CE QUE UES MÉDECINS ONT DIT DE MOLIÈRE
Voici le second passage- « Plusieurs se plaignent ici, et les médecins aussi, vu qu’il n’y a ni malades ni argent. Il n’y a plus que les comédiens qui gagnent au Tartufe de Molière; grand monde y va souvent. Il ne s’en faut pas étonner ; il n’y a rien qui ressemble tant à la vie humaine que la comédie. » (29 mars 1669.) Ici encore il est bien évident que Guy Patin ne parle que par ouï-dire. Est-il admissible qu’il ait vu la pièce, et qu’il ne trouve autre chose à en dire que la banalité par laquelle il termine? Est-il possible que dans un chefd’œuvre dont L’esprit est si conforme à sa tournure d’idées, il ne trouve pas mille allusions, mille applications à faire à tel ou tel de ses chers ennemis ? Il faudrait le supposer bien différent de ce qu’il est d’ordinaire !
Enfin, à la date du 25 décembre de la même année, il écrit à son ami : « Le procès de M. Cressé est sur le bureau. Mais je n’entends point dire qu’il avance : on m’a dit que M. de Molière prétend en faire une comédie ridicule sous le titre du Médecin fouetté et du Barbier cocu . » Il s’agit là (le titre l’indique assez), d’une aventure fort scandaleuse, dont le héros et la victime était un médecin que Patin ne nomme pas, probablement par respect pour sa robe. Sur cette indication, les commentateurs se sont mis en quête, espérant retrouver la pièce en question. Inutile d’ajouter que leurs recherches sont restées vaines. Je n’irais pas jusqu’à nier que Molière n’ait pu, à un moment donné, avoir la pensée de faire son profit d’une histoire dont le public s’égayait autour de lui. Mais cette pensée elle-même , restée à
GUY PATIN ET LA COMÉDIE
l’état de simple projet, me parait loin d’être prouvée. Combien de fois ne s’est-on pas écrié depuis la mort de Molière, lorsqu’il est arrivé à un médecin quelque aventure grotesque : « Ah! si Molière vivait encore!.... » C’était un des grands regrets de madame de Sévigné. Rien n’empêche de croire que le même souhait n’ait pu être exprimé bien des fois de son vivant, avec cette différence que la supposition pouvait passer pour une réalité, et qu’en sa qualité d’ennemi des médecins, on pouvait lui prêter une foule de projets auxquels il n’a peut-être jamais pensé.
Quoi qu’il en soit, la brièveté même de ces renseignements n’est pas sans avoir sa signification très-grande. Non-seulement Guy Patin a connu l’existence de Molière, mais encore il a su que des médecins étaient par lui tournés en ridicule. Et cependant il n’est pas possible de relever dans ses lettres une seule ligne, un seul mot qui témoigne de la moindre animosité du médecin contre le comédien. A peine rapporte-t-il comme des on dit les faits qui concernent Molière, et il ne semble pas curieux de vérifier par lui-même ces plaisanteries, dont tout le monde s’occupe. Il ne se permet qu’une seule réflexion , et elle est toute favorable : « Ainsi on se moque de ceux qui tuent le monde impunément. »
A cela, on a imaginé une explication assez singulière : on a supposé que Guy Patin était un esprit dégagé des passions et des préjugés de son temps , qui s’était fait le premier champion de la lutte contre la Faculté, et qui consacrait sa verve satirique à flétrir les