ÉTAIENT PHYSIOLOGISTES
l’attirail de la scolastique était encore en honneur. C’était la Faculté de médecine ; il s’agissait d’y pénétrer.
III. C’est de ce point de vue, et par rapport au mouvement intellectuel de l’époque, qu’il peut y avoir quelque intérêt à remuer, après plus de deux siècles, les cendres d’une doctrine bien et dûment morte depuis longtemps. Ce sera le complément de ce que nous connaissons déjà de nos docteurs. N’est-il pas vrai que leur physionomie resterait incomplète, si, avec leurs personnes, nous ne connaissions un peu leurs idées? Peutêtre aussi la nature de leur enseignement jettera-t-elle quelque jour sur la valeur des attaques dont ils furent l’objet. Que le lecteur veuille bien me pardonner cette digression, si c’en est une. En tout cas ce sera la dernière.
Ouvrez au hasard quelqu’un des poudreux volumes consacrés à cette physiologie surannée. Dès la première page vous vous apercevez que vous êtes sous le régime de l’autorité. Tâchez de vous en accommoder. L’autorité, c’est ici Hippocrate. Cherchez; son portrait doit être au frontispice ; son nom est en tête de l’ouvrage. Le livre étant dédié à la Faculté et approuvé par elle, vous lisez la formule suivante, ou une autre semblable :
Approbation des docteurs .
« Nous soussignés, docteurs de la très-salutaire Faculté « de médecine de Paris, certifions avoir lu l’ouvrage
350 CE qu'était un livre de physiologie
« de *** sous ce titre *** ; et attestons en outre qu’il ne « s’y trouve rien qui ne soit conforme à la vraie et pure « doctrine d’Hippocrate. Aussi le jugeons-nous digne « d’être livré à l’impression, et publié. En foi de quoi « nous avons signé... »
Le tout daté, visé et parafé par le doyen ou par ses délégués; vous pouvez donc ouvrir le livre en toute sûreté de conscience, vous n’y trouverez rien que d’orthodoxe. Mais prenez garde. L’Hippocrate dont vous venez de vénérer l’image, et dont le grand nom sert de passe-port au livre, qu’il couvre de son infaillibilité, n’est point précisément l’Hippocrate de Cos, l’Hippocrate historique, celui qui a dit un jour dans un accès de modestie et de découragement assez malséant à un dieu : « L’art est long, la vie est courte , et l’expérience trompeuse. » — Non ; c’est un Hippocrate commenté, amplifié, interprété, et, il faut le dire, quelque peu gêné dans le cadre scolastique où il lui a fallu contraindre ses libres allures. Aussi souvenez-vous d’avoir présents à l’esprit les principes de la philosoplre péripatéticienne, et surtout ces distinctions perpétuelles et fondamentales de la puissance et de Y acte, de Y essence et de la forme , de Y être et de la qualité , qui sont à la physique d’Aristote ce que la distinction du sujet et du prédicat est à sa logique. Sans cette précaution indispensable, vous risquez de n’y rien comprendre. Mais ce n’est pas tout : à la suite d’Aristote, d’autres péripatéticiens sont venus, qui ont apporté chacun leur pierre
AU XVIIe SIÈCLE.
à l’édifice commun : Galien d’abord, puis Averrhoës, Avicenne, et tous les Arabistes; et parmi les modernes Fernel, Baillou, Sennert, Piètre. La méthode scolastique sert de lien entre ces éléments divers, imposant aux sciences d’expérience l’apparente rigueur de ses procédés déductifs. De toutes ces influences, de toutes ces autorités, réunies, compulsées, comparées, discutées, a fini par sortir une doctrine mixte, faite de concessions et d’arrangements réciproques, œuvre de patience et d’érudition, qui emprunte à la multiplicité même de ses sources une sorte d’originalité relative. L’un aura fourni la définition de la vie, l’autre la doctrine des esprits animaux, un troisième la division des facultés de l’âme; et ainsi recevant un peu de toutes mains, s’est constitué un dogme éminemment éclectique, qui constitue le fond de l’enseignement officiel. Sans doute il y a encore bien des dissidences de détail, bien des points litigieux, qui servent d’aliments habituels aux controverses acharnées des soutenances de thèses et des argumentations solennelles. Mais l’autorité n’y perd rien, et d’ailleurs, dans les cas douteux, la Faculté, qui fait la loi, a bien aussi le droit de l’interpréter. Il en résulte 'une doctrine, somme toute, assez homogène.
