FIN DE LA QUERELLE
absurdité; on s’est demandé de quel droit, et au nom de quoi, il pouvait intervenir dans une question de médecine pure. A y regarder de près, la chose est pourtant beaucoup moins étrange quelle n’en a l’air. J’ai montré plus haut1 le véritable caractère de la Faculté de médecine, corps constitué, corps officiel, consulté par les pouvoirs de l’État sur toutes les questions concernant la santé publique. Or le Parlement n’agit ici qu’après avoir pris l’avis de l’autorité compétente. On lui dénonce un jour l’antimoine comme une substance vénéneuse, à l’aide de laquelle se commettent chaque jour de nombreux empoisonnements. Ne fait- il pas très-sagement d’en interdire la vente? A cent ans de là, la Faculté mieux avisée lui déclare qu’elle s’est trompée, et qu’on peut tirer parti pour la médecine de cette substance autrefois réputée toxique. Le Parlement ne fait-il pas encore mieux de revenir lui-même sur ses premiers arrêts, et d’autoriser le débit de l’antimoine, avec cette restriction, qu’il n’en permet l’usage qu’à ceux qui savent s’en servir? Ne voyons-nous pas tous les jours le gouvernement prendre des mesures sanitaires tout à fait analogues, et les réformer au besoin? La conduite du Parlement n’est blâmable qu’en un point : son intervention en matière réglementaire. La séparation complète de l’autorité judiciaire et de l’autorité administrative est devenue aujourd’hui un axiome de droit public. Mais alors il n’en était pas ainsi, et l’on trouve-
J . Voy. page 23.
rait aisément à la même époque des centaines d’arrêts non moins étrangers à la compétence d’une cour de justice, qui nous scandaliseraient aujourd’hui, mais qui ne soulevaient alors aucune réclamation.
XVIII. Je ne puis terminer ce chapitre sans opposer, comme correctif, à cette longue histoire de la querelle des antimoniaux, la plus belle conquête, assurément, qu'ait faite la thérapeutique moderne, et qu’elle lit sous le règne de Louis XIV.
En 1638 un jésuite, passant par le village de Mala catos, à quelques lieues de Loxa, au Pérou, eut un accès violent de lièvre intermittente. Un cacique indien lui promit de lui rendre bientôt la santé ; il sortit, alla chercher dans la montagne une écorce qu’il fit bouillir, lui donna du précieux breuvage, et le guérit en effet1. — D’autres racontent que la comtesse d’El-Cinchon , femme du vice-roi du Pérou, fut la première guérie de la même façon par les naturels du pays, et popularisa le remède auquel elle devait son rétablissement. Quoi qu’il en soit, c’est vers 1640 qu’était découvert en Amérique ce fameux médicament. C’était le quinquina. Il fut rapporté par les jésuites en Europe, et fut en effet longtemps connu sous le nom de poudre des jésuites , ou poudre des pères . Sydenham rapporte que c’est vers 1660 qu’il commença à se répandre en Angleterre. En France, dès cette époque, il n’était pas inconnu; Guy
Joseph de Jussieu, Mém. sur le quinquina.
Patin en parle plusieurs fois, et bien entendu il en parle fort mal; car il ne devait pas être dit qu une seule des découvertes de son temps aurait trouvé en lui un approbateur. Cependant une thèse fut soutenue à Paris dès 1658 par B. Dieuxyvoie, sous ce titre : An febri quartanœ peruvianus cortex? et résolue par l’affirmative. Mais soit préjugé, soit qu’il fût mal administré, ou pour toute autre raison, le quinquina resta longues années sans faire beaucoup parler de lui. Comme l’antimoine, il dut attendre, pour obtenir la popularité, que Louis XIY eût besoin de lui; tant il est vrai que ce prince est mêlé à tout ce qui se fait de son temps, en bien comme en mal, et que rien ne vaut que par sa royale sanction. En 1679, un empirique anglais, nommé Talbot, guérit le roi d’une fièvre intermittente très-rebelle, au moyen d’un remède secret dont il avait déjà plusieurs fois fait l’expérience à la cour. Le roi acheta son secret 48,000 livres, lui fit une pension viagère de 2,000 fr. et le fit chevalier. C’était bien faire les choses ; il fit mieux encore. Trois ans après il fit publier ce remède qui n’était autre qu’une teinture de quinquina. En peu d’années le quinquina obtint une vogue immense et méritée, qu’il a gardée depuis.
Malgré bien des défaillances, des préjugés et des petitesses, le siècle qui a donné à la science la circulation
1. Le Remède anglois pour la guérison des fièvres , publié par ordre du roi, par M. de Blegny, à Paris, 1682. — Voir, pour cet historique de la découverte du quinquina, Trousseau et Pidoux, Traité de thérapeutique , t. III, p. 333.
du sang, et à la pratique le quinquina, mérite une place honorable dans l’histoire de la médecine *.
J’en ai fini avec l’histoire des luttes intestines de la Faculté de Paris. J’ai maintenant à la montrer aux prises avec les ennemis du dehors. Après la guerre civile, la guerre étrangère. Sur ce nouveau terrain, nous allons rencontrer tout d’abord sa puissante, sa persévérante , son éternelle rivale, la Faculté de Montpellier.
l. Au règne de Louis XIV se rattache encore la découverte d’un précieux médicament, ïipécacuanha. En 1686, un marchand français, nommé Grenier, rapporta du Brésil cent cinquante livres de cette racine. Ne sachant comment en tirer parti, il la confia à un médecin hollandais, nommé Adrien Helvétius, qui exerçait à Paris. Celui-ci , après avoir obtenu plusieurs succès , eut enfin l’avantage de guérir le Dauphin d’un flux de sang. Louis XIV l’autorisa alors à expérimenter son remède à l’Hôtel-Dieu. Il y guérit un. bon nombre de dysenteries, et obtint en récompense le privilège exclusif de débiter son remède, plus, raille louis de récompense. Grenier, qui avait espéré une part des profits, intenta à Helvétius un procès qu’il perdit. De dépit, il divulgua son secret, et l’ipécacuauha lut acquis à la thérapeutique.