temps chargé de
* Malades des écrouelles. Voy. ci-dessous, p. 265.
neige liors de saison, et le Roi s'y expose tons les jours avec peu de mouvemens. Son ventre est resserré et ne s'est bien ouvert qu'hier 4 avril; et même il s'est réveillé aujourd'hui à quatre heures du matin pour aller à la []^arde-robe, et il a sai(jné du nez tout d'un coup en priant Dieu dans son lit.
Le Roi avoit un g^rand besoin d'être purgé, mais le temps froid, âpre et sec, très mal disposé pour la purgation, m'avoit obligé de la remettre de jour en jour jusqu'au 13 du mois d'avril, espérant toujours que le Roi, extrêmement plein, forcé par la pesanteur de tête, la douleur de gorge et celle qu'il sentoit de temps en temps par tout le corps, se résoudroit à se faire saigner, comme je l'obtins à la fin de Sa Majesté ledit jour 13 avril. Le Roi fut saigné du bras gauche, d'environ cinq poèlettes, dont, bien loin d'être affoibli, il s'est trouvé plus fort et plus léger. La pesanteur de tête s'est dissipée, et les douleurs qu'il sentoit de temps en temps en différens endroits du corps, et Sa Majesté a été disposée, par cette évacuation, a être heureusement purgée le lundi d'après, 18 du mois d'avril. Et j'ai eu une très grande joie d'avoir l'honneur d'entendre dire au Roi après ces remèdes qu'il s'en sentoit léger et plus fort, et que depuis cette saignée, il n'étoit pas le même homme.
Le Roi continuoit de se bien porter, mais il vouloit aller à Marly jusqu'à la veille de la Fête-Dieu, et il m'accorda d'avancer sa médecine, afin de ne la pas trop retarder. Il la prit le lundi 16 du mois de mai, et l'évacuation, qui fut de treize selles d'excrémens et d'humeurs, se fit avec une facilité qui
venoit encore du dégagement que la saignée du mois précédent avoit procuré.
Le 29 juin, le Roi, après avoir entendu la messe à sa chapelle, prit sa médecine accoutumée, qui le purgea neuf fois d'excrémens remplis de beaucoup de petits pois fort moussans et d'une médiocre quantité de sérosités. De peur que la chaleur excessive n'empêchât le Roi dans la suite de se purger assez tôt, Sa Majesté voulut bien prendre son bouillon purgatif le 1" août, le temps ayant été rafraîchi et humecté par quelques orages. Il en fut purgé six fois.
Sur la fin du mois, le Roi ayant un peu de vapeurs et de pesanteur de tête et ayant rêvé trois nuits de suite, avec inquiétude, et s'éveillant même en rêvant, ce qui a presque toujours marqué que Sa Majesté avoit besoin d'être purgée, j'obtins qu'elle consentît de l'être le lundi 29 août. Le Roi rendit, en onze selles^ des excrémens bouillonnans et beaucoup de sérosités ardentes et glaireuses, et dormit ensuite fort tranquillement, et se trouva sans aucune incommodité.
