‹ Les médecins au temps de MolièreChapitre 187 sur 223 · Loc. cit · texte numérisé non relu

Loc. cit

l’ame.

quoi qu’il en dise, nous pouvons apprécier la grossièreté de cette conception de l’âme et de la matière. Entre les deux substances , bien plus , entre la matière inanimée et Dieu, il n’y a qu’une différence du plus au moins, le tout au moyen d’une qualité fictive, la ténuité, la subtilité. Mais malgré tous ses efforts, malgré les ressources d’un incontestable talent, il ne parvient qu’à mal dissimuler la contradiction qui subsiste au fond de toute cette argumentation. Si l’esprit et le corps sont, comme il le dit lui-même, de nature contraire, adversa , il n’y a pas moyen, quelque nombreux que soient les intermédiaires, d’établir de transition de l’un à l’autre. C’est toujours cette fameuse hypothèse du médiateur plastique de Cudworth, dont nos traités de collège font tant de bruit, on ne sait pourquoi, hypothèse aussi vieille que la philosophie, et dont la moindre absurdité est de reculer la question sans la résoudre. Multiplier ainsi les intermédiaires et les distinctions, c’est s’étourdir soi-même et se payer de mots. Les galénistes n’ont pu échapper à cette loi fatale, et ne sont jamais arrivés à être clairs, ni pour eux -mêmes, ni pour les autres. Et, à vrai dire, n’est-ce pas un bonheur pour la raison humaine , que les idées fausses aient tant de peine à être des idées claires?

Vil. L’dme, ses facultés , ses fonctions. L’étude de l’âme est le couronnement de la physiologie. Elle n’est pas plus étrangère au médecin qu’au philosophe. Mais tous deux ne l’envisagent pas absolument du même

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point de vue. Le philosophe l’étudie en elle-même et pour elle-même, analyse les lois de la connaissance, la formation des idées, les qualités morales. Quoique rien de tout cela ne soit indifférent au médecin, puisqu’il peut y trouver des causes de maladies et des indications pour les traiter, il considère l’âme moins dans sa nature intime que dans ses rapports avec le corps : c’est pour lui le centre auquel viennent aboutir toutes les sensations; c’est la partie stable et permanente de nousmêmes, au milieu du renouvellement incessant des organes; c’est, en un mot, ce dont l’absence entraîne immédiatement la mort.

Tel est le sens que nos médecins attachent au mot âme : ce mot, pour eux, embrasse beaucoup plus que le moi sentant, pensant et voulant, qui fait, depuis Descartes, l’objet de la psychologie. C’est le principe commun de tous les actes, tant de la vie intellectuelle et morale, que de la vie organique ; principe dominateur, qui se sert des esprits comme de ministres et d’instruments de ses ordres. En un mot, l’âme est la forme du corps , suivant la définition d’Aristote. La matière étant, comme on l’a vu plus haut, essentiellement passive, la forme du corps vivant, c’est la force active en vertu de laquelle elle exerce ses fonctions. Cette définition est développée et complétée par ces deux autres propositions également tirées d’Aristote : « L’âme est la première entéléchie du corps organisé ayant la vie en puissance ; » et encore : « C’est le principe par lequel nous végétons, nous sentons et nous raisonnons. »

FACULTÉS DE L’AME. 379

Nous connaissons en effet dans l’univers trois sortes d’âmes : les âmes végétative , sensitive et raisonnante , correspondant aux trois degrés de la création vivante : les plantes, les animaux, l’homme. De ces trois degrés, les deux supérieurs n’existent jamais isolés. Si, dans les plantes, l’âme végétative existe seule, chez les animaux l’âme sensitive est en quelque sorte greffée sur l’âme végétative, et l’homme possède à la fois l’âme végétative, sensitive et raisonnante. Est-ce à dire pour cela que l’homme ait trois âmes? On sait combien Aristote lui-même a varié sur ce point essentiel, et quelle ample matière de discussion ses textes fournissent aux commentateurs. Tantôt l’âme est en effet triple ; tantôt les deux âmes inférieures existent en puissance dans l’âme supérieure, à peu près comme le triangle est compris dans le carré, et celui-ci dans le pentagone, sans cependant que le pentagone soit ni le carré ni le triangle. Après n’avoir possédé qu’une âme au début, l’homme en acquiert une seconde, puis une troisième, et ce travail d’évolution se faisant sans interruption, la dernière venue absorbe en elle-même les deux précédentes.— Je n’ai pas à faire remarquer ici les défauts cent fois signalés de ces vues abstraites et mathématiques, ni les singulières méprises commises par Aristote tout le premier en présence de cet être ambigu qui n’est que l’acte du corps, et qui pourtant est supérieur au corps i.

L’unité, la simplicité de l’âme humaine, est professée

l. Voy., sur toute cette questiou, Waddington-Kastus, Psychologie d'Aristote .

