LE DOCTORAT
revenir trop souvent. Le discours de Ilazon, que j’ai cité plus haut, et auquel j’ai emprunté bon nombre des détails qu’on vient de lire, peut être considéré comme un des modèles du genre. Le président proposait en outre au candidat une question à résoudre, et engageait une discussion avec lui. Deux ou trois autres discours terminaient la séance.
Quelques jours après, le futur docteur, escorté de deux bacheliers et des appariteurs de l’École , allait rendre visite à chacun des docteurs régents, et les invitait à venir assister, en grand costume, à sa réception. Comme on le voit, l’usage des visites académiques ne date pas d’hier.
Le jour venu, le récipiendaire précédé des massiers et des bacheliers, ayant son président à sa gauche, et suivi des docteurs chargés d’argumenter contre lui, se rendait à la grande salle de l’école, et montait en chaire avec le président. Le grand appariteur s’approchait de lui , et après l’avoir salué , lui disait : Domine docto rande , antequam incipias , habes tria juramento. Et il lui proposait ces trois articles du serment « : 1° Vous observerez les droits , statuts, lois et coutumes respectables de la Faculté; 2° Vous assisterez le lendemain de la Saint-Luc à la messe pour les docteurs décédés; 3° Vous lutterez de toutes vos forces contre tous ceux qui pratiquent illicitement la médecine, et vous n’en épargnerez aucun, à quelque ordre ou à quelque condition qu’il appartienne. » — Vis ista jurare? Et le candidat répondait cet immortel Juro qui fut le dernier mot
l’ancienne faculté.
de Molière. Alors le président, après une brève exhortation, se tournait de son côté, prenait un bonnet carré 1 avec lequel il traçait dans l’air le signe de la croix, et après le lui avoir mis, de deux doigts de la main droite, il lui donnait un léger coup sur la tête. Après quoi il lui donnait l’accolade. De ce moment, le monde possédait un docteur de plus.
Comme pour faire immédiatement acte de maîtrise, il faisait alors ce qui ne lui avait jamais été permis jusquelà : il proposait lui-même une question à l’un des docteurs présents, assis à l’une des chaires inférieures. Cette première argumentation finie, le président en engageait une seconde avec celui qui avait présidé l’acte de vespérie, et le nouveau docteur terminait la séance par un discours de remercîment, à Dieu, à la Faculté, à ses parents et amis convoqués pour la circonstance. Les statuts ordonnent que ce discours soit élégant . A la Saint-Martin suivante, il faisait les honneurs de son nouveau grade, en présidant une thèse quodlibétaire hors tour. C’était ce qu’on nommait l'acte pastillaire , soit parce qu’il était suivi d’une distribution générale de bonbons, soit parce que le jeune président faisait hommage au doyen de pastilles de sucre, où était gravée l’image du chef de la Faculté. Le lende-
1. S’il faut en croire Pasquierf/tecÆercfies delà France, IV, 9), le bonnet était emprunté aux anciens Romains, et signifiait que le docteur était dorénavant affranchi de la servitude des écoles. — L’usage voulait de plus que le récipiendaire donnât à son président un bonnet neuf et des gants.
L’àCTF PASTILLAÎRE.
main, il était inscrit sur les registres, et entrait, pour dix ans, dans l'ordre des jeunes. Et pour qu’il n’v eut pas de malentendu possible, tous les ans, à la première thèse quodlibétaire, le grand appariteur donnait lecture publique de la liste des docteurs vivants.
X. Je n’ai pas voulu interrompre l’exposition de tous ces vieux usages, qui sont si loin de nous, plus encore par les mœurs que par les dates, pour faire ressortir, ce que chacun voit d’ici, la frappante analogie, pour ne pas dire la similitude parfaite, qui existe entre ces solennités scolastiques et la fameuse Cérémonie du Malade imaginaire. Qui se souviendrait aujourd’hui de ces choses, si Molière ne les avait immortalisées par le ridicule? Certes, il pourrait en dire, et avec plus de raison, ce que Boileau disait de Cotin :
Kh ! qui saurai! sans moi que Colin a précité?
Qu’on me permette pourtant une réflexion. Si Molière n’avait jamais existé, et qu’un jour quelque érudit, venant à fouiller dans les rayons les plus obscurs d’une bibliothèque, s’amusât cà reconstruire, par pure curiosité, l’histoire que je viens d’esquisser, quelle serait, en la lisant, l’impression du public? Peut-être se trouve- . rait-il, en l’an de grâce 1802, à peu près autant de gens pour admirer tout cela que pour en rire ; de quoi l’on pourrait faire un appendice à l’éternelle querelle des anciens et des modernes. Pour moi, j’avoue humblement que je ne saurais auquel des deux partis donner tort .
LA CÉRÉMONIE
Molière me force à rire, et je ne suis pas maître de m’en empêcher ; et pourtant je ne saurais me persuader que tous ces bons docteurs qu’il a si fort malmenés, fussent gens absolument ineptes ; ni, d’une façon plus générale, que le ridicule ait jamais été quelque chose d’absolu. Ce qui sera toujours risible , ce sont des pratiques démenties par les opinions et par les mœurs; mais il faut être bien sûr de soi, pour railler, de propos délibéré, une classe d’hommes qui fait sérieusement une chose qu’elle estime sérieuse ! Hélas ! que dira-t-on de nous dans deux cents ans? Quoi qu’il en soit, des choses les plus graves aux plus grotesques, il n’y a bien souvent qu’un intervalle fort mince, où se place, pour les juger, l’observateur de la nature humaine, et d’où l’écrivain prend des types qu’il empreint de son génie, et qui forceront un jour la postérité à être de son avis.
