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LA FACULTÉ DE MONTPELLIER
culté de Montpellier l’orage qu’ils sentaient planer sur la médecine tout entière ; ce qui le prouverait, c’est précisément que Molière, occupé de vues plus générales, supprima pour la représentation ces détails d’un carac- * tère trop local, et qui importaient peu à son sujet.
Quoi qu’il en soit, et qu’il s’agisse de Paris ou de Montpellier, il n’est pas bien difficile de trouver à tous i ces vieux usages une origine commune. Ils remontaient (I presque tous au treizième siècle, l’époque par excellence du symbolisme dans les arts et dans la science. A tout cela , la Renaissance avait ajouté des lambeaux d’idées ) païennes, des mots à physionomie grecque, de longues harangues dans le goût académique. Mais le point de départ n’en est pas moins reconnaissable. Il est impos- J sible de n’être pas frappé de l’analogie complète qui existe entre les cérémonies de la chevalerie et celles de la collation des grades universitaires. En effet, ces deux institutions sont contemporaines et nées du même esprit. Dans les idées du moyen âge, la science était J assimilée à la bravoure, et pouvait, comme elle, conférer î une véritable noblesse. Les noms mêmes sont semblables : on sait qu’avant de pénétrer dans les écoles, le |j titre de bachelier avait été celui des jeunes nobles qui j n’avaient pas encore reçu l’ordre de chevalerie1. De part et d’autre, le cérémonial était le même, avec les légères modifications motivées par la diversité des devoirs
1 . Des écrivains sérieux font dériver bachelier de bas chevalier, j Voy. Chéruel, Dict. des institutions , mœurs et coutumes de la France .
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et des fonctions. La religion intervenait avec toutes ses pompes dans ces grands actes de la vie d’alors, comme pour graver dans les esprits, par une sorte de consécration, l’importance de la dignité reçue et des devoirs acceptés.
Voici d’abord une preuve péremptoire de cette ressemblance : les professeurs de Montpellier, gens d’ailleurs fort pacifiques et sédentaires, se croyaient si bien nobles et chevaliers , qu’à leur enterrement on avait ; grand soin de placer sur la bière une épée et des éperons, insignes caractéristiques dont ils eussent été d’ailleurs bien embarrassés de se servir de leur vivant Dans les cérémonies du doctorat, nous retrouvons presque tous les détails généralement usités lorsqu’on armait un chevalier : un parrain pour conduire le récipiendaire à l’église, l’intervention d’un prêtre ou d’un évêque, l’exhortation, l’accolade, la bénédiction, l’anneau, la ceinture dorée, et, pour terminer, le soufflet, qui, pour les chevaliers, était quelquefois remplacé par un coup de plat d’épée sur l’épaule. A Paris, le soufflet était resté dans son intégrité primitive. Le président, de deux doigts de la main droite, donnait sur la tête du docteur un coup fort léger . Ce geste signifiait qu’à partir de ce moment il devenait un nouvel homme, et que c’était là
1. On ne saurait croire à quel point sont tenaces ces vieux usages qui flattent la vanité des hommes. Il n’y a pas plus de vingt ans, les gentilshommes verriers du midi de la France, dont l'institution remontait à saint Louis, et qui n’étaient déjà que ce qu’ils sont aujourd’hui , de pauvres ouvriers , 11e travaillaient jamais sans une épée au côté.
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la dernière insulte qu’il eût à supporter. A Montpellier, grâce à l’humeur joviale des habitants du Midi, le soufflet avait dégénéré en coups de poing. Mais le sens en était le même : ce sont deux espèces d’un même genre. Cette explication me paraît, du moins, bien plus vraisemblable que celle qui attribue cet usage à une tradition rabelaisienne. Sans sortir de Molière, qui certai- < nement n’a pas songé à cette analogie , ne voyons-nous pas dans le Bourgeois gentilhomme , les Turcs qui font M. Jourdain Mamamouchi , interpréter, eux aussi, le soufflet à leur manière , lorsqu’ils le rouent de coups de bâton en lui disant :
Non tener honla Questa star l'ultima affronta.
On ne peut nier qu’il n’y ait dans Molière une pointe, je n’ose dire de démocratie , mais pour le moins de bourgeoisie parisienne, égalitaire et railleuse, fort peu sympathique aux restes de traditions féodales qui existaient encore de son temps. Qui doute qu’il n’eût été le Cervantès de la France, s’il y eût encore trouvé des Don Quichotte ? Mais Richelieu lui avait épargné cette besogne. Il ne trouvait plus dans la société contemporaine que des marquis ridicules, bien mince pâture pour son génie satirique. On sait qu’il ne les épargna pas; mais les traits qu’il leur lança étaient, en somme, assez inoffensifs : on ne prend pas une massue pour écraser une mouche. Il se trouva que, par une exception à peu près unique, et grâce à un esprit de corps fortement orga-
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nisé, la Faculté de médecine avait conservé, jusque dans leurs plus petits détails, des traditions et des usages qui avaient eu leur grandeur, mais qui n’étaient plus que ridicules, et qui surnageaient comme des épaves dans le naufrage des mœurs du moyen âge. Esprit plein d’aspirations modernes, Molière s’est élevé contre ces vieilleries, d’ailleurs fort innocentes, à des hauteurs d’ironie et de verve comique, que le sujet ne méritait pas assurément, si ces choses n’eussent été comme les derniers témoins vivants de tout un ordre d’idées qui choquaient les siennes, et que ses plaisanteries allaient faire disparaître.
Y. Si la rivalité entre les deux Écoles de Paris et de Montpellier n’eût roulé que sur des questions de préséance et d’étiquette, elle n’aurait pour nous qu'un intérêt bien secondaire, qui ne mériterait pas de survivre aux vanités locales qui en furent l’origine. Mais dès cette époque, la rivalité n’était pas seulement dans les institutions, elle était aussi dans les doctrines. C’est une chose bien curieuse que de revoir, à deux siècles de distance, par quelles phases a passé cet antagonisme fameux, et quelle révolution s’est accomplie dans les esprits. La lutte subsiste encore aujourd’hui; mais combien les rôles ont changé ! Bien qu’il soit fort difficile,
1 et même, à vrai dire, impossible, de représenter par une formule bien définie l’objet, la nature et la portée de ces dissidences, il n’en est pas moins vrai que ces mots : École de Paris, École de Montpellier, ont dans l’esprit de la plupart des médecins une signification assez nette.