‹ Les médecins au temps de MolièreChapitre 193 sur 223 · VICES DE LA METHODE · texte numérisé non relu

VICES DE LA METHODE

les qualités manifestes font défaut, les qualités occultes arrivent à point pour parer à toutes les objections; chaque chose a sa place marquée d’avance, tout s’harmonise avec une régularité, une symétrie parfaite. — Mais jamais aussi richesse plus stérile ne fit une plus complète illusion sur la pauvreté réelle du fond. Jamais peut-être le mot de Bacon ne fut plus applicable : c’est une toile d’araignée tissue avec un art infini; les mailles en sont d’une délicatesse, d’une proportion achevées; c’est un travail admirable. Il n’y manque que la solidité : cette trame brillante et légère ne sert absolument à rien. Allez en effet au fond des choses, et vous apercevrez bien vite que cette longue série de solutions savamment exposées et discutées n’est en réalité que le programme des questions à résoudre. Partout au phénomène réel est substituée l’idée abstraite d’une qualité vraie ou fausse; c’est cette idée et non le phénomène lui-même qui fait l’objet de l’analyse; c’est la logique mise à la place de l’expérience. Sortir une fois pour toutes de ce monde de convention, réduire les sciences naturelles à un petit nombre de faits bien constatés, et préparer les voies à l’avenir, en débarrassant le présent d’un fatras inutile et pédantesque, qui ne servait qu’à dissimuler l’ignorance sous un masque pompeux, n’était-ce pas là le premier besoin de la science? Or c’est précisément ce que, pour sa part, avait essayé Gassendi.

D’autres sans doute ont apporté à cette révolution intellectuelle plus d’invention et de génie. Il ne débute pas, comme Descartes, partout remettre en question,

GASSENDI

sauf à reconstruire ensuite. Il ne se pique pas de tout ignorer, et cherche au contraire à mettre à profit les travaux des autres. Mais cette critique plus modeste n’en est peut-être pas moins efficace, et en tout cas, le philosophe provençal mériterait une place à part, ne fût-ce qu’à cause des disciples qu’il a formés.

On le donne d’ordinaire, et il se donnait lui-même pour un disciple d’Épicure ; et là-dessus on le croit jugé. Mais ceci a grand besoin d’explication. Le matérialisme, la doctrine du hasard , la morale du plaisir, voilà les principales idées que rappelle à l’esprit l’épicurisme; or Gassendi est aussi spiritualiste que qui que ce soit parmi ses contemporains; il croit fermement à la Providence, et, malgré quelques malentendus, il professe une morale très-pure. — Pour juger les hommes, laissons-les, autant que possible, dans le temps et dans le milieu où ils ont vécu. De quoi s’agissait-il alors? Avant tout, de rompre définitivement avec la méthode scolastique, de faire sortir la philosophie du cercle où elle tournait sur elle-même depuis des siècles, pour la placer en face de la réalité. Il fallait réagir contre Aristote; et comme il ne suffisait pas, pour être écouté, de le faire au nom de l’expérience et de la raison, Gassendi entreprit cette réaction au nom d’Épicure. Il est à croire que les séductions d’une thèse paradoxale, l’attrait de curiosité qui s’attache à toutes les réhabilitations1, et aussi une sincère admiration pour son mo-

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