‹ Les médecins au temps de MolièreChapitre 194 sur 223 · Yoy. Gassendi, De vita et moribus Epicurit · texte numérisé non relu

Yoy. Gassendi, De vita et moribus Epicurit

GASSENDI

dèle, surtout pour Lucrèce, le plus éloquent interprète du philosophe grec, ne furent pas des motifs sans influence sur sa détermination. Ce qui est certain, c’est qu’il est bien peu d’idées fondamentales qu’il ait empruntées à la philosophie d’Épicure, sans les modifiera sa manière ; et, à parler exactement , c’est bien moins par ses doctrines philosophiques proprement dites, que par ses idées de physique générale , qu’il se distingue de ses contemporains. Gassendi a professé la doctrine des atomes : voilà son épicurisme. Mais ici encore il est nécessaire de s’entendre.

L’atomisme d’Épicure n’est en réalité qu’une forme du panthéisme, tel qu’il pouvait être conçu dans l’antiquité : une matière éternelle se modifiant à l’infini dans le temps et dans l’espace, et produisant ainsi tous les phénomènes du monde extérieur ; le hasard , force aveugle, présidant à toutes les combinaisons, rien ne commençant, rien ne finissant dans la nature, un perpétuel devenir qui est à lui-même sa raison d’être, et qui exclut l’intervention de toute cause finale. — En admettant, au contraire, des atomes créés par Dieu et recevant de lui l’impulsion première, Gassendi place entre son maître prétendu et lui-même un abîme immense. Que signifie donc pour lui ce mot atome? Le voici, ce me semble.

La divisibilité de la matière à l’infini, éternel sujet de disputes et d’argumentations dans les écoles, peut offrir à l’esprit des problèmes piquants, qui se prêtent à mille subtilités. Mais, après avoir bien disserté, on se

trouve aussi peu avancé qu’en commençant. Ce qui manque toujours, c’est la preuve de fait, la démonstration expérimentale. Le physicien doit donc abandonner ces discussions à la métaphysique, et examiner ce qui se passe sous ses yeux. Or, dans ce que nous voyons, rien ne naît de rien; une même quantité de matière, qui n’augmente ni ne diminue, fournit à toutes les opérations de la nature; elle ne reste que passagèrement fixée dans certaines combinaisons, pour passer ensuite en des combinaisons nouvelles; et, comme le dit Lucrèce,

Alid ex alio reficit natura, nec ullam Rem gigni patitur, nisi morte adjutam aliéna.

Ne serait-ce pas que la matière peut se résoudre en un nombre prodigieux, mais pourtant limité, de particules, qui par leur mélange en différentes proportions, par la variété de leurs groupements, pourraient donner naissance à tous les corps? En ce cas, l’atome ne serait pas un corps absolument indivisible , comme le point mathématique, mais un agrégat matériel pratiquement insécable, et parvenu à un degré de division qu’en fait la nature ne dépasse pas. Eü un mot, ce qui caractérise la matière, ce sans quoi elle n’existerait pas, ce n’est point l’étendue , c’est la solidité , dont l’étendue n’est qu’une des propriétés.

Ce n’est qu’une hypothèse, soit ; mais voyons si les faits s’accordent avec elle. En se combinant entre eux, les atomes garderont chacun leur forme primitive, individuelle ; il en résultera des intervalles vides, et de là

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tous les degrés possibles de consistance, depuis le solide le plus dense jusqu’au gaz le plus subtil; cette forme de l’atome, c’est à la science de la déterminer, et l’originalité de Gassendi est d’avoir cherché cette démonstration pratique. Il observe le phénomène de la cristallisation, et il voit une même substance revêtir une forme toujours identique. Il est l’auteur de cette belle expérience, qui consiste à prendre une solution saturée d’un sel, et à faire voir que ce liquide, qui n’en peut plus dissoudre la moindre quantité, dissout parfaitement un autre sel ; il en conclut que dans les intervalles laissés par les atomes du premier sel , ceux du second, étant d’une autre forme , ont pu trouver leur place. — On pourrait donc dire avec quelque apparence de vérité que Y atome , tel que l’entend Gassendi, présente plus d’une analogie avec la molécule chimique telle que nous la concevons aujourd’hui. Et c’est une gloire qu’il faut laisser à un homme qui ne fut point chimiste lui-même, d’avoir eu de ces faits-principes une idée beaucoup plus nette que les chimistes de profession ses contemporains, et d’avoir, sur plus d’un point, pressenti la science moderne.

Aussi traite-t-il la chimie avec honneur. Il a foi dans l’avenir de cette science. Il a l’instinct des services qu’elle est appelée à rendre à la physiologie et à la médecine. Son disciple chéri et son continuateur, Bernier, va même plus loin encore ; tout en croyant à l’efficacité de l’alchimie, telle qu’il la voit constituée, il n’ose en nier absolument les principes. Les procédés employés sont

vicieux, il est vrai. « Mais, que cette méthode ou une autre n’étant pas la vraie , il ne s’en puisse absolument trouver aucune, c’est aussi ce que je tiens être fort difficile à décider ; et je n’oserais pas dire que la chose fût impossible; car, quelque difficile quelle soit, que ne peut néanmoins un travail opiniâtre, et combien s’est-il trouvé de choses que nos prédécesseurs n’eussent pas seulement osé espérer? Les derniers jours doivent être plus savants, et si nous ne voyons pas la manière dont une chose se puisse faire , il ne faut pas pour cela mesurer à notre petite capacité la puissance de la nature l. »

IX. Hâtons-nous d’arriver aux conséquences. Si la nature des corps dépend immédiatement des qualités physiques de chacune des particules qui les constituent, la doctrine des quatre éléments, ne reposant que sur de pures abstractions, n’a plus de raison d’être. Et puis, s’il fallait admettre un premier froid et un premier humide, pourquoi pas aussi un premier dense, un premier léger, un premier lumineux, etc.? Qui empêcherait de réaliser ainsi toutes les qualités si diverses de la matière? Mieux vaut donc supprimer toutes ces spéculations oiseuses, analyser, sans les énumérer, les phénomènes, à mesure qu’ils se présentent à nos sens, et s’en tenir à l’observation des faits positifs et palpables.

