‹ Les médecins au temps de MolièreChapitre 186 sur 223 · LE CALORIQUE INNÉ · texte numérisé non relu

LE CALORIQUE INNÉ

prits naturels à tous les organes. Mais une partie de ces esprits monte avec le sang par la veine cave dans le ventricule droit du cœur, où, atténuée encore par le calorique inné, elle va former une espèce d'air. C’est cet air subtil qui passe des cavités droites dans les cavités gauches par de très-étroits passages que l’œil ne voit pas, il est vrai, mais que la raison conçoit. Le ventricule gauche attire du poumon l’air atmosphérique qui y est contenu, et qui vient rafraîchir les esprits naturels. De ce contact, de ce mélange intime résultent les esprits vitaux.

Le cœur étant l’origine des artères, comme le foie est l’origine des veines, envoie par elles des esprits vitaux à toutes les parties qui en ont besoin, et, en même temps, il leur envoie aussi du calorique inné. Parmi les artères, il en est deux, les artères carotides, qui se rendent directement au cerveau. Une portion des esprits vitaux va donc en droite ligne vers ce viscère, pour y subir un dernier degré de perfectionnement et d’atténuation ; arrivés par les plexus choroïdes jusque dans les ventricules du cerveau, ils y rencontrent encore de l’air venu des fosses nasales, et ce mélange donne enfin naissance aux esprits animaux, les plus parfaits de tous, et qui, au moyen des battements du cerveau, sont, à leur tour, lancés par les nerfs dans tous les organes ; les nerfs sont donc aux esprits animaux ce que les artères étaient aux esprits vitaux, ce que les veines étaient aux esprits naturels. Encore les esprits animaux sont-ils de différentes sortes : il y a des esprits moteurs, qui ne parcourent que les nerfs de mouvement; des esprits sensitifs, qui pas-

PHYSIOLOGIE DU XVIIe SIÈCLE.

sent par la moelle, avant de se distribuer aux nerfs de sentiment, et se divisent eux-mêmes en optiques, auditifs, olfactifs, gustatifs et tactiles; il y a même des esprits génitaux pour les organes de la reproduction.

Pour accomplir leur rôle, les esprits ont besoin de deux puissants auxiliaires, dont le merveilleux accord et l’amitié à toute épreuve fait l’objet de l’admiration de tous les physiologistes du temps. Us ne peuvent se passer l’un de l’autre, et se rendent en toute occasion de mutuels services. Ce sont le calorique inné et l’humide radical, l’un ardent, impétueux, s’épauchant sans cesse avec les esprits vitaux, du coeur où il fait sa résidence, vers les organes où il répare les pertes du calorique fixe ; l’autre dense, onctueux, halitueux, alimentant ce feu interne, comme l’huile alimente le feu de la lampe.

Relativement au sujet vivant, ces trois forces: esprits, calorique inné, humide radical, n’en font qu'une, et sont indécomposables en fait. Mais le raisonnement, qui dépasse l’expérience, sait très-bien en faire la différence. La mort arrive par la privation de l’une des trois. Ainsi les soldats de Xénophon qui, dans la retraite des dix mille, succombent au froid, meurent évidemment par insuffisance du calorique inné. — Dans la fièvre hectique, où le corps se dessèche jusqu’au marasme, c’est l’humide radical qui fait défaut. — Enfin, dans la syncope, le manque d’esprits est la cause immédiate de la mort.

C’est une grande question de savoir si le calorique inné est de nature divine ou élémentaire. Ici les avis

l’humide radical.

sont fort partagés. Cependant les maîtres les plus autorisés se déclarent pour l’origine céleste. En effet, disent-ils, d’une part les corps très-riches en feu élémentaire, comme le soufre, l’arsenic, ne présentent pas la moindre apparence de vie ; et d’autre part un cadavre, bien que conservant encore la forme et la structure de l’être vivant, ne garde pas de trace du calorique inné ; or il l’aurait conservé si cette chaleur naissait des éléments, puisque dans chaque partie subsiste encore, dans une proportion quelconque, un peu de chacun des quatre éléments.

Revenons un moment sur la nature des esprits. Sontils âme, sont-ils matière? Sur ce point délicat, force est bien de se faire à soi-même une opinion. Car, si l’on consulte les opinions des anciens, on les trouve pleines de contradictions. Aristote fournit des arguments pour et contre. Galien parait rester dans le doute; mais son matérialisme bien connu le fait manifestement incliner vers la seconde hypothèse. Les stoïciens tranchent la question, en professant que l’âme et les esprits sont une seule et même substance. Il est impossible que l’influence de la philosophie chrétienne ne se soit pas fait sentir ici sur les décisions de l’école. La distinctioü de deux natures dans l’homme, l’une spirituelle, l’autre corporelle, est trop importante en morale et en religion, pour que le dogme n’exerce pas quelque pression sur la médecine. Dans son commentaire du livre de Fernel sur les facultés de l’âme, Riolan a longuement réfuté l’opinion stoïcienne. 11 est intéressant de voir ce qu’il met

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à la place. 11 commence par établir soigneusement la différence des deux natures. Enire l’âme et le corps, les esprits servent de lien , de trait d’union. Et d’abord, rappelons que les esprits sont de plusieurs ordres. Les esprits naturels sont de nature vaporeuse, les esprits vitaux de nature aérienne, les esprits animaux de nature éthérée; et ainsi, d’atténuation en atténuation, on arrive insensiblement jusqu’à l’âme. Le corps est au bas de l’échelle, l’àme au sommet; les esprits servent d’échelons intermédiaires, « On s'étonnera peut-être, dit le même auteur \ qu’un souffle si léger ( tam te nuem aurarri) puisse agiter la masse du corps , pousser à tous moments les membres de côté et d’autre. Mais l’étonnement cessera, lorsqu’on aura appris d’Aristote que la matière est un principe de passivité, la forme , un principe d’action. Donc plus une substance est formelle, plus elle est efficace ; plus au contraire elle est matérielle, plus elle est incapable d’action. Or rien ne ressemble tant à une forme incorporelle qu’un esprit animal. » Et il prend des exemples dans la nature : le vent, la foudre, sont des esprits, spiritus ; ceux-là plus grossiers, celle-ci plus subtile et par conséquent plus active. Alors, passant en pleine théologie, il ajoute : «De là, les anges ont une puissance d’agir d’autant plus grande qu’ils sont plus immatériels , et Dieu , qui est le plus simple de tous les êtres, en est aussi le plus puissant. » Nous avons maintenant sa pensée tout entière, et,

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