Le Roi a été purgé le mercredi 5 octobre par pure précaution, doucement et abondamment à son ordinaire. 3Iais ayant un peu trop mangé de poisson le vendredi et le samedi suivans^ il se releva trois fois la nuit du 8 au 9 du mois, pour faire trois selles d'humeurs émues par la médecine, et d'alimens précipités tant par ces humeurs que parce qu'ils étoient mal digérés. Le dimanche 9 du mois, le Roi fut dix fois à la garde-robe depuis son lever jusqu'à quatre heures après-midi, dont se
trouvant fatig^iié, il prit le parti de se coucher, et peu de temps après il s'endormit jusqu'à neuf heures. A son réveil, il fut deux fois à la garde-robe , de matières crues et indigestes, et ayant bien voulu ne prendre qu'une teinture de véronique et de sauge, au lieu d'alimens, il s'endormit sur les onze heures, sans se relever jusqu'à dix heures du matin. Mais depuis, ces selles indigestes mêlées d'humeurs continuant de couler fréquemment, le Roi fut obligé d'entendre la messe dans son lit, et d'y demeurer jusqu'à cinq heures du soir, observant le régime que j'eus l'honneur de lui proposer. Sa Majesté prit d'abord un demi drachme de confection d'hyacinthes avec un peu d'eau de noix, et par-dessus, sa teinture de sauge et de véronique. A midi, on lui servit un bouillon fait avec un coulis de pain bouilli dans de l'eau, avec un peu de sel, des clous de girofle et du cerfeuil, dans lequel on délaya deux jaunes d'oeufs cuits dans leurs coques, et le Roi y ajouta du pain coupé ce qu'il voulut. Il avoit été cinq fois à la garde-robe depuis dix heures jusqu'à midi. Après ce petit repas, il y fut deux fois avec un peu de liaison ; et, sur les quatre heures, se trouvant un peu languissant, je lui proposai de prendre une petite rôtie, avec deux ou trois cuillerées de vin d'Alicanle. Dont étant remis en meilleur état, vers les cinq heures il se leva et passa chez madame de Main te non. Il en revint à neuf heures et demie manger un potage, comme celui du matin, et par-dessus une rôtie dans du vin d'Alicante. Il fut deux petites fois liées à la garde-robe, et s'étant couché à onze heures et
demie, il ne se leva qu'une lois la nuit, jusqu'à neuf heures du matin. Il ne fut que deux petites fois à la g^arde-robe dans la journée ; mais ayant manjjé deux ailes de poulet avec son pota^je, à dîner, le flux du ventre recommença le lendemain, et, pendant les trois jours suivans, le Roi fit tous les jours trois ou quatre selles mal liées. Je le priai de se contenter, pendant ces trois jours, de son potage et d'œufs brouillés dans du bouillon, et de biscuit léger et sec avec du vin d'Alicante. Le cours de ventre cessa, et le 16, le Roi commença à manger de la viande modérément. Le 20 et le 27, son ventre coula encore un peu clair et fréquemment. Le Roi ne voulant pas manger gras le vendredi et le samedi qui suivoient ces deux jours de retour de flux de ventre, je fus obligé de lui faire préparer son coulis de pain, de même que cidessus, et des œufs frais pour manger avec des mouillettes de pain. Le cours de ventre s'arrêta, mais le ventre du Roi ne fut bien remis qu'après la purgation du 7 novembre, qui le vida de beaucoup d'excrémens, de glaires et de sérosités.
Mazarin, qui par nécessité d'abord et plus tard par goût, faisait argent de tout, vendit même la charge de premier médecin du roi. Vautier est mort, écrivait Gui Patin le 5 juillet 1652, « c'est une place pour laquelle Mazarin cherche trois mille pistoles. On l'a offerte à Guénaut à ce prix-là, qui Fa refusée, et l'on croit que Valot les donnera. Ainsi tout est à
190 LA VIE PRIVÉE D'AUTRl FOIS.
vendre, jusqu'à la santé du roi'. » Louis XIV ne se maria qu'en 1660, mais cinq ans auparavant, Mazarin se préoccupait déjà de former la maison de la reine, voulant trouver de riches acquéreurs pour toutes les charges qui devaient en dépendre. Patin écrit encore le 9 avril 1655 : « On commence ici à vendre et à faire trafic des charges de la maison de la reine future. Notre maître Beda, dit des Fougerais, a offert dix mille écus de la charge de son premier médecin ; il s'est vanté à quelqu'un qu'il a parole de l'être , et qu'il est assuré de la bonne volonté de Son Éminence à son endroit ^. » Ces honteux marchandages cessèrent dès que la mort de Mazarin eut fait passer le pouvoir aux mains de Louis XIV ^. Poirier, premier médecin du petit Louis XV, étant mort, le Régent déclara qu'il n'entendait pas se mêler de lui choisir un successeur. Il excluait seulement Chirac, son propre médecin, et Boudin, dont les insolents propos ne l'avaient pas ménagé"^. La place fut donnée à
^ Tome III, p. 6. — Une Déclaration du 20 mars 1652 avait fixé à dix livres la valeur de la pistole.
* Tome II, p. 164.