C’est l’avantage d’un enseignement très-dogmatique donné au nom d’une autorité préjugée souveraine, de pouvoir aisément se concentrer dans un résumé, et pour ainsi dire dans un symbole. Essayons donc d’en donner une idée.
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IY. Eléments et tempéraments. La médecine, ainsi qu’on l’a vu plus haut, embrasse l’étude des choses naturelles , celle des choses non naturelles , et des choses contre nature. La science des choses naturelles, ou la physiologie, préambule nécessaire de l’hygiène et de la pathologie, repose tout entière sur ces deux idées fondamentales : 1° L’homme est un abrégé de toute la nature, et reflète dans son corps toutes les qualités visibles et occultes des corps qui composent l’univers ; en un mot, c’est un petit monde , un microcosme , par opposition au grand monde ou macrocosme ; 2° le monde sublunaire est fait tout entier pour l’usage de l’homme; ainsi le veut le principe des causes finales, tel du moins qu’il est entendu dans l’École. De là découle une conséquence importante : c’est que la connaissance de l’homme est subordonnée à celle de la création, et que la physiologie n’est qu’une application des principes de la physique générale , auxquels il faut remonter tout d’abord.
Il y a quatre éléments, correspondant aux quatre qualités premières que la doctrine assigne à la matière, savoir : le chaud, le froid, l’humide et le sec. — Cette théorie, on le voit, n’a pas coûté grands frais d’imagination. C’est une copie servile de l’antiquité. Est-il besoin de remarquer comment, dès le début, une abstraction de l’esprit est mise à la place des faits concrets et du monde réel? Nous pouvons passer rapidement sur cette analyse des qualités premières, qui n’a absolument rien de neuf, et que l’on trouve partout. — Il s’agit en second lieu de savoir quelles sont les substances dans
DOCTRINE DES ELEMENTS
lesquelles résident éminemment ces qualités, en d’autres termes, quel est le premier chaud, le premier froid, le premier sec, et le premier humide. Ce seront là les éléments. On ne peut arriver à cette détermination que par l’observation aidée du raisonnement, et l’on va voir de quelle sorte : veut-on apprendre, par exemple, quel est le premier froid? le raisonnement indique qu’il faudra prendre pour types les corps composés les plus froids ; l’observation enseigne que les corps les plus froids sont ceux dans lesquels l’eau domine ; tels sont le pavot, la ciguë, la mandragore. Donc l’eau est le premier froid. Il est vrai qu’il resterait à démontrer : 1 0 que ces plantes sont froides ; 2° que l’eau y domine plutôt que dans la première plante venue. Mais c’est précisément ce qui n’est jamais mis en discussion ; on l’admet comme un axiome. Le mot froid , qui fait tout le fond de la discussion, n’est nulle part défini; le sens extrêmement vague et en quelque sorte métaphysique dans lequel il est pris, permet en effet de l’appliquer à tous les objets. — La raison par laquelle on démontre que le premier humide ne saurait être que l’air, n’est ni moins curieuse, ni moins concluante. Les corps dans lesquels l’air domine, l’huile, par exemple (n’est-il pas de toute évidence que l’air domine dans l’huile?), sont les plus humides de tous ; et pour en avoir la preuve, il suffit de voir la tache d’huile se propager indéfiniment sur le papier. Donc l’air sera le second élément. Par des motifs analogues on démontre que le premier chaud est le feu, et que le premier sec est la terre.
