‹ Les médecins au temps de MolièreChapitre 13 sur 223 · LE PRÉSIDENT · texte numérisé non relu

LE PRÉSIDENT

a Audivislis , viri clarissimi , quam bene, quam apposite responderit Baccalaureus Tester :

eiuni si placet, tempore et loco f commendatum habebitis. »

Après de si brillantes épreuves, la réception du candidat ne saurait être douteuse. Aussi Molière lui fait-il grâce du vote, qui doit prononcer sur son sort, pour l’admettre, sans plus tarder, à prononcer le serment en trois articles. Le premier article est presque copié sur l’original.

1. Entre autres, cette description si complète et si curieuse, que le huitième docteur donne d’une jeune fille atteinte de clilo- I rose. Sur quoi le savant bachelier ne craint pas de changer sa ] médication ordinaire : « In nomine Hippocratis, benedictam cum bono garçone conjunctionem imperare. » J’ai peur que ce ne soit ici Ninon qui intervienne pour prescrire ce remède galant. Gepen- I dant on trouve dans les thèses de la Faculté des réponses non moins hasardées.

DU MALADE IMAGINAIRE

Juras gardare staluta Per Fueullatem præseripla Cum sensu el jugeamento.

1° « Quod observabis jura, slatuta, leges el laudabiles consueludines hujus ordinis. »

Le deuxième article, roulant sur une pratique religieuse, l’assistance à l’office pour les docteurs décédés, ne pouvait décemment être reproduit. Molière y substitue heureusement un serment de professer pour l 'ordre des anciens ce respect aveugle, qui était comme la seconde religion de la Faculté :

Essere in omnibus Consultalionibus Ancieni aviso,

Aul bono, aut mauvaiso.

Quant au troisième article, un peu différent dans la forme, il signifie au fond absolument la même chose, et nul docteur ne l’eût désavoué.

De non jamais le servire De remediis aucunis Quam de ceux seulement doclæ Facultatis,

Maladus dùt-il crevare Et mori de suo malo.

Jitro! répète chaque fois le candidat. Et le président lui enfonce à coups de poings le bonnet sur la tête, en prononçant une formule, qui est évidemment une réminiscence de la bénédiction du chancelier.

3° « Quod lotis viribus contendes adversus medicos illicite practicantes , nulli parcendo , cujuscunque ordinis aut conditionis fuerit. »>

Ego cum isto bonelo Venerabili et doclo, Dono tibi, et concedo

Auctoritate sedis apostolicæ Qua fungor in hac parte.

Do tibi Licentiam

LA CÉRÉMONIE

Virtutem et puissanciaui Medicatidi, Purgandi,

Seignandi,

Perçandi,

Taillandi,

Coupandi,

Et occidendi

Impune per totam terram ;

Legendi,

Interpretandi Et faciendi

Medicinam , hic et ubique terrarum.

Je n’ai ici qu’une toute petite réserve à faire. Medicandi, purgandi, rien de mieux. — Passe encore pour occidendi . Mais seignandi , perçandi, taillandi, coupandi ! c’est presque toute la chirurgie ; autant d’anachronismes que de mots. Nous avons vu les médecins s’engager par écrit à s’en abstenir comme delà peste. — Au surplus, ce n’est pas un reproche que je fais à Molière, tant s’en faut. Pour lui, comme pour le public qu’il veut divertir, médecins et chirurgiens, cela fait tout un. Il y joint même les apothicaires, escortant le char triomphal de la Faculté, comme des licteurs, les armes à la main. Il en résulte un effet théâtral des plus grotesques, et c’est tout ce qu’il lui faut. — Mais, certes, il ne les a jamais maltraités autant qu’ils se haïssaient entre eux ! On le verra bientôt.

Enfin la séance se termine par le discours de remercîments du nouveau docteur. C’est un modèle du genre. 11 a beau comparer l’assistance au soleil et aux étoiles , aux ondes de l’Océan , et aux roses du printemps, jamais il ne surpassera en emphase les compliments gigantesques qui étaient alors la monnaie cou-

ni: MALADE IMAGINAIRE.