3 Voy. G. Patin, Lettre du 31 mai 1667, t. III, p. 656.
*" Duclos, Mémoires secrets, édit. Michaud, t. XXXIV, p. 529.
LES MKDECIiSS. 191
Claude Dodart, homme d'esprit et de mérite. Avant d'entrer en fonctions , le premier médecin prétait entre les mains du roi le serment suivant :
I. A'^ous jurez et promettez à Dieu de bien et fidèlement servir le Roi en la charge de premier médecin dont Sa Majesté vous a pourvu.
II. Vous jurez d'apporter, pour la conservation de sa personne et pour l'entretenement de sa santé, tous les soins et toute l'industrie que l'art et la connoissance que vous avez de son tempérament vous feront juger nécessaires.
m. Vous jurez de ne recevoir pension ni gratification d'autre prince que de Sa Majesté.
IV. Vous jurez de tenir la main à ce que les officiers qui sont sous votre charge s'acquittent fidèlement de leur devoir, et généralement de faire en ce qui la concerne tout ce qu'un fidèle sujet et serviteur doit et est tenu de faire.
Ainsi vous le jurez et promettez ^
A la fin du règne de Louis XIV, le premier médecin touchait 40,000 livres d'appointements. Il avait la surintendance du Jardin des plantes et celle de toutes les eaux minérales de France. Il recevait le brevet de conseiller d'Etat, en prenait la qualité, en touchait le traitement ^, avait droit d'en porter le cos-
' Vei'dier, Jiunsprucleiice de la médecine, t. II, p. 57 ^ Compris dans les 40,000 livres.
192 T. A vu: PRIVKK DAUTRKFOIS.
tume. Même s'il n'était pas docteur de Paris, lorsqu'il dai[;iiait honorer la Faculté de sa présence, le doyen précédé des bedeaux allait le recevoir à la porte. Le plus envié de ses privilèges était celui de pénétrer tous les jours dans la chambre du roi pendant que le monarque était encore au lit et avant les premières entrées '. Il devait aussi toujours être présent, et en robe de satin, au dîner de Sa Majesté ^. Il avait le titre de comte, et transmettait et à ses descendans une noblesse réelle ^ . » Dans ses armoiries figurait en général le bâton entortillé d'un serpent que la mythologie donnait pour symbole à Esculape ; on remplaça parfois le serpent par un dragon''. La clientèle du premier médecin était immense, car tous les courtisans tenaient à honneur d'avoir le même docteur que le roi. « On croyoit, dit Fontenelle, faire sa cour de s'adresser à lui, on s'en faisoit même une loi ^ . •>■) Ses fonctions cessaient aussitôt que le souverain avait rendu le dernier soupir. La
' Trabouillet, État de la France pour 1712, t. I, p. 241. ^ Saint-Simon, Mémoires, t. XII, p. 175. ' Guyot, Traité des offices, t. I, p. 541. * Verdier, t. II, p. 60.
'" ÉJoge de Fagon, dans les OEuvres de Fontenelle, édit. de 1729. t. III, p. 286.
charge de premier médecin , écrit Duclos , « est la seule qui se perde à là mort des rois ^ »
Le service médical de Louis XIV comprenait encore un médecin ordinaire et huit médecins servant par quartier. La situation du médecin ordinaire était fort inférieure à celle du premier médecin , le titulaire recevait pourtant 5,500 liv. Quant aux médecins par quartier, ils touchaient seulement 2,473 liv. 15s. ^
Il faut ajouter encore à ce personnel :
I médecin anatomiste.
1 — botaniste.
Tous deux pavés par la Faculté de Montpellier.
1 médecin mathématicien^ à 600 liv. de gages.
6Q — consultants, à 400 liv.
4 — spagiristes, à 1,200 liv. ^
Ces derniers représentaient l'école chimique, fort estimée des malades, bien qu'elle fût combattue à outrance par la Faculté.
La place de médecin ordinaire menait à celle de premier médecin quand elle était con-
1 Page 529.
- Trabouillet, État de la France pour 1712, t. I, p. 242. ^ État général des officiers de la maison du Bai (1657), p. 43.
fiée à un habile homme. Comment il fallait s'y prendre pour cela, l'abbé de Choisy va nous l'apprendre.
