SON INSTALLATION
la montre largement et commodément installée. Une grande cour, une vaste salle pour les disputes solennelles, d’autres pour les leçons journalières, une belle chapelle , un riche mobilier, une bibliothèque remplie des livres les plus précieux, un laboratoire pour la préparation des médicaments, des logements pour tous les employés, un jardin botanique contenant toutes les plantes usitées en médecine; certes, aucune des grandes facultés étrangères, de Rome, de Bologne, de Padoue, de Salamanque, n’en pouvait montrer autant à la même époque.
Qu’on se figure, un jour de grande réunion, dans un amphithéâtre éclairé par un immense vitrail, où sont représentées les images du Christ, de la Vierge , et de saint Luc , patron des médecins, une centaine de docteurs, le bonnet carré sur la tête, avec la soutane de soie violette et la robe rouge fourrée d’hermine ; au-dessous d’eux, une foule d’étudiants revêtus de la robe noire des bacheliers; sur une chaire élevée, entouré de ses massiers, le doyen, présidant l’assemblée silencieuse, et célébrant dans une harangue cicéronienne les vieilles gloires d’une institution plusieurs fois séculaire, et l’on aura, dans ce fidèle tableau de l’ancienne Faculté, un spectacle qui n’est pas, je le veux bien, celui d’une assemblée de rois , comme le Sénat romain, mais qui ne manque pourtant ni de solennité, ni d’une certaine -grandeur.
La rue de la Bucherie, située sur la rive gauche de la Seine, à peu de distance de l’Hôtel-Dieu et de l’église
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de Saint-Julien le Pauvre, se trouvait en plein quartier des Études. A droite, la place Maubert, à gauche la rue du Fouarre, noms célèbres dans l’histoire de l’Université de Paris; le collège Saint-Michel, les collèges de Normandie et de Picardie ; un peu plus loin, ceux de Laon, de Presles, de Beauvais, de Cornouailles, la rue Saint-Jacques et la rue de la Harpe avec leur longue file d’églises, de couvents, de collèges, de hautes maisons peuplées d’une jeunesse studieuse et matinale, formaient autour de la Faculté comme une ceinture d’établissements religieux et scientifiques, dont la réunion dans ce coin de la capitale a conservé pendant tant de siècles au quartier latin une physionomie toute particulière.
C’était là le centre de l’Université de Paris. Cette institution célèbre, qui a joué un si grand rôle sous l’ancienne monarchie, et qui a tant fait pour le progrès des sciences et des lettres dans le monde moderne, remontait, comme on sait, par ses origines, jusqu’aux temps les plus obscurs du moyen âge. Dès le douzième siècle, existait déjà, depuis un temps indéterminé, une sorte de corps enseignant, organisé sous les auspices des évêques et du chapitre de Paris, et qui, désigné d’abord sous le nom de Studium Parisiense , ne tarda pas à s’appeler Universitas Parisiensis , probablement parce que l’universalité des sciences alors connues y était enseignée par différents maîtres. Le nombre des élèves qui fréquentaient ces écoles devint en peu de temps si consi- dérable, qu’il fallut y établir des divisions. On les partagea, d’après leur origine, en quatre nations ; la nation
SES ORIGINES
de France, la nation de Picardie, la nation de Normandie, et la nation d’Angleterre, qui, plus tard, prit le nom de nation d’Allemagne (honoranda Gallorum natio; fidelissima Picardorum natio ; veneranda Normanorum natio; constantissima Germanorum natio). Les quatre nations , qui, dans l’origine, comprenaient la totalité des étudiants, composèrent dans la suite, et exclusivement, la Faculté des arts, qui conserva toujours le privilège de fournir le Recteur de l’Université. Les noms primitifs subsistèrent, mais correspondirent à une division géographique qui embrassait à peu près toute l’Europe occidentale *.
