Me Gillet, Mémoire pour le procès de
2. Suivant les lois romaines, les professeurs, après vingt années d’exercice, étaient élevés au rang de comtes et vicaires de l'empire. De la même origine était cet adage : Nobilitatem esse filiam scientiæ.
LRS VISITES.
ville, en agrégeautuu docteur, lui donnait-il un anneau d’or , en lui disant : Accipe annulum aureum , in signum nobilitatis ab Angnsto et senatu romano medicis concessœ. — Ce droit leur fut maintenu par décision du conseil du roi en 1668; il en fut jugé de même en 1698 dans l’édit des armes et blasons de France. Sa Majesté déclare « qu’elle ne prétend pas priver de cette marque d’honneur les personnes de lettres et autres qui, par la noblesse de leur profession et de leur art, ou par leur mérite professionnel, tiennent un rang d’honneur et de distinction. »
11. En voilà bien assez sur toutes ces discussions, qui n’ont d’autre intérêt pour nous que de marquer assez bien une date dans l’histoire des mœurs. Au surplus, ce qui gâtait tout cela, ce qui contrariait le plus ces prétentions nobiliaires, c’est qu’il fallait pour vivre aller tout bourgeoisement gagner, de visite en visite, le teston ou Vécu blanc des malades. Situation fâcheuse pour un noble. Nos docteurs s’en tiraient du moins en y mettant tout l’appareil possible. Ils parcouraient Paris, promenant gravement sur leurs mules leurs grandes perruques et leurs barbes majestueuses *. Monter une mule, cela donnait un air un peu épiscopal. Lorsque Guénaut,
l. Bien des morceaux du temps font allusion à cet usage où étaient les docteurs de porter la barbe. Quand il est question pour Argant de se faire médecin, Toinette lui dit : o Tenez, monsieur, quand il n’y aurait que votre barbe, c’est déjà beaucoup, et la barbe fait plus de la moitié d’un médecin. • — Et il existe une thèse sur cette grave question : An medico barba ? Aujourd’hui le
LA PROFESSION
homme de la mode et novateur en toute chose, osa prendre le parti d’aller à cheval, cela fit presque un scandale. Guénaut et son cheval devint une espèce de proverbe. On connaît le vers de Boileau :
Guénaut, sur son cheval, en passant m’éclabousse.
Aussi, dans la fameuse consultation de Y Amour médecin, la conversation s’engage-t-elle d’abord sur ce sujet délicat :
«M. Tomes. Il faut avouer que j’ai une mule admirable pour cela, et qu’on a peine à croire le chemin que je lui fais faire tous les jours.
« M. Desfonandrès. J’ai un cheval merveilleux, et c’est un animal infatigable. »
Cette question de préséance entre le cheval et la mule, c’est la lutte entre le passé et le présent, entre la vieille et la jeune école; et il faut convenir qu’ici la vieille n’est pas trop mal représentée. Plusieurs même ne s’en tenaient pas là : ils faisaient leurs visites en robe longue de magistrat, avec chausse rouge et rabat. Pascal a dit quelque part : « Qui pourrait avoir confiance dans un médecin qui ne porte pas de rabat? » Chose assez singulière, les médecins ne faisaient en cela qu’obéir à l’invitation très-formelle qui leur en avait été faite, en 1612, par le premier président de Thou, dans une lettre adressée au doyen Pierre Pijart. Mais de l’humeur céré-
bon ton exige qu’un médecin soit rasé. Lequel des deux est le plus raisonnable? %
LA CLIENTELE.
monieuse dont nous connaissons nos docteurs, il est à croire que la recommandation n’avait rien de vexatoire pour eux, et qu’ils ne se le firent pas dire deux fois. L’idée était malheureuse et n’eut jamais grande faveur dans le public; on s’en moquait ouvertement, et à leur barbe. Un sixain du temps est resté célèbre :
Affecter un air pédantesque,
Cracher du grec et du latin,
Longue perruque, habit grotesque,
De la fourrure et du satin,
Tout cela réuni fait presque Ce qu’on appelle un médecin *.
Puisque j’ai parlé de Y Amour médecin , je dois examiner maintenant si les consultations d’alors justifiaient
t . Au reste, rien de moins nouveau que toutes ces plaisanteries, parce qu’aussi rien n’est plus vieux que cette manie de suppléer la science par le demi-mystère d’un jargon emphatique et prétentieux. Il existe une assez jolie satire du seizième siècle, intitulée : le Médecin courtizan, ou la nouvelle et plus courte manière de parvenir à la vraye et solide médecine. L'auteur anonyme de cet écrit recommande au débutant de ne pas perdre son temps à s’instruire, et d’arriver de suite au fait :
Il suffit bien d’avoir un savoir pédantesque lin peu enlremeslé de la langue tudesque,
Pour plus heureusement entrelarder tes mois Kl parler à demi de la langue et du dos...
Encore faudra-t-il les receptes écrire,
Telles que le commun ne les puisse bien lire,
Afin qu’en admirant ce papier mal escript Comme chose sacrée il prise ton esprit, etc.
(Bibl. Maz., coll. in-8° 15,431.)