Le Roi étant à Marly eut un fort accès de fièvre. Les médecins, sur le minuit, voyant que la fièvre diminuoit, lui firent prendre un bouillon, Daquiii dit : u Voilà la fièvre qui est sur son déclin, je m'en vais me coucher. » Fagon fit semblant de le suivre, et s'arrêta dans l'antichambre, en disant entre ses dents : u Quand donc veillerons- nous? Nous avons un si bon maître, et qui nous paie si bien ! »
11 se fit un fauteuil, appuyé sur un bâton : il étoit aussi bien que dans sa chambre, parce qu'il ne se déshabille jamais, et ne dort qu'à son séant, à cause de son asthme. Une heure après, le Roi appela le premier valet de chambre, et se plai(jnit à lui que sa fièvre duroit encore. Il lui dit " Sire, M. Daquin s'est allé coucher, mais M. Fagon est là-dedans : le ferai-je entrer? — Que me dira-t-il? » lui dit le Roi, qui craignoit que le premier médecin ne le sût. « Sire, reprit Niert (et ce que je dis ici, je le sais de lui), il vous dira peut-être quelque chose; il vous consolera. » Fa(;on entra, tâta le pouls, fit prendre de la tisane, fit changer de côté, et enfin il se trouva seul auprès du Roi pour la première fois de sa vie.
Daquin eut son congé trois mois après sur une bagatelle dont-on lui fit une querelle d'allemand '.
* Abbé de Ghoisy, Mémoires, édit. Michaud, t. XXX, p. 619.
Les « médecins de Cour, » comme les appelle Gui Patin, excitaient l'envie de leurs confrères , qui ne les ménageaient guère. Gomme on n'eut osé attaquer le premier médecin du roi, c'est sur les médecins par quartier que sé'gayait la verve des docteurs et des poètes. Ainsi, à en croire une curieuse satire du seizième siècle, la science était absolument inutile pour faire son chemin à la Cour :
Il suffit bien d'avoir un sçavoir pédantesque Un peu entremeslé de la langue tudesque; Devant les courtizans alléguer un Platon, Encor' (|uo n'en es leu que la première page. Et ce faisant, il fault quelque cstrange langage Pour plus lieureuseaicnt entrelarder tes mots. Et parler à demi de la teste et du dos.
Encore te fauldra-t-il tes receptes escrire Telles que le commun ne les puisse bien lire, Afin qu'en admirant ce papier mal escrit, Comme chose sacrée il prise ton esprit Et tienne cher comme or toutes telles receptes '.
Gui Patin, racontant une discussion engagée au sujet de Mazarin agonisant , s'exprime ainsi :
Guéiiaut, Valot, Brayer et Beda des Foiigerais alterquoient ensemble, et ne s'accordoient pas do l'espèce de maladie dont le malade mouroit.
^ Le médecin courtizan, Paris, 1559, in-4°.
Brayerdit que la rate est oâtée; Giiéiiaut dit que c'est le foie; Valut dit que c'est le poumon et qu'il y a de l'eau dans la poitrine; des Foug'erais dit que c'est un abcès du mésantère, et qu'il a vidé du pus, qu'il en a vu dans les selles : et en ce cas-là il a vu ce que pas un des autres n'a vu. Ne voilà pas d'habiles (jens! Ce sont les fourberies ordinaires des empiriques et des médecins de Cour'.
En vérité, ne croirait-on pas lire une scène du Malade imaginaire ou de V amour médecin?
TOMÈS.
Si vous ne faites saig^ner tout à l'heure votre fille, c'est une personne morte.
DESFONANDRÈS.
Si vous la faites saigner, elle ne sera pas en vie dans un quart d'heure ^.
Mais Molière, plus juste que Patin, peint les médecins de son temps , sans exception , et n'attribue pas un privilège particulier aux médecins de Cour.
La médecine astrologique à la Faculté. — Les incantations sont-elles un moyen curatif des maladies ? — Les mala-
' Lettre du 7 mars 1661, t. III, p. 339. ^ L'amour médecin ^ acte II, se. 6.
