‹ Les médecins au temps de MolièreChapitre 168 sur 223 · LE MÉDECIN CHARITABLE · texte numérisé non relu

LE MÉDECIN CHARITABLE

mun que les formules où entraient vingt ou trente substances le grand Sydenham lui-même n’a pas échappé à ce défaut. Il y avait donc là une réforme à faire : un tel abus avait pour premier inconvénient de dévaliser les malades. Protester, comme on le fit, contre cette manie déplorable, purger une fois pour toutes cette officine d’Augias, et réduire la tliérapeuthique à la fameuse devise : Pauca , sed selecta et probata remedia , c’était assurément chose utile et louable. Que la réaction dépassât quelquefois les justes limites, ce n’est pas

i . Je prends au hasard, comme exemple, la liste des substances entrant dans la composition d’un électuaire que Sennert déclare souverain contre les maladies du cœur ( Praxis medica, 1639, liv. Il) :

Émeraude,

Hyacinthe,

Saphir,

Or et argent pur en feuilles, Perles,

Buglosse,

Mélisse,

Fleurs de bourrache,

Basilic,

Zédoaire,

Lychnis blanc et rouge,

Girofle.

Bois d’aloès,

Gingembre,

Ginnamome,

Vers à soie pilés, non torréfiés, Cubèbe,

Cardamome,

Roseau aromatique, Nard,

Galanga,

Musc,

Camphre,

Os du cœur de cerf, Ambre,

Corail blanc,

— rouge,

Bois de santal,

Roses,

Oxyde de zinc, Myrobolan,

Terre sigillée.

Sucrez le tout.

L'eau de-vie blanche de Dresde , dont le même auteur préconise l’emploi dans les lipothymies, ne comprend pas moins d e ççnt dix-huit substances.

LES APOTHICAIRES

là ce qui doit nous surprendre ; mais il est regrettable d’avoir à ajouter que cette réforme salutaire, à laquelle Guy Patin eut une grande part, fut entreprise bien moins dans une vue d’utilité publique, que dans le but misérable de porter un coup mortel aux apothicaires. Le Médecin charitable , qu’on peut considérer comme un manifeste de la Faculté, s’efforcait, à chaque ligne, de démontrer que leur office était absolument inutile, que les bonnes femmes pouvaient aisément y suppléer à peu de frais ; et pour achever la démonstration, il plaçait en regard des tarifs usuels de la pharmacie le prix de revient des substances le plus habituellement employées. La comparaison n’était pas faite pour encourager les acheteurs. — La correspondance de Guy Patin révèle à chaque pas ce plan de campagne. Lui-même avait eu sa part dans la collaboration. Le traité De la Conservation de la santé par un bon régime est entièrement de lui. C’est une üeuvre médiocre, et dont il ne se vantait guère. Mais, s’il demandait à ses amis le secret sur ce chapitre, il n’en mettait pas moins d’ardeur à propager le succès de l’ouvrage, et surtout à en recommander l’application. « Insinuez le séné dans les familles, écrivait-il aux médecins de province; il ne vous faut qu’un an à ruiner tous les apothicaires. » Et il cite l’exemple de Paris : « C’en est fait des apothicaires ; le peuple est lassé de leur tyrannie barbaresque et de leur forfanterie bézoardesque... ils ne trouvent plus guère de besogne que pour les étrangers logés en chambre garnie ; leur métier est si sec que personne n’a envie de s’en mêler

Page 1