PHYSIOLOGIE DU XVIIe SIÈCLE.
Les éléments étant donnés, Dieu en opère le mélange par l’intermédiaire du mouvement de la lumière ; mélange intime, absolu ; les molécules se' pénètrent réciproquement; leurs dimensions se fondent les unes dans les autres. Ce n’est pas une concrétion, une simple juxtaposition de particules dissemblables; s’il en était ainsi, les qualités des corps composés ne seraient que la somme des qualités premières entrant dans leur constitution, tandis qu’en réalité, à chaque composé nouveau s’ajoute une qualité nouvelle, qui résulte, non des éléments constituants, mais de la nature même, du génie propre de chaque mélange en particulier! En effet, dans un os par exemple, il y a autre chose que la dureté, la densité, la froideur, etc., qualités qui lui sont communes avec bien d’autres corps; il y a de plus la nature osseuse; il y a ce je ne sais quoi qui fait qu’un corps est ce qu’il est, et non toute autre chose, en un mot, la forme , au sens où les péripatéticiens entendent ce mot : Forma est actus cujusque rei.
Tel est le fondement sur lequel repose toute la doctrine des tempéraments; fondement bien fragile sans doute, surtout à en juger avec nos connaissances actuelles, et nos procédés modernes d’investigation. Heureusement la conséquence vaudra mieux que le principe, ou, pour mieux dire, le principe n’est là que pour les besoins de la cause, et pour servir à relier entre eux des faits d’observation dont la raison intime échappe à l’analyse. Les tempéraments, c’est en effet là le grand souci de l’ancienne physiologie. Tous les hommes ont
DOCTRINE DES TEMPÉRAMENTS
les memes organes, qui remplissent les mêmes fonctions, et cependant chaque homme a sa manière particulière de vivre, et ces diversités infinies se groupent autour de quelques grands types bien accusés, reliés les uns aux autres par un grand nombre d’intermédiaires. Voilà ce qu’indique l’observation la plus superficielle, ce que la science la plus exacte ne saurait contredire, et ce qu’il s’agit d’expliquer. Par malheur, ces variétés individuelles, qui traduisent et résument les influences les plus délicates et les plus multiples, et qui conséquemment devraient être l’objet le plus élevé, le dernier terme de la science, sont ici placés au point de départ, et nécessitent l'intervention des données les plus hypothétiques, les plus imaginaires. Poursuivons.
Les éléments sont unis entre eux, mais ils le sont virtuellement. Delà réunion, dans un corps quelconque, de la forme ou principe actif des quatre éléments, résulte une forme unique, qui, mieux que le tempérament, peut être appelée la forme du mélange, forma mixti , ou l’essence d’un corps similaire. Les formes particulières des éléments persistent dans le mélange, mais indistinctement, confusément. 11 s’établit entre elles une sorte de conflit, et, après la lutte, il en est une qui sort victorieuse, qui imprime au tout un cachet definitif ; c’est elle qui commande aux autres, les tient toutes comme enchaînées, c’est-à-dire en puissance.
Cela est vrai de tous les corps composés , et vrai à plus forte raison du corps humain ; ce qu’on prouve de plusieurs manières : et d’abord par la considération des
PHYSIOLOGIE DU XVIIe SIÈCLE.
principes immédiats d’où il tire sa composition : d’une part, la semence, où dominent l’air et le feu ; de l’autre, le sang maternel, composé de terre et d’eau. En second lieu, le sang lui-même, cette chair coulante, cet aliment de tout le corps, résulte, comme on le verra plus loin, de la réunion des quatre humeurs, dans lesquelles les quatre éléments sont largement représentés. Enfin ces derniers entrent manifestement dans la composition des aliments qui réparent les pertes de l’économie, et par suite, dans la composition du corps humain lui-même.