Le partage plus méthodique de l’Université en Facultés distinctes date de la fin du douzième siècle. Ces facultés, établies d’après le genre d’études auquel elles se livraient, formèrent des compagnies indépendantes, mais rattachées, comme les branches au tronc, à l’Université, leur mère commune. La Faculté des arts et la Faculté de théologie furent les premières constituées. Plus tard, se formèrent celles de droit et de médecine ; celle-ci est la seule dont nous ayons à nous occuper.
Quelle que soit la date précise de sa naissance , la Faculté de médecine, Facultas saluberrima medicinœ
1 . Ceux que n’effraient pas les in-folio peuvent étudier l'histoire de ces commencements de l’Université de Paris, dans le grand ouvrage de Du Boullay. — Je ne puis que les indiquer ici. Voyez encore Hazon, Éloge historique de l'Université de Paris ,
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Parisiensis , comme elle aimait à s’intituler, pouvait certainement, au dix-septième siècle, se vanter d’avoir des quartiers de noblesse aussi anciens que les plus grandes familles et les plus grandes institutions d’alors. Elle prétendait remonter à Charlemagne. C’est l’idéal du blason. Guy Patin raconte, dans une de ses lettres, avoir vu un vieux titre faisant mention d’un testament de l’an 1009 par lequel est légué à la Faculté un manuscrit de l’ouvrage de Galien De usu partium . Même en admettant l’authenticité de ce document, il faudrait encore l’expliquer. Il est bien certain que la médecine, ou du moins ce qu’on appelait ainsi, avait un enseignement dans les Écoles palatines de Charlemagne et faisait partie du Quadrivium. Mais il n’est pas moins certain que ni la Faculté, ni l’Université ellemême, n’ont rien à voir avec les Écoles palatines, lesquelles disparurent dans le naufrage commun des sciences et des lettres, à l’époque désastreuse de l’invasion des Normands. Plus tard, au commencement de la troisième race , quelques moines des abbayes de Reims, de Fleury, de Saint-Denis, commencèrent à recueillir, à traduire, à commenter le peu qui avait été sauvé des écrits médicaux de l’antiquité. C’était alors l’époque la plus brillante des écoles arabes. Les nouvelles communications établies entre l’Orient et l’Occident par le grand mouvement des croisades, firent pénétrer dans ces monastères quelques traités d’Hippocrate et de Galien, plus ou moins défigurés par deux ou trois traductions successives , mais qui fournirent un
SES ORIGINES
nouvel aliment à la curiosité patiente des moines érudits. Telles sont les seules traces d’une sorte d’enseignement médical que l’on retrouve à cette époque. 11 existe une pièce authentique, de l’àn 1215, réglant les honneurs funéraires dus aux membres de l'Université ; il n’y est aucunement question des médecins.
On croit généralement que leur réunion en corporation indépendante eut lieu en 1267, sous le décanat de Pierre de Limoges, d’autres disent sous celui de Jean de Chérolles, en 1281. Il y aurait quelque intérêt archéologique à savoir au juste le nom du premier doyen ; mais il y faut probablement renoncer, en l’absence de tout document authentique. Quoi qu’il en soit, c’est vers cette époque que la Faculté eut ses statuts à elle, un sceau particulier, une masse d’argent, et qu’elle commença à tenir des registres connus sous le nom de Commentaires de la Faculté . Le premier de ceux que nous possédons n’est que de Tannée 1395.