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avec beaucoup plus de fermeté par la physiologie de l’École. C’est une substance spirituelle, une et indivisible, dans le sens complet que la philosophie chrétienne a donné à ce mot. Comme telle, elle est immédiatement créée par Dieu : Dei soboles , vropago , delibatio. Je ne me charge pas d’accorder cette doctrine avec celle que j’exposais il n’y a qu’un instant, à propos des esprits animaux. Je me borne à la constater.

L’âme est donc simple ; mais elle a des manifestations variées, qui sont les facultés. Tout en restant partout identique à elle-même, elle présente des aspects différents, suivant les instruments dont elle se sert. Il s’agit d’embrasser dans une classification toutes les facultés, tant corporelles que morales. Cette classification reposera sur les mêmes principes que celle des esprits. A chaque espèce d’esprits correspond une faculté à laquelle ils sont subordonnés ; et, bien qu’il soit fort difficile de décider si l’âme réside effectivement dans un organe, on est du moins obligé., pratiquement, de localiser chaque faculté, et l’on se tire d’embarras en la plaçant virtuellement dans le siège qu’on lui assigne. Il y a donc une faculté naturelle ou végétative située dans le foie, une faculté vitale dans le cœur, une faculté animale dans le cerveau.

Chacune est susceptible d’un certain nombre de subdivisions : ainsi, par exemple, la faculté naturelle comprend la faculté nourricière, la faculté auctrice et la faculté procréatrice. — Prenons en particulier la faculté nourricière; nous la trouverons susceptible d’être en-

FACULTÉS DE l’aME.

core morcelée, et l’analyse y découvrira une faculté attractrice, rétentrice, assimilatrice, expultrice, etc., etc. Tout cela signifie en français que le phénomène de la nutrition comprend plusieurs temps. L’organe attire à lui les matériaux dont il doit vivre; puis il les garde un certain temps pour les élaborer, se les assimile , et enfin expulse les résidus inutiles ; ce sont les faits eux-mêmes savamment décorés d’un beau nom. Pourquoi le foie pompe-t-il dans les intestins le chyle dont il fera le sang? Rien n’est plus simple : c’est qu’il a la faculté attractrice. Pourquoi l’utérus renferme -t -il pendant neuf mois le produit de conception? C’est qu’il a la faculté rétentrice ; et s’il le chasse enfin au dehors, c’est qu’il a la faculté expultrice 1 .

Malebranche a relevé quelque part avec esprit le ridicule de ces explications, à la mode de son temps : « Ils répondent hardiment et sans hésiter à ces questions obscures et indéterminées : D’où vient que le soleil attire les vapeurs, que le quinquina arrête la fièvre quarte, que la rhubarbe purge la bile, et le sel polychreste le phlegme?Mais ils se rendraient ridicules à tout le monde, s’ils supposaient un mouvement d’attraction et des facultés attractrices , pour expliquer d’où vient que les chariots suivent les chevaux qui y sont attelés, et une faculté détersive dans les brosses pour nettoyer les ha-

l. Cur testes seminiferi, mammæ lactiferæ, ventriculus chvliferus, liepar sanguificum? Veteres uno verbo respondebant hæc fieri «eœujcoTwç ; non minus hoc esse illis naturale, quam igni calefacere. (Riolan, loc. cit.)

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bits, et ainsi des autres questions1. » Si, en effet, une pareille méthode n’avait d’autre inconvénient que de mettre des mots à la place des choses, ce ne serait que demi-mal. Mais, lorsqu’on a longtemps pâli sur ces divisions et subdivisions, comment se figurer que l’on n’a rien appris, et que l’on a travaillé dans le vide? Et comme on ne cherche à apprendre que ce qu’on croit ignorer, il en résulte qu’il n’y a pas de plus sûr moyen pour arrêter les recherches et les expériences. Ges subtilités, dont l’inanité saute aux yeux, lorsqu’on a pris soin de les dépouiller de l’appareil scientifique dont elles s’entourent, deviennent d’autant plus spécieuses, qu’elles sont encadrées dans un système plus général. Peu à peu l’esprit se déshabitue de l’observation des faits; en croyant interpréter la nature, il analyse ses propres conceptions; et, par un singulier mirage, à force de caresser une idée, il la réalise, il la personnifie, il lui prête de nouvelles qualités qu’il personnifie à leur tour, et va ainsi, d’hypothèses en hypothèses, jusqu’à ce qu’il ait construit un fragile château de cartes, qui n’attend, pour s’écrouler, que le premier souffle du bon sens et de l’expérience.

Il en va de même pour la faculté vitale, la plus simple de toutes. C’est elle qui, par les esprits dont elle dispose, préside aux mouvements du cœur, veille à la conservation du calorique inné et de l’humide radical, produit la diastole pour attirer l’air des poumons dans le

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