LES MKDFX-I>S. 197
(lies ont pour cause 1 inopportune conjonction de certains astres. — La syphilis et la peste. — Opinion de Gui de la Brosse, médecin de Louis XIII, et de Gitovs, médecin de Richelieu, sur l'origine de la peste. — Action directe des planètes sur nos organes. — Influence supérieure de la lune. — Les feux follets, les tremblements de terre, les éclipses, les comètes. — Les jours caniculaires. — Influence des nombres. — Le nombre 7. — Les années climatériques. — Jours critiques, jours pairs et impairs. — Les astrologues. — L horoscope de Louis XIV. — L'astrologie à la Gour. — Armoiries de la Faculté. — Patron des médecins.
A la Cour comme à la ville , l'astrologie n'avait rien perdu de son crédit, et la Faculté continuait ^ à la regarder comme un des plus précieux appuis de Fart médical. Les traditions du moyen âge sur ce point avaient été pieusement conservées par l'école de Paris. Ainsi, on se rappelle que le chancelier, avant de conférer la licence au candidat porté le premier sur la liste, lui posait une question destinée à faire briller la science du jeune médecin. En 1586, Simon Piètre avait obtenu et le premier lieu, » et le chancelier lui désigna comme thèse d'argumentation le sujet suivant : An per incantationes fit curatio?
Les deux maladies alors le plus redoutées, la syphilis et la peste , n'avaient pas d'autre
' Voy. ci-dessus, p. 70 et suiv.
origine que riiiopportuuc conjonction de certains astres. La conjonction de Mars, de Jupiter et de Saturne, « qui apparut l'an 1482, » fut « le présage et Tavant- coureur de la syphilis'. »
Quant à la peste, en 1606 et en 1607 elle avait recommencé ses ravages, et les médecins ne savaient toujours quels remèdes lui opposer. Quelques-uns conseillaient d'observer surtout les règles de Fliygiène, de nettoyer les rues, de curer les égouts, etc. ^. Mais le représentant de la Faculté, le doyen François Duport, regardait toutes ces précautions comme inutiles. La peste, écrivait-il, « ne vient d'intempérie, ni de pourriture aucune, ains est incognuë , inexplicable, née de causes supérieures et plus hautes que l'air, à sçavoir de la permission et volonté divine, ou du meslange et malin aspect des astres ^. » Le savant Nicolas Ellain , doyen de la Faculté en 1597 et réélu en 1621, partage ces idées : l'astrologie doit servir de base à tout traitement raisonné
^ Davacli de la Rivière, [médecin ordinaire du prince de Gondé], Le tréf^or de la médecine, 1722, in-8°, t. II, p. 94.
^ Voy. Vhygiène, passim.
^ Moien de corjnoistre et giiarir la peste, Paris, 1606, in-8°, p. 7.
et efficace; « la parfaicte connoissance de cette science secrète est excellente pour la précaution et la guarison de la peste '. » En 1619, nouvelle invasion du fléau. Le médecin Jean de Lampérière a fini par découvrir ses causes premières; ce sont « les comètes, les feux follets, le tremblement des étoiles, le mauvais aspect des planètes et les tremblemens de terre ^. » Fr. Monginot, médecin du prince de Condé, a très bien vu aussi que la peste a pour cause « la conjonction maligne des astres et certaines éclypses du soleil et de la lune ^. ^^
Les médecins, qui ont en général tant de peine à s'entendre, ne varient guère sur ce sujet. Onze autres traités de la peste, que j'ai en ce moment devant moi, témoignent de ce touchant accord. Forcé de choisir entre eux, je vais donner la préférence à deux auteurs célèbres, le savant Gui de la Brosse, médecin ordinaire de Louis XIII et créateur du Jardin des plantes, puis François Citoys, médecin de Richelieu.
Gui de la Brosse s'exprime ainsi :
Les causes de la peste se prennent des moiivc-
* Advis sur la peste, Paris, 1606, in-8°, p. 13. - Traité de la peste, 1620, in-i2, p. 28. ^ Secrets contre la peste, 1623, in-12, p. 4,
mens universels ou particuliers des choses naturelles, et se nomment pronostics. Les premiers sont tirez du ciel, selon les diverses positions et rencontres des estoiles et de quelques météores. Les autres des événemens sous-lunaires.