Au reste, le nom même de Faculté de médecine est relativement moderne. Longtemps elle s’appela Physicorum Facidtas , Facultas in Physica. Le titre de physiciens, que les médecins ont conservé jusqu’à nos jours en Angleterre, et qu’ils portèrent d’abord en France, a une signification , et contient , comme par une sorte d’intuition, tout un programme. Dans l’antiquité, ce titre eût été un non-sens : la médecine, malgré d’admirables monuments d’observation, n’y fut jamais considérée que comme un art, que Ton comparait volontiers à celui du statuaire ou de l’architecte. Cet art était jugé
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par son but : tout, ce qui ne menait pas directement à combattre les maladies en était rejeté comme inutile. Il est infiniment curieux de voir la médecine, à l’origine même des temps modernes, se déclarer une branche de l’histoire naturelle, et placer la science à son point de départ. Sans vouloir donner aux mots une portée philosophique , un sens raisonné qu’ils ne pouvaient avoir à une époque encore si voisine de la barbarie, nous ne pouvons nous empêcher de constater, comme un premier indice de l’esprit nouveau, que l’étude de l’organisation humaine, avec toutes les applications qu’elle comporte, fit, dès l’origine, partie intégrante de la physique générale, dont l’enseignement servait de couronnement à celui de la grammaire, des belles-lettres, des mathématiques.
La médecine du moyen âge était née dans les cloîtres : elle demeura longtemps ecclésiastique. La plupart des médecins étaient en même temps chanoines. Ceux qui n’étaient ni prêtres, ni même clercs, n’en étaient pas moins astreints au célibat, et, chose singulière, cette dernière obligation survécut pendant longues années aux décrets des conciles qui proclamaient l’incompatibilité de l’exercice de la médecine avec l’état ecclésiastique 1 . Les assemblées générales se faisaient tantôt autour du bénitier de Notre-Dame [supra caparn Nostrœ-Damœ ), tantôt à Sainte-Geneviève des Ardents,
1. Au rapport de Du Boullay (Hisl. de l'Univ., t. IV), dès le milieu du quinzième siècle, les prêtres ne pouvaient être admis dans le sein de la Faculté que moyennant une dispense spéciale.
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ou au prieuré de Saint-Éloi. Quant aux actes particuliers, examens, thèses, redditions de comptes, dans ces temps de pauvreté primitive, tout cela se passait sans bruit au domicile du doyen, ou de l’ancien de la compagnie, ou de quelque docteur un peu plus aisé que les autres; et pour les nécessités journalières de l’enseignement, la théologie et la médecine, n’ayant pas encore de local séparé, se partageaient fraternellement les bottes de paille du quartier Saint-Jacques et de la rue du Fouarre.
Mais peu à peu on s’organisa. Les ressources de la Faculté s’accrurent des legs de ses membres , et des munificences de quelques bonnes âmes. En 1452 le cardinal d’Estouteville chargé par le pape Nicolas Y de réorganiser l’Université de Paris, trouva que la Faculté de médecine était celle de toutes où il y avait le moins à corriger, et n’eut qu’à réglementer quelques points particuliers d’une institution déjà fortement constituée, et qui avait donné plusieurs preuves de sa vitalité, notamment dans son énergique résistance aux prétentions de l’Université de Cantorbéry, pendant l’invasion anglaise. La principale réforme fut la suppression du célibat, que le cardinal déclara chose impie el déraisonnable-. La Faculté se vit enfin assurée de l’avenir, le jour où elle put, grâce aux libéralités de Jacques Desparts, premier médecin de Charles VJI, se procurer une demeure digne d’elle, celle-là même où nous l’avons trouvée installée au commencement de ce chapitre.
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II. J’ai cru devoir insister sur ces origines, parce qu’elles sont caractéristiques. La Faculté grandit, mais elle ne varie pas. Telle nous l’avons vue, aux jours les plus difficiles de son organisation primitive, telle nous la retrouvons en plein dix-septième siècle, puissante et respectée, mais fidèle à son esprit et à ses traditions. C’est toujours cette même et fière indépendance, ce sentiment profond de l’association pour la défense commune, ce besoin d’unité, qui a présidé à sa formation, et qui la soutient contre des attaques de toute nature. Ne rien demander qu’à soi-même, afin de ne rien devoir aux autres, telle est, et telle reste sa devise, lorsque déjà tout autour d’elle cède aux envahissements de l’autorité royale; principe puissant et fécond qui, à une époque antérieure, avait créé dans certaines parties de la France, malgré la féodalité, et en face d’elle, ces fortes institutions communales, que la monarchie, une fois hors de page, ne sut peut-être pas assez respecter, pour le bonheur de la France, et pour sa propre durée.
N’exagérons rien, pourtant. La royauté avait bien quelques droits à la reconnaissance de la Faculté ; car elle lui avait donné, comme à tous les membres et suppôts de l’Université, des avantages considérables. L’université de Paris était fille aînée des rois de France, et son droit d’aînesse se traduisait en beaux et bons privilèges : exemptions de toutes les charges publiques, tailles, aides, subsides, emprunts, droits d’entrée des denrées dans la ville, logement des gens de guerre, guet, garde des portes de jour et de nuit? etc. De plus
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toutes les contestations intérieures ne relevaient que de la seule autorité du recteur. Quand on lit cette longue énumération dans les volumineux édits qui consacrent tous ces droits, on est effrayé de ce qu’avaient à supporter les pauvres gens qui ne jouissaient d’aucun privilège. C’était, du reste, avec quelques compliments officiels, tout ce que la Faculté a^it reçu des rois. Seule, peut-être, elle avait toujours vécu à ses propres frais; et si parfois elle avait tenté, par voie d’allusion, d’obtenir quelques secours, elle pouvait au moins se vanter de n’avoir jamais rien reçu. Tous les recueils du temps rapportent avec complaisance l’anecdote suivante. Louis XI, voulant un jour faire copier le manuscrit de Rhazès que possédait la Faculté, lui députa le président de la cour des Comptes, Jean de Ladriesse. Après mainte délibération , le manuscrit fut prêté moyennant douze marcs d’argent donnés comme caution par le roi, et auxquels un riche particulier nommé Malingre ajouta un billet de cent écus d’or. La Faculté ne traita qu’à ces conditions. Lorsque le manuscrit fut restitué, elle profita de l’occasion pour faire entendre qu’elle n’en avait agi ainsi, qu'en raison de son excessive pauvreté et de la difficulté des temps. Mais le roi fit la sourde oreille. Il y eut mieux : la Faculté put compter des rois parmi ses débiteurs, notamment en 1636. où, dans un moment de gêne, Louis XIII lui emprunta mille écus, lesquels lui furent payés comptant, moyennant quittance.
Une telle attitude n’était possible qu’à une condition, celle d’une stricte et religieuse fidélité aux vieux usages,
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d’un aveugle dévouement à la règle. C’est encore un des traits distinctifs de la Faculté. Dans un siècle où les épithètes étaient fort à la mode, elle aimait à se donner celle de gardienne des mœurs antiques : Veteris disciplina* retinentissima . Là était son orgueil , parce que là était sa force. Ainsi vont les choses de ce monde. Aujourd’hui, nou-seulement les mœurs ont changé, mais l’on met à ne dater que d’hier, le même amourpropre que nos pères mettaient à se trouver des ancêtres, jusqu’à en inventer, lorsqu’ils n’en avaient pas. Ce n’est pas nous qui aurions trouvé ce mot : le bon vieux temps. Pour eux, le vieux temps leur paraissait, par cela même, être le bon temps. Avec des points de vue si différents, sommes-nous bien à même de les juger?
La Faculté de médecine avait de plus, entre toutes les autres, un caractère particulier, qu’il importe de bien saisir. Celles-là, en effet, étaient purement et simplement des corps savants , organisés en vue de l’instruction publique, et dont tous les privilèges avaient pour but essentiel de garantir la liberté des études. Les médecins, au contraire, formaient tout à la fois un corps enseignant, et un corps exerçant une profession libérale, dont ils avaient le monopole ; profession lucrative et honorée, accessible seulement à la haute bourgeoisie, et empruntant de nombreuses obligations à la nécessité de vivre dans des rapports continuels avec le public. C’est pour cela, si je ne me trompe, que ce mot, la Faculté , pris absolument, a toujours désigné, dans le
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langage commun, la Faculté de médecine; non pas assurément qu'elle fût la Faculté par excellence (je ne veux pas faire cetle injure aux autres), mais parce que c’était, après tout, celle dont les affaires intéressaient le plus tout le monde.
Il en résulte que là où n’existaient pour les autres Facultés que les droits et les devoirs réciproques de maître à élève, les médecins devaient trouver, en outre, cette étroite solidarité, cet appui mutuel que peut seule donner la confraternité la plus intime. De là une législation intérieure, prévoyant et réglant jusqu’aux plus petits détails de la pratique journalière, s’imposant aux nouveaux venus avec une autorité au-dessus de toute contestation, et exigeant avant tout le sacrifice constant des intérêts de chacun à l’intérêt de tous. Véritable république, dont tous les membres vivaient sur le pied de la plus rigoureuse égalité , à laquelle ne pouvaient les soustraire ni le talent, ni la fortune. Cette égalité a toujours été, ce semble, sinon dans les habitudes , au moins dans les instincts de la France. Avant d’avoir pénétré dans les lois générales, et d’être devenue un axiome de droit public, elle existait déjà, sous le règne du privilège, dans beaucoup de ces innombrables corporations, qui formaient comme autant de petits États dans le grand, et qui, disparues sous le flot montant des mœurs nouvelles, n’en ont pas moins été un acheminement normal et direct vers l’état de choses qui nous régit aujourd’hui.
Ainsi, l’union entre membres d’une même profes-
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sion était un besoin avant d’être un devoir, parce que c’était la première des conditions d’existence. L’homme qu’après de longues et sérieuses épreuves la Faculté admettait dans son sein , entrait en quelque sorte dans une patrie d’adoption et de choix , qui lui demandait , en échange d’une protection assurée et toujours efficace, un dévouement sans bornes à la chose publique. Garantie importante de moralité et de savoir ; de moralité surtout. De nos jours , après avoir rempli selon les règles les épreuves que la société réclame de lui pour sa sécurité, le médecin rentre dans la classe commune. Pourvu qu’il ne trouble pas l’ordre public, et qu’il paye exactement sa patente, l’État, qui lui a conféré son grade, n’a rien à réclamer de lui. S’il veut rester honnête (et il le peut, grâce au ciel), il n’a droit qu’à la somme de considération qui s’attache au mérite laborieux et consciencieux, considération d’ailleurs entièrement personnelle. S’il préfère à sa propre estime et à celle des autres les chances toujours si grandes de réputation et de fortune qu’offre le charlatanisme aux amis des succès faciles, il le peut en toute liberté ; c’est une affaire entre le public et lui. Et s’il réussit, nul ne peut l’empêcher de s’intituler le confrère des hommes les plus justement honorés. Trop souvent même la confraternité peut être impunément oubliée : trop souvent, dans une profession où il est si facile de tirer avantage de l’abaissement d’autrui, les rivalités du moment font méconnaître l’intérêt supérieur de l’union et de l’estime mutuelles. Et ainsi semble se justifier le
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vieux proverbe : Invidia medicorum pessima. La liberté est assez belle pour qu’il soit permis d’en signaler les défauts ; et certes en voici le plus grave : aujourd’hui l’on cesse d’appartenir à la Faculté le jour où l’on reçoit son diplôme ; autrefois c’était le moment où l’on commençait à en faire partie. Or, la compagnie entière avait un intérêt évident à ce que son honneur ne souffrît pas des manœuvres de quelques particuliers. Sa gloire, à elle, était la propriété de tout le monde, et chacun en était jaloux. Aussi tout membre indigne était-il impitoyablement chassé.
Malheureusement, elle aussi avait les défauts de ses qualités. Un seul mot peut les résumer tous : l’esprit de corps, dans ce qu’il a de plus étroit ; c’est dire l’esprit d’exclusion, de chicane, d’entêtement et de routine. La Faculté n’était pas absolument ennemie du progrès, comme on l’a dit. Mais elle voulait que le progrès vint d'elle, et non d’ailleurs. Or, comme personne ici-bas n’a le monopole du génie et des découvertes, elle se trouva l’ennemie-née de bien des choses grandes et utiles. Elle sacrifia la chirurgie à de mesquines colères ; elle proscrivit la circulation du sang, parce que celle-ci venait d’Angleterre; l’antimoine, parce qu'il venait de Montpellier ; le quinquina, parce qu’il venait d’Amérique. Trois actes de réaction insensée et stérile, qui la rendirent à bon droit l’objet de la risée publique. On trouvera plus loin l’histoire de toutes ces misères ; et c’est précisément parce que j’ai retracé ces côtés ridicules, que je tiens à montrer, en commençant, qu'il y
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aurait injustice à la juger uniquement par là. Au surplus, elle a été punie par où elle a péché. Son nom est demeuré comme un symbole d’ignorance routinière et pédantesque ; et l’esprit public lui tient encore et si bien rancune, qu’il voudrait rendre responsable de tous ces défauts la médecine elle-même , qu’il ne manque jamais de taxer d’obstination, chaque fois qu’un nouveau système, une nouvelle drogue, un prétendu miracle, n’obtient pas des hommes de science l’ovation éphémère que lui décerne l’enthousiasme irréfléchi de la multitude.
N’oublions pas de signaler, comme un des éléments de la grandeur de la Faculté au dix-septième siècle, le nombre relativement restreint de ses membres. Ce nombre, pendant toute la période qui nous occupe, se maintient toujours dans les environs de cent à cent dix. C’est fort peu, comme on voit. J’ai pris la moyenne des réceptions au doctorat pendant une période de trente ans, de 1640 à 1670. J’ai trouvé à peu près sept docteurs par décanat. Le décanat étant de deux ans, cela n’atteindrait pas quatre doctorats par an. On conçoit dès lors l’importance attachée à ce grade, et la solennité dont était entourée une réception. La plupart de ces docteurs se fixaient à Paris ; la plupart même en étaient originaires. Sur les 114 docteurs reçus dans cette période, il y a 65 Parisiens. Il faut même ajouter que rien n’était commun comme la perpétuité de la médecine dans certaines familles. Je citerai comme exemples les familles Piètre, Hardouin de Saint-Jacques, Liénard, de
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Gorris, Cousinot, Seguin, Levignon, Akakia1, etc. Le calcul est facile à faire : 110 médecins sur une population de 540,000 âmes, cela fait environ un médecin pour 4,900 habitants. Aujourd’hui nous en avons 1,800 pour 1,740,000 âmes, soit un médecin pour 900 habitants. Avec cela faut-il s’étonner si les profits de chacun ont baissé? C’est un axiome d’économie politique que le prix d’une denrée est en raison inverse de son abondance sur le marché.
Ils étaient divisés en deux catégories qui formaient, comme on disait, le banc des anciens et le banc des jeunes. L’âge ne comptait pour rien dans cette distinction, mais bien l’ancienneté dans le doctorat. Les jeunes passaient au banc des anciens après dix ans de réception. Les statuts ne tarissent pas sur l’honneur, le respect, les hommages dus aux anciens par les jeunes; ils doivent se lèvera leur entrée; dans les cérémonies, ils leur cèdeutlepas; en toute circonstance, ils doivent faire acte de déférence envers eux. A cela près, anciens et jeunes ont, peu s’en faut, les mêmes devoirs à remplir, et jouissent des memes prérogatives.
i . Ce qui en français signifie Sans-Malice. Il y eut toujours des Akakia dans la Faculté de Paris, depuis le chef de cette dynastie, qui fut premier médecin de François Ier. Il est même assez curieux que Voltaire, qui a immortalisé ce nom, Fait trouvé tout fait. — Du reste, il est souvent difficile de retrouver les noms véritables sous la traduction latine qui les défigure dans les anciens registres. Ainsi Loiseau s’appelle A vis; