SA CONDAMNATION
médecins, profiter de l’occasion qui lui est offerte, pour discuter le degré de certitude de la médecine. Il énumère longuement toutes les autorités pour et contre, et naturellement il arrive à traiter cette autre question : savoir, si l’intervention du médecin dans les maladies est ou n’est pas contraire à la prescience divine; cela lui fournit un prétexte pour établir, par de fort belles raisons, qu’il s’agit là non d’un décret absolu de la Providence, mais d’un ordre conditionné, supposant la liberté des actions humaines. De là il passe à la biographie d’Hippocrate, à l’histoire des trois grandes sectes médicales dans l’antiquité, les dogmatiques, les méthodiques et les empiriques; il discute en passant le sens d’un passage de Pindare, dans lequel la mort d’Esculape est attribuée à la jalousie des dieux, parce qu’il aurait ressuscité Hercule. Arrivant enfin à la Faculté de Montpellier, il reconnaît que dans le cas actuel on peut invoquer en sa faveur des textes de l’Odyssée, de saint Jérôme, d’Epiphane, de saint Paul, d’Artémidore ; mais aussi on peut lui opposer des textes non moins décisifs d’Isidore de Péluse, d’ÛEcuménius, d’Eustathius, etc. Et voilà pourquoi ... le procureur général conclut au rejet de l’appel.
La Cour condamna Renaudot sur tous les points, avec dépens, ordonna la cessation des consultations charitables, la fermeture du Mont-de-Piété, la saisie des hardes qui y seraient trouvées pour être restituées à leurs propriétaires. La gazette seule et le bureau d’adresses furent respectés, sous la condition que Renaudot
THÉOPHRASTE RENAUDOT
présenterait les lettres patentes y relatives. Défense fut faite aux médecins étrangers à Paris d’y exercer leur art. Quant à l’affaire d’Isaac et d’Eusèbe Renaudot, il fut déclaré qu’il y serait fait droit séparément.
« Le pauvre diable est bien humilié, écrit Guy Patin en annonçant cette grande nouvelle; il voudrait seulement bien que nous eussions pardonné à ses deux fils, en leur donnant le bonnet après lequel ils attendent, et attendront longtemps encore. » Et cela lui paraît une victoire admirable. « Tous les hommes particuliers meurent, mais les compagnies ne meurent point ! Le plus puissant homme qui ait été depuis cent ans en Europe sans avoir la tête couronnée, a été le cardinal de Richelieu ; il a fait trembler toute la terre , il a fait peur à Rome, il a rudement traité et secoué le roi d’Espagne, et néanmoins il n’a pu faire recevoir dans notre compagnie les deux fils du gazetier qui étaient licenciés, et qui ne seront de longtemps docteurs. »
Ils ne le furent que quatre ans plus tard , et sur un arrêt spécial du Parlement, qui crut sans doute que la Faculté était assez vengée par la ruine complète de leur père. Celui-ci eut donc, avant de mourir, la consolation de voir ses deux enfants docteurs , après plus de quinze ans de luttes opiniâtres. C’était la plus chère de ses ambitions, et il en avait acheté la réalisation par la perte d’une immense fortune, et par le chagrin plus vif encore de voir détruites par de mesquines rancunes les institutions utiles auxquelles il avait consacré sa vie ; homme singulier, surtout pour son temps, sincèrement