Avec la doctrine des éléments croule toute celle des tempéraments, qui n’en est qu’une conséquence, et.

1 . Bernier, Abrégé de la philos, de Gassendi , t. Y, liv. m, cliap. 4.

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cette large brèche une fois faite dans la physiologie du temps, tout va se trouver remis en question. Avec son horreur instinctive et parfois exagérée pour toutes les actions à distance, Gassendi est naturellement amené à faire bon marché des sympathies , des facultés attractriees, rétentrices et autres, surtout des qualités occultes, qui sont le pivot de tout le système. Ajoutons qu’il se tient au courant des découvertes, qu’il embrasse avec chaleur la cause de la circulation, qui sert merveilleusement ses vues, en substituant aux idées d’influences éloignées celles d’action directe et de contact immédiat; et, après cela, s’il s’arrête quelquefois en chemin, si par exemple (comme Descartes d’ailleurs) il croit devoir traiter avec respect les esprits animaux, tout en les modifiant à sa manière; s’il pactise avec les quatre humeurs et leur laisse un rôle plus grand qu’on ne devrait l’attendre de sa part, peu importe. Le grand pas est fait, et quelles que puissent être les incohérences du détail, il y a là toute une révolution dans la méthode.

Or, n’est-ce pas par là qu’il faut juger une école? Malheureusement ce dont on s’occupe le plus dans l’hisloire de la philosophie , ce sont les systèmes, qui sont précisément la partie fragile et périssable de l’œuvre des philosophes. Ce qu’on néglige trop souvent et ce qu’il faudrait mettre en première ligne , ce sont les tendances, l’esprit général, tout ce qui sert à caractériser le mouvement intellectuel d’une époque, ce qui reste définitivement acquis au fonds commun des connaissances humaines. Sous ce rapport, le dix-septième

siècle présente en philosophie, aussi bien qu’en littérature, une unité vraiment admirable, qu’on retrouverait difficilement ailleurs. Les dissidences célèbres qu’on y rencontre çà et là disparaissent devant cette grande pensée commune à tous les philosophes d’alors : arracher l’étude de la nature à l’autorité, et la restituer à l’observation. Tandis que Descartes, préoccupé avant tout d’établir les bases de la certitude, institue cette belle et première expérience qui suffirait à l’immortaliser, et qui consiste à constater sa propre existence, à s’arrêter devant ce fait primordial, pour s’élancer de là à la conquête des grandes vérités de l’ordre moral, Gassendi, dont je cherche à marquer ici la place , esprit plus pratique et moins absolu , oppose un salutaire contre-poids aux tendances géométriques et abstraites de son glorieux rival; il ne veut pas que le monde réel s’évapore en quelque sorte dans l’étendue mathématique de Descartes ; il maintient, en matière d’observation physique , l’autorité des sens, qui sont, après tout, notre premier instrument pour connaître la nature, et s’il mérite parfois de s’entendre adresser cette rude apostrophe : « O chair ! » du moins évite-t-il de tomber dans l’excès contraire, et de méconnaître les conditions d’existence de notre pauvre humanité. Il n’est pas étonnant que cette philosophie sans prétention et sans fracas, jointe au charme desrelations familières, eût fait de Gassendi, pendant son séjour à Paris, un centre autour duquel aimait à se réunir un groupe de savants et de médecins éclairés, dont Bernier et Patin sont res-

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tés les plus connus. Tous, il est vrai , n’acceptaient pas explicitement et sans conteste ses idées systématiques et doctrinales, mais tous rendaient justice à sa méthode, et subissaient plus ou moins son influence ; par là il eût exercé peut-être sur l’avenir de la médecine une action décisive et salutaire, s’il eût été possible de lutter contre l’ascendant toujours croissant de la doctrine cartésienne, et l’entraînement général qui poussait les esprits dans des errements alors nouveaux, et devait les jeter un peu plus tard dans tous les excès du mécanicisme,

X. Je ne pousserai pas plus loin cette appréciation. Ce qui importait surtout, c’était de rechercher ce que la fréquentation prolongée d’un tel maître avait pu laisser de traces dans l’esprit de Molière. Ce que j’en ai dit suffira peut-être à indiquer ce qu’au milieu des préoccupations multiples d’une carrière toute diverse, il avait voulu retenir de ses études philosophiques. Qu’à l’exemple de son professeur il eût lu et médité Lucrèce, que cette poésie étrange et grandiose, toute pleine d’une sève agreste et des sauvages parfums de la nature primitive, eût séduit sa jeune imagination jusqu’à l’entraîner un moment dans l’esprit de système, et lui faire accepter les bigarrures de la doctrine sous le prestige d’une forme enchanteresse, cela est possible, je dirai même probable. Mais il n’était pas homme à rester longtemps engagé dans de pareils liens; sa libre et hère nature se fût mal accommodée de n’avoir échappé aux traditions de l’École que pour avoir le plaisir de

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