Nous sommes maintenant en mesure de donner une définition du tempérament. La plus généralement admise est celle-ci : Temperamentum est finis seu perfectio mixti. C’est-à-dire que, le mélange étant un phénomène passager et transitoire, le tempérament en est la résultante, le terme, % le but final. Le mélange est un mouvement; le tempérament est l’état de repos qui succède au mouvement, lorsque toutes les parties ont trouvé leur place dans l’ensemble.
Mais cette définition est loin d’être acceptée universellement et sans discussion. Les uns, avec Averrhoës, veulent que le tempérament ne soit autre chose que le mélange lui-même, et s’en tiennent à la formule : Temperamentum est forma mixti . D’autres , en plus grand nombre, modifiant dans le sens de l’École alexandrine la vieille définition platonicienne, L’àme est une harmonie \ s’attachent à prouver que, l’âme n’étant
1. Il ne s’agit ici que de la théorie exprimée dans le Timée. Chacun se rappelle, par contre, l’admirable passage du Phédon,
DOCTRINE DES TEMPERAMENTS.
autre chose que l’harmonie qui existe entre les parties du corps et leurs qualités premières, le tempérament doit être rejeté au second rang, et n’est en quelque sorte que l’instrument dont elle se sert, comme d’un intermédiaire entre elle et le corps, pour accomplir ses fonctions. Nous ne pouvons entrer dans toutes ces subtilités, qui ont fait les frais d’un nombre incalculable de volumes. Tenons-nous-en donc à la définition officielle : le tempérament sera la fin du mélange , et en même temps le principe des facultés, et des fonctions naturelles. Encore ne faudra- t-il entendre par là que celles qui sont manifestes, les facultés occultes devant, ainsi qu’on le verra, être attribuées à un autre principe.
Il y a deux sortes principales de tempéraments : le tempéré et l’ intempéré. Le tempéré est celui qui résulte de l’équilibre parfait des quatre éléments dans l’homme ; non qu’il faille entendre par là un état de choses dans lequel les quantités physiques et pondérables de chacun des éléments seraient exactement dosées, pour ainsi dire ; il suffit que les qualités premières soient réparties de façon qu’aucune ne prime les autres. C’est un équilibre en quelque sorte rationnel : Non fit ad pondus, sed adjustitiam. En d’autres termes, il ne tient pas à un mélange fait rigoureusement à parties égales, mais simplement accommodé à la nature du sujet, et à la fin que celui-ci est destiné à remplir.
dans lequel Platon, par la bouche de Socrate, s’attache à réfuter cette opinion , et donne ce qu’on peut considérer comme sa doctrine définitive de l’âme humaine.
PHYSIOLOGIE DU XVIIe SIÈCLE.
Quant au tempérament dit intempéré , il est simple ou composé : simple, quand domine une seule qualité élémentaire, le chaud, l’humide, le froid ou le sec ; composé, lorsque deux qualités dominent simultanément, et dans une mesure sensiblement la même. C’est ici que l’imagination de nos physiologistes peut se donner carrière, et va sortir totalement du monde de la réalité, pour combiner deux à deux les qualités élémentaires, absolument de la même façon que les mathématiciens combinent entre elles des quantités algébriques. Or, en faisant par hypothèse tous les rapprochements possibles, on arrive aisément à cette conclusion, qu'il n’y a en somme que quatre combinaisons acceptables, savoir : le tempérament chaud-humide, le chaud-sec, le froidhumide, le froid-sec. Il est facile de voir en effet que le chaud ne peut être combiné au froid, ni le sec à l’humide, ces qualités étant contraires.
Faisons maintenant le compte : un tempérament tempéré , quatre tempéraments intempérés simples , quatre tempéraments intempérés composés; en tout neuf tempéraments dont un toujours identique à luimême , et dont les huit derniers peuvent chacun être, selon les cas et les degrés, sains ou morbides É.
Mais , par là, nous n’avons encore que le tempérament total d’un individu humain. Ce tempérament n’est lui-même que l’expression commune d’une foule de tempéraments particuliers, qui sont précisément ceux