rante des réceptions académiques. On s’est souvent étonné, et avec raison, des louanges serviles jusqu’à l’idolâtrie, que l’enthousiasme officiel des gens de cour >et des hommes de lettres décernait vingt fois par jour à Louis XIV. Faut-il tant s’émerveiller de ces exagérations puériles, dans un temps où la réception du moindre licencié s’accompagnait forcément des métaphores les plus lyriques? C’était un astre nouveau s’élevant à l’horizon, un phare qui devait illuminer la postérité la plus reculée; il réunissait en lui seul toutes les vertus, tous les talents, toutes les gloires; égalait, s’il ne les surpassait pas, les plus grands génies de l’antiquité. Un licencié qui s’entendait simplement traiter de grand homme, pouvait se considérer comme médiocrement récompensé de sa peine. En veut-on un exemple? Voici un extrait, malheureurement bien court , bien décoloré par la traduction, d’un discours de paranymphe pris au hasard1 :

« Le voilà, ce jeune Moreau , la merveille de son siècle et de cette École ! Que dis-je? la merveille ! Mais y a-t-il rien qu’on puisse appeler merveilleux en ui> mortel chez qui tout est divin, et dont on ne doit rien attendre d’ordinaire? C’est le caractère distinctif des héros, que chez eux tout est illustre, rien ne souffre la médiocrité. Or, est-ce bien un héros dont j’ai à vous

I. Paranymphus m^dicus habitus in Scholis medicinæ , die 28 junii 16i8, a Roberto Patin , medicinæ baccalaureo, suivi de : Ora/iones encomiasticæ singulorum qui tune licentiæ gradu donandi erant (in- 18).

LA CÉRÉMONIE

entretenir? Oui, Messieurs, et je n’en veux pour preuve que ce qu’en dit le suave Isocrate : ceux qu’une heureuse facilité, un génie naturel disposait à toutes sortes d’études et de travaux, et séparait ainsi de la foule, il les appelait enfants des dieux, OeôW Traita;, comme si ces intelligences privilégiées lui eussent paru non pas engendrées par les hommes, mais formées par la main même de Mercure ou de Minerve. Et ce serait une grave erreur de mesurer la vertu, la doctrine, les mérites divers de notre licencié au nombre de ses années. Que de fois dans cette enceinte, asile du génie et de la science, vous avez cru voir réunis en lui seul Hippocrate rendant de vive voix ses oracles, Platon enseignant la philosophie, Aristote disputant avec subtilité et profondeur, Galien pratiquant l’art de guérir, Pline étudiant la nature, Théophraste racontant les merveilles des plantes, Ptolémée interrogeant le firmament, Cicéron enchaînant les cœurs par les charmes de son éloquence ! Alors, je me le rappelle, refusant de croire à son extrême jeunesse, vous étiez tentés de vous écrier :

Non hæc humanis opibus, non arle magistra

Proveniunt... »

Si tels étaient les éloges décernés à un candidat heureux à ses examens, qu’était-ce donc lorsqu’il s’agissait de louer la Faculté elle-même, dispensatrice de toutes les gloires ? L’hyperbole ne connaissait plus de termes. Yoici , par exemple, un orateur 1 qui prend pour texte

1. Guil. Marcelli Rhetoris, Medicus Deo similis , oratio panegyrica pro celebritate iatrogonistarum laurea donandorum.

DU MALADE IMAGINAIRE

cet aphorisme : Le médecin est semblable à Dieu. Beau début sans contredit, et l'on voit d’avance tout ce qu’avec un peu d’imagination il sera facile de broder sur ce thème : Messieurs de la Faculté, vous êtes les bienfaiteurs du genre humain, vous êtes semblables à Dieu par le savoir, semblables par la puissance, semblables parla miséricorde ; vous êtes les ministres et les « collègues » de Dieu. — Mais bientôt l’orateur se laisse emporter par son éloquence ; cela ne lui suffit plus, et il raisonne ainsi : Tout nous vient de Dieu, donc le mal comme le bien. De vous, messieurs les médecins, il ne vient que du bien. Sans doute Dieu est juste, et il a ses raisons lorsqu’il nous afflige. Mais enfin, le mal est toujours le mal, et la médecine est toujours salutaire. « 0 chose merveilleuse et vraiment incroyable, si l’expérience ne nous l’enseignait tous les jours ! Dieu nous envoie la maladie, et vous le remède ; il frappe, et vous guérissez ; il nous inflige la souffrance comme un châtiment, et vous ne nous apportez que des soulagements et des bienfaits. » — Conclusion : « Nous devrions plus au médecin qu’à Dieu même, si ce ja’était encore à Dieu que nous devons le médecin. »

XL Un dernier trait complétera ce tableau des vieux usages de la Faculté. Molière ne l’a indiqué que par un mot, qui termine l’exorde de son président comique :

Sains, honos et argentum ,

Atque bomim appelitum.

Ce n’est pas assez. La réalité offrait matière à de plus

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