LE MEDECIN CHARITABLE
aujourd’hui. Le peuple de Paris est tellement accoutumé à cette épargne, que ce ne sont plus les apothicaires que les malades mettent en besogne. On envoie aussitôt au médecin, et, bien qu’à cause de la misère du temps, il y ait plusieurs malades qui ne payent guère bien, au moins ayons-nous cet avantage que nous y sommes appelés des premiers, et que nous ne voyons plus chez eux faire litière de juleps, apozèmes, poudres, opiats et tablettes cordiales, qui ne servaient la plupart qu’à faire durer les maladies, à échauffer, dégoûter, et coûter beaucoup aux malades. »
Ce n’est donc pas sans raison que les apothicaires lui avaient voué une haine implacable. Ses chers ennemis , comme il les appelait lui-même, apprirent un jour qu’il devait présider une thèse de sa composition, dans laquelle le bézoard et autres remèdes de haute pharmacie seraient fort maltraités. Ils l’assignèrent au Parlement; la présidence fut confiée d’office à un autre docteur, et l’audience fixée au jour même de la thèse. Guy Patin y comparut comme médecin et comme avocat, et ce fut pour lui l’occasion d’un de ces grands succès oratoires dont, bien des années après, le souvenir réjouissait encore sa vieillesse. Ce qui ôte de l’intérêt à tous ces procès, c’est que le dénoûment en est invariablement le même. Il semblerait qu’il y eût un pacte fait entre le Parlement et la Faculté.
XI Y. En province, mêmes inimitiés. Rouen s’était fait une sorte de célébrité sous ce rapport. Le bruit en était
LES APOTHICAIRES
venu jusqu’à la capitale, et il y eut un moment où ces contestations égayèrent la société parisienne. Les récits contemporains en font foi : « 11 n’y a point de particulier, qui aime tant soit peu sa santé, qui n’en rêve, et ne se touche chaque jour mille fois le pouls, dans l’appréhension qu’il a de tomber malade durant cette conjoncture fâcheuse où la médecine et la pharmacie sont tout à fait troublées L » Le narrateur est ici trop intéressé dans la question pour n’être pas soupçonné d’exagération. Ce qui est certain, c’est qu’on s’en'oceupa, mais plus probablement pour en rire ; il ne s’agissait encore que de l’éternelle question de la visite annuelle des officines. Une autre affaire eut un caractère plus personnel. Un certain Duchemin, apothicaire, avait osé refuser d’exécuter l’ordonnance d’un docteur Houppeville, la déclarant audacieuse, téméraire et mortelle au malade. Le collège des médecins demanda aux tribunaux une réparation éclatante. Duchemin se vit perdu s’il résistait davantage ; il se soumit aux rigueurs de celui qu’il avait offensé. On ne lui promit le pardon qu’à condition qu’il ferait amende honorable, en présence de l’intendant de la ville et de deux membres du collège. Il dut la faire en ces termes : « Monsieur, je suis fâché d’avoir refusé cette ordonnance; croyez que je l’ai refusée seulement parce que je croyais que je ne la pourrais pas faire devant que la porte de la ville fût fermée, et je serais bien marri d’avoir dit qu’elle fût mauvaise. Dorénavant, je
1 . Jacques Bovionnier, Advis au public sur les différends suscités aux médecins de la ville de Rouen par les apothicaires , 1656.