Les astrologues disent que les éclipses, soit de soleil ou de lune, qui se font en la triplicité airée ou aqueuse, principaleinent au Scorpion en la queue du Dragon lunaire, regardées des mauvais aspects de Mars et de Saturne, signifient volontiers de grandes et générales pestes; comme aussi les conjonctions des supérieures planettcs, les estoiles nouvelles et les comettes. Ils observent encore les révolutions annuelles du soleil , son entrée es équinoxes et solstices : selon qu'elles sont bien ou mal disposées, ils en tirent leurs pronostics, les rapportans à tels zénits et à tels orisons. Et si l'air est menacé de peste, ils diront de quelle matrice sortira le venin, de l'eau ou de la terre, sur quelles personnes, masles ou femeles , jeunes ou vieux, petits enfans ou adolescens.
Cette année 1623, le soleil faisant son entrée au premier poinct du Mouton de la neufîesine sphère, le Lion montoit sur l'orison de Paris, et la fin du Mouton occupoit le zénit. Mercure, seigneur de la Vierge, que les astrologues disent estro l'astérisme influant pour Paris, estoit lors au neufiesme espace du ciel, au quarré aspect de Jupiter, logé en la douziesme partition du ciel, conjoinct à Saturne rétrograde, et la Lune, qui signifie le peuple, estoit aussi lors en la cinquicsme maison, pareillement joincte au cœur du Scorpion, estoile de la
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première grandeur, de très maligne et venimeuse nature. Non loing d'eux estoit le malicieux Mars qui seigneurioit en partie la sixiesuie maison dédiée aux maladies. Ces rencontres, au jugement des plus sublils astrologues, menacent Paris de maladies venimeuses et contagieuses , telles que sont les pestes, les pleurésies et disenteries.
Ce que confirme la teste de ^léduse rencontrée très proche du zénit, et la seconde conjonction en nostre siècle de Jupiter et de Saturne en la triplicité ignée de la grande sphère, qui s'est faite le dixneufiesme jour de ce mois de juillet 1623 environ les sept heures du matin, au sixiesme degré quarante et trois minutes du Lyon. La Lune lors estoit logée à la fin du Mouton avec la queue du Dragon qui menace beaucoup pour le mois de septembre et octobre. Et qnoy que la conjonction de Saturne se soit faite en la première face du Lyon de la neufiesme sphère, si estoient-ils encore dedans les estoiles de l'Escrevisse de la huictiesme sphère, de nature aqueuse.
De sorte que les maladies qui en sont signifiées seront accompagnées pour la pluspart des froides et humides qualitez de l'eau; elles commenceront tousjours par quelques frissons, et les bubons de la peste paroistront plustost en l'eine qu'ailleurs. La lune placée dedans les chaudes estoiles du Mouton y adjoustera quelque chaleur, et donnera quelques bubons derrière les oreilles. Les personnes les plus menassées sont lesjeunes de médiocre aage, les filles et femmes : voire se pourroient-elles jetter dedans quelques couvens de l'un et de l'autre sexe.
Quant aux prédictions tirées des soiibs lunaires pour la peste future, elles se prennent du désordre de la température des saisons, des divers et estranges météores, comme feux en l'air, dragons volans et autres, des grands desbordemens des eaux, des tremble-terre et des trop grandes générations d'insectes, comme hanetons , chenilles, mouches, souris, lézards, sauterelles, crapauds et grenouilles '.
La haute compétence, la longue expérience et la science incontestée de Gitoys confirment la vérité de cette doctrine. Suivant lui, « la peste a pour causes les malins aspects des planètes, et surtout la conjonction de Saturne et de Mars en signes humains, comme sont Gemini et Virgo. Les éclipses du soleil et de la lune sont du même genre ^. »
On comprend que les causes du mal étant si bien définies, rien n'était plus facile que d'instituer contre la peste un traitement efficace et surtout rationnel.
Les astres continuaient donc à exercer une action directe sur la pauvre humanité, et la spécialité attribuée à chacun d'eux n'avait guère varié.
