‹ Les médecins au temps de MolièreChapitre 129 sur 223 · INTERVENTION DE LA FACULTE DE MONTPELLIER · texte numérisé non relu

INTERVENTION DE LA FACULTE DE MONTPELLIER

breux. Il en était d’autres qui ne venaient à Montpellier que pour prendre leurs grades, et s’en aller ensuite. On le savait, et pour ceux-là on se montrait d’une indulgence déplorable. Ils n’y demeuraient « que le temps qu’il faut aux petits oiseaux pour avoir des plumes et s’envoler ; » et après des épreuves dérisoires , on leur délivrait un diplôme, moyennant la promesse qu’ils quitteraient immédiatement la ville. N’était-ce pas une prétention étrange que de vouloir imposer à la capitale des gens que Montpellier même ne consentait pas à garder dans ses murs, et savait même au besoin en faire déguerpir?

La controverse s’engagea sur ce point et ne tarda pas à atteindre un degré de violence incroyable. Qu’on en juge par le titre d’un pamphlet écrit par Guillemeau en réponse à Courtaud1, cet intrépide panégyriste de la Faculté de Montpellier, que nous connaissons déjà :

Margarita

scilicet

e stercilinio et cloaca Lenonis àôî'cu Cotyttii Baptœ ,

Spurcidici , barbari, solœcistœ , imo holoborbori , holobarbari , holosolœci verberonis, Curti , I. lleroardi verissirni aniatri , indiguissimi quot fuerunt , archialri , ut vulgo loquuntur Purulentia,

ad stolidos, lividos , indoctos, absurdos ejus amatores, admiratores , buccinalores , et in/amis operœ diribitores.

1. Ce Courtaud était neveu d’Héroard, premier médecin de Louis XIII, et l’on attribuait ses rancunes à ce que, nommé luiméme médecin par quartier, il avait été obligé par la suite de vendre sa charge et d’aller se fixer à Montpellier.

THÉOPHRASTE RENAUDOT

C’est une brochure de 32 pages in-4°, qui ne contient littéralement pas une seule raison. En revanche les mots lutum , sordes , immunditiœ , y reviennent à chaque instant. Courtaud y est traité de fou, d’enragé, de parricide. Les comparaisons les plus malpropres lui sont appliquées à tort et à travers : c’est ainsi que les ulcères de Philoctète viennent jouer là un rôle d’un goût plus qu’équivoque. En relevant avec un soin scrupuleux les barbarismes de son adversaire, l’auteur regrette de ne pouvoir lui arracher la langue. Il- ne s’arrête enfin que lorsqu’il est complètement essoufflé; on le serait à moins.

Ce fut pour lui répondre que Riolan composa en françaises Curieuses Recherches , que j’ai déjà plusieurs fois citées. Si le latin dans les mots brave l’honnêteté, le français a l’avantage de se prêter à une satire plus serrée et plus vigoureuse. Avec beaucoup moins d’injures (sauf le nom de chien Courtaud, qui ne pouvait manquer ici), ce livre de Riolan se fait remarquer par un style plein de verve, et parfois d’éloquence incisive et burlesque. Il y est surtout question du fameux droit de pratique ubique terrarum. « Vous pouvez, dit Riolan, aller aux Indes orientales et occidentales pratiquer la médecine : nous ne vous envierons pas ce bonheur... Je vous coterai les Espagnes, l’Allemagne, la cour de ces deux rois souverains, la cour de Rome, la seigneurie de Venise, la Flandre, la Hollande, le Danemark, la Suède, la Pologne, la Moscovie, la Chersonèse Taurique, l’empire du Grand Turc, l’Afrique, la Perse, la

COURTAUD ET RIOLAN.

Tartarie, l’Asie, les Indes orientales et occidentales, la Chine, le Japon. Voilà bien des pays que je vous cote, pour y envoyer les médecins de Montpellier, si vous leur voulez conseiller de s’y en aller, et s’ils sont assez simples pour vous croire. Mais ils aiment mieux demeurer à Paris qu’ailleurs.... » et c’est justement là ce que ni Riolan , ni la Faculté ne sont disposés à leur accorder.

XI. Au milieu de ce déluge d’invectives de part et d’autre, Richelieu fit quelques tentatives de conciliation. On avait eu l’imprudence de lui dédier un mémoire intitulé : la Défense de la Faculté de médecine de Paris contre son calomniateur , et signé, les doyens et docteurs régents . C’était en quelque sorte provoquer son arbitrage. Il fit donc venir le doyen, qui était alors Guillaume Duval, et Renaudot. « Son Éminence, raconte ce dernier, fit l’honneur au doyen et à moi de nous dire qu’elle désirait notre accommodement, qui n’est pas purement et simplement protéger ceux de l’École de Paris, en l’action intentée contre ma charité envers les pauvres malades : ce qu’on ne doit aussi jamais attendre d’une aussi grande piété qu’est la sienne. Et n’était que je ne veux pas engager, comme ils font trop légèrement, les oracles de sa bouche sacrée, je pourrais ici rapporter le blâme qu’elle donna à leur procédé. »

Quoiqu’on ne puisse savoir au juste ce qui se passa dans cet entretien, il paraît que X ultimatum de Richelieu à la Faculté fut celui-ci : « Faites mieux que M. lie-

THÉOPHRASTE RENAUDOT

naudot. » Et bientôt on put lire sur les murs de Paris l’affiche suivante :

« Les doyens et docteurs de la Faculté de médecine font savoir à tous malades et affligés, de quelque maladie que ce soit, qu’ils se pourront trouver à leur collège, rue de la Bûcherie, tous les samedis de chaque semaine, pour être visités charitablement par les médecins députés à ce faire, lesquels se trouveront audit collège, et ce depuis les dix heures du matin jusqu’à midi, pour leur donner avis et conseil' sur leurs maladies, et ordonner remèdes convenables pour leur soulagement. »

Un autre avis commençant par ces mots : Jésus Maria, et plus complet que le premier, fut promulgué au prône dans les différentes paroisses, le jour de Pâques 1641 ; et c’est ainsi que furent fondées les premières consultations gratuites de la Faculté. Les pauvres, dont il avait tant été question dans toute cette discussion, y gagnèrent au moins cet avantage.

Enhardi par les préférences marquées du ministre en cette occurrence, Renaudot eut le courage d’attaquer à son tour. 11 adressa aux Requêtes de l’hôtel une plainte contre Guy Patin, qui, dans la préface latine qu’il avait mise aux œuvres de Sennert, avec sa bonne grâce habituelle, l’avait traité de nebulo et de blatero. Guy Patin plaida sa propre cause en présence de près de quatre mille personnes1. Il parla d’abondance pendant sept

l. J’ai vainement cherché des traces de ce plaidoyer dans les registres du Parlement conservés aux archives de l’empire et à la

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