Ce qui me reste à faire est maintenant bien simple ; car le rapprochement entre la comédie et la réalité se fait de lui-même. On sait l’origine de cette inimitable bouffonnerie. C’est chez madame de la Sablière, après un de ces joyeux soupers où se donnaient rendez-vous les beaux esprits d’alors, et où assistaient Boileau , La Fontaine, et la célèbre et spirituelle Ninon de Lenclos, c’est là que la Cérémonie fut composée tout d’un trait1. Molière fournit le canevas, chacun y mit son mot. Il est ] plus que probable qu’il se trouvait dans le salon de la belle marquise deux ou trois médecins plus ou moins
. Voy. Bolæana. — Cizeron- Rival.
DU MALADE IMAGINAIRE
sceptiques, de la société habituelle de Molière, tels que Liénard , Dernier, Mauvillain ; certaines expressions techniques, certains détails intimes, qui prouvent une connaissance parfaite de l’intérieur de la Faculté, trahissent, à n’en pas douter, l’active collaboration de quelque main experte ; qu’il y ait eu là une vengeance secrète, un dessein prémédité, je n’en crois rien ; il n’y a rien de terrible comme ces gens de profession savante et grave, lorsqu’ils se mettent en gaieté ; et je pense plutôt qu’en apportant leur contingent de plaisanteries à la satire commune, ils crurent agir en hommes d’esprit qui savent au besoin hurler avec les loups, loin de se douter qu’ils portaient à une institution, qu’ils chérissaient au fond, un coup dont elle ne devait pas se relever.
La scène, ainsi composée de pièces et de morceaux, fut d’abord beaucoup plus longue que celle que nous possédons aujourd’hui, ainsi que le prouve le fragment retrouvé, en 1 846, par M. Magnin, conservateur à la bibliothèque de la rue de Richelieu, et qui n’est probablement autre chose que la version primitive 1 . Molière, en homme de goût et en maître de la scène , en retrancha des longueurs, et même des choses extrêmement piquantes, pour l’accommoder aux besoins de la représentation. Tel qu’il est, ce morceau doit être considéré comme un abrégé, non-seulement des cérémonies du doctorat, mais de toutes celles par où devait passer un candidat, depuis
1. Cette version a été publiée dans l’édition des œuvres de Molière de M. Pkii. Chasles.
LA CÉRÉMONIE
le commencement de ses études jusqu’au jour où il recevait le bonnet. Tout s’y trouve, mais avec une so-. | briété, et un art de choisir les traits caractéristiques, où se révèle dans toute sa puissance l’écrivain habitué à ne demander des conseils que pour les contrôler, et sachant sacrifier les détails à l’ensemble.
La séance est ouverte par le Prœses. A ce pompeux éloge de la médecine, à ces hommages emphatiques rendus à la Faculté, il n’est pas difficile de reconnaître un discours de Vespéne. Le ton. en est absolument le même ; le discours comique ne diffère des discours réels que par cette simple nuance : un président de vespérie louait d’ordinaire la Faculté de sa science, de sa vertu, de son désintéressement. Le Prœses de Molière ne peut assez s’extasier sur les bénéfices de la profession.
Non possum, docti confreri,
En moi satis admirari,
Qualis bona inventio Est medici professio ;
Quam bella chosa est et bene trovata,
Medicina ilia benedicta,
Quæ, suo riomine solo,
Surprenant! miraculo.
Depuis si longo tempore,
Facit a gogo vivere Tant de gens omni genere.
Ce discours d’ouverture se termine, selon l’usage constant des écoles, par l’exposition du motif de l’assemblée.
C’est pour cela que nunc convocati estis, etc.
DU MALADE IMAGINAIRE
Il s’agit d’examiner à fond un candidat, et de voir si l’on y trouvera dignam materiam medici. On passe par-dessus les épreuves préparatoires, et l’examen commence aussitôt. Il n’est pas bien rigoureux, ni l’argumentation bien formidable. Mais n’oublions pas que Béralde a amené pour la circonstance une Faculté de ses amies ; et il faut bien passer quelque chose à l’amitié. 11 est d’ailleurs certain qu’il existait alors, non pas à Paris, mais en province, des Facultés pauvres, où l’amitié avait des droits excessifs, et où un diplôme de docteur ne prouvait guère que la fortune de celui qui l’avait obtenu. — Et puis, faudrait-il, pour plus de couleur locale, que la séance durât six ou sept heures, comme à la rue de la Bùcherie ? Du moins les principaux traits de ces argumentations sont -ils indiqués. L’ordre général des épreuves y est même observé. — La première question, sur les vertus soporifiques de l’opium, est toute physiologique : nous sommes en plein aristotélisme, en plein règne des qualités occultes. On passe de là à la pathologie : l’hydropisie, l’asthme, la fièvre hectique font les frais de l’interrogation ; et lorsque l’auditoire est édifié sur les connaissances théoriques du candidat, on l’admet à l’examen de praxi.
Dès hiero malailus unus Tombavit in meus manus ;
Habet grandam flevram cum redoublamentis,
Grandam doloreui capitis,
Et grand u m uialutu au côté,
Cum graiida diflicultate Et p «ma à respirare.
60 LA CÉRÉMONIE
Et l’examinateur demande au candidat son avis sur ce cas particulier. — Il ne serait pas difficile de retrouver uu ordre analogue dans les questions des huit, argumentateurs qui se trouvaient dans la version primitive, et dont la moitié ont été supprimées L
A chaque réponse du candidat, le chœur répète son grand refrain, qui n’est guère que la reproduction des termes dans lesquels le président concluait après chaque argumentation. Je place les deux formules en regard.