DE LA CHIRURGIE EN FRANCE
en faveur de qui il pourrait se démettre de la place de barbier n’en auraient que les privilèges personnels, toute juridiction en cette matière appartenant désormais à la chirurgie.
Cette juridiction comprenait alors une branche d’industrie à peu près nouvelle en France, la fabrication en grand de ces énormes perruques, dont la mode commençait à se répandre, et qui eurent un demi-siècle de vogue, en dépit du bon goût et du bon sens. C’est ici qu’il faut admirer le système du privilège et des restrictions légales apportées à la liberté du commerce : où fallait-il classer les perruquiers? Grand embarras pour une législation qui avait la prétention de tout prévoir, et qui se trouvait à tout moment arrêtée par des difficultés voisines du ridicule. Fallait-il créer une corporation nouvelle? On l’essaya. Mais, sous prétexte de perruques, une grande partie des barbiers allaient échapper à la loi commune ; il y eut des réclamations de toute nature ; les médecins , comme l’on pense, ne furent pas les derniers à se plaindre. Ils rédigèrent une pétition au roi : « La Faculté, disaient-ils, ne peut ré- « pondre à Votre Majesté du salut de sa cour et de ses « peuples , s’il ne lui plaît lui conserver ses anciens « disciples1. » Il fallut abandonner ces projets d’émancipation, et les fabricants de perruques devinrent les confrères des anciens membres du collège de Saint- Côme, et durent passer des examens d’anatomie.
1. Comment, de la Fac., 4 664. — Lettres patentes de la même année, portant modification de celles de 1659.
Toutes ces mesures partielles, et la confusion totale qui en résulta, sont la meilleure preuve de l’insurmontable difficulté qu’il y avait à mettre la chirurgie ailleurs qu’à sa véritable place, c’est-à-dire à la Faculté de médecine. Forcée de subir une alliance bizarre , formée d’éléments incompatibles, cette profession fut condamnée à languir pendant longues années. De toutes les fautes de l’ancienne Faculté, il n’en est pas dont la postérité doive lui demander un compte plus sévère. Pour de misérables questions de préséance, elle retarde d’un siècle les progrès de la- chirurgie ; elle l’eût anéantie s’il eût été possible. Malgré la rare distinction de quelques-uns de ceux qui l’exercèrent, la chirurgie ne sortit de l’état d’infériorité où l’avait placée l’arrêt de 1660, que bien longtemps après, lorsque le temps et la nécessité des choses eurent reconstitué en deux professions distinctes les barbiers barbants d’une part, et de l’autre les chirurgiens. Ce fut alors qu’à l’instigation de La Peyronie, Louis XV créa l’Académie royale de chirurgie. On sait l’éclat que jeta sur le dix-huitième siècle cette célèbre compagnie, qui sans doute eût fini par faire disparaître la Faculté, si la Révolution ne lui eût épargné cette tâche en les détruisant toutes deux.
X. Jetons maintenant un coup d’œil sur l’organisation intérieure du corps des chirurgiens, telle qu’elle résultait des divers événements dont on vient de lire le récit. Malgré les hautes prétentions dont nous avons été plusieurs fois témoins, malgré les édits royaux qui lui
assurent le rang et les honneurs des arts libéraux, la chirurgie, à cette époque de son histoire, c’est là son caractère distinctif, est organisée comme un véritable commerce. Les noms des fonctionnaires qui la gouvernent sont les mêmes que dans les diverses corporations marchandes. Non-seulement les barbiers-chirurgiens tiennent boutique1, mais leur industrie constitue un véritable fonds, si bien qu’après la mort du mari, la veuve est autorisée à continuer ses affaires , à la condition de faire agréer par la compagnie un premier garçon , capable d’exercer les fonctions du défunt. En réalité, les innombrables procès intentés par la Faculté, et terminés à son avantage, n’avaient d’autre but que de faire consacrer d’une manière définitive ce caractère, qui mettait entre ses adversaires et elle une limite infranchissable.
La communauté de Saint-Côme, destituée de ce nom de collège , qui lui était si cher , avait son siège sur l’emplacement occupé aujourd’hui par l’École pratique de la Faculté de Médecine. C’est là que se tenaient les assemblées générales, qu’étaient déposés les registres de la compagnie. Elle se composait : du premier chirurgien du roi, de son lieutenant, de quatre prévôts, d’un receveur , d’un greffier , et enfin de l’ensemble des maîtres. Ceux-ci étaient répartis en quatre classes, ayant chacune à leur tête un prévôt. Les charges, à l’exception des deux premières, étaient électives. Les
1. Un édit de 1666 ordonnait aux maîtres chirurgiens de tenir boutique ouvertet sous peine d’amende.
is.
élections se faisaient chaque année en assemblée générale, au mois de mars. Les prévôts étaient nommés pour deux ans et renouvelés par moitié. Ils devaient avoir au moins douze ans de maîtrise, et ne pouvaient être nommés que deux fois. Ils avaient pour fonction de veiller à l’observation des statuts, d’empêcher l’exercice illégal de la chirurgie, de poursuivre les délinquants devant le lieutenant de police. Ils pourvoyaient à la célébration du service divin, consistant en premières vêpres la veille de saint Corne, messe solennelle, vêpres et salut, le jour de là fête, et le lendemain service pour le repos de l’âme des confrères trépassés ; tous les maîtres étaient tenus d’y assister, ainsi qu’à une messe célébrée tous les premiers lundis du mois, et après laquelle une consultation gratuite était donnée aux pauvres malades.
Les assemblées se faisaient sur la convocation du premier chirurgien ou de son lieutenant. Il y occupait la première place; après lui venaient les fonctionnaires en charge, puis les chirurgiens de la reine, ceux des enfants de France, et enfin les maîtres, suivant l’ordre de leur réception. Pour éviter les questions de préséance , deux bancs spéciaux étaient disposés, l’un à droite du président pour les docteurs en médecine, l’autre à sa gauche pour les chirurgiens du Châtelet. Des amendes punissaient les absents. Les infractions au respect de la hiérarchie étaient passibles de peines disciplinaires, et même de l’exclusion, pour les cas graves.
En outre, le bureau constituait un conseil permanent, qui s’adjoignit plus tard seize autres membres, et qui s’assemblait chaque semaine pour l’expédition des affaires courantes. Pour les questions de quelque importance, on pouvait s’assembler le premier lundi du mois, à l’issue du service divin. Chaque année le lieutenant du premier chirurgien devait visiter toutes les boutiques de la communauté, et veiller à ce qu’il ne s’y commît aucun abus. Il avait surtout pour mission d’entretenir entre les maîtres des rapports de bonne confraternité. À cet égard, les règlements prenaient des précautions minutieuses. Un maître qui eut enlevé un apprenti à l’un de ses confrères eût été sévèrement puni. Sauf le cas d’un péril évident, il était défendu, sous peine de 500 livres d’amende, de lever un appareil placé par un autre chirurgien, autrement qu’en sa présence. Il n’y a d’association possible qu’à la condition d’un respect absolu du droit de chacun par tous.
XI. On voit, par ce qui précède, qu’il n’y avait pas, à proprement parler, des élèves en chirurgie suivant un cours commun d’études, mais bien de véritables apprentis, attachés chacun à la personne d’un maître ou patron1, formés par lui à la pratique, mais soumis à certains actes probatoires avant d’entrer eux -mêmes en qualité de maîtres dans la communauté. Il y avait