* T)-aicté de la peste, 1623, in-12, p. 45 et suiv.
^ Fr. Gitoys, « uiéJecin du lloy près luoiiseigneur le cardinal de Riclieheu, » Advis sur la nature de la peste, 1623, in-12, p. 5.
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Saturine dominait la tête, l'estomac, la vessie, les nerls et les os. Il en^jendrait la lèpre, les chancres, les fièvres quartes, l'hydropisie, la sciatique et les ventosités.
Jupiter dominait les poumons , le foie et les artères. Il engendrait les fièvres en général, les pleurésies, les convulsions, les apoplexies et « toutes les maladies qui sont dans le sang. »
Mars dominait le foie, les narines et le .fiel. 11 engendrait la migraine, le charbon, la dysenterie, etc.
Vénus dominait les reins, le ventre, le nom bril et les organes génitaux. Elle engendrait les faiblesses d'estomac et les maladies vénériennes.
Mercure dominait les mains, les pieds, les bras, la bouche, la langue, les dents. Il engendrait le vertige, les écorchures, etc.
La Lune dominait le ventre, les mamelles, les yeux, le cerveau, etc. ^.
Ce petit astre, placé si près de nous, possédait encore bien d'autres vertus, car il étendait sa domination sur toutes les planètes. Un médecin consciencieux devait donc le con-
' Voy. docteur Ant. Porchon, De la nécessité de Castronoinie pow exercer la médecine, Paris, 1688, in-18.
sulter sans cesse et n'agir en toute circonstance qu'après l'avoir attentivement observé.
Guillemeau, premier chirurgien du roi et le meilleur élève de Paré , écrivait en 1594 : « Nous estimerons les playes plus humides, pourrissantes et phagédéiiiques, celles qui se font en pleine lune; celles-là, plus seiches et par conséquent plus proches de santé qui sont faictes en lune décroissante ^ . » François Thévenin, « chirurgien ordinaire du Roy, » professait aussi en 1658 que la saignée est contreindiquée ce au premier et au dernier quartier de la lune, pource que les humeurs en ce temps sont retirez au centre du corps ^. 5) En 1707, Alexandre le François soutint devant la Faculté une thèse intitulée : Est ne aliquod lunœ in corpora humana impeinum ^? La Faculté conclut par la négative, c'est vrai; mais la question n'en avait pas moins été posée, puis discutée pendant six heures.
A cette époque, les chirurgiens croyaient
' OEuvres, 1649, in-folio, p. 808.
' Il ajoute : " Faut encore que le ventre ait vuidé ses superfluitez, à cause que la nature abhorrant le vuide, les veines succeroient et se rempliroient des excrémens retenus. " OEuvres, 1658, in-folio, p. 30.
' Baron, Quœstionian medicarum séries chronoloc/ica, p. 7S.
encore que Topération de la taille ne pouvait réussir qu'au printemps et en automne. Les médecins estimaient aussi que Tusage des eaux minérales devait être restreint aux mêmes saisons, « que dans les autres elles étoient mortelles. " Dionis combat ces deux opinions, mais il déclare que l'opération de la cataracte ne saurait être faite sûrement qu' « au printemps et à l'automne , et au déclin de la lune ^ . »
Le sceptique Gui Patin, l'ennemi acharné des charlatans, des alchimistes et des astrologues, n'en écrit pas moins à son ami le médecin Charles Spon : « Un peu de soin que vous apporterez à l'éducation de votre petit nouveau-né le garantira des accidens dont vous craignez qu'il soit menacé pour être né dans la nouvelle lune ^. ^ Il a soin de constater aussi que Scaliger est mort « la veille d'une éclipse ^. » C'est que la science médicale ne mettait en doute ni le danger des jours caniculaires'*, ni l'influence redoutable des éclipses et des comètes, et Si les médecins, sans
^ Cours cC opérations de chirurgie, édit. de 1714, p. 157. ^ Lettre du 7 mars 1651, t. II, p. 69. ^ Lettre du 8 janvier 1650, t. I, p. 509. * Voy. D'' A. Porclion, Traité de la canicule et des jours caniculaires. Paris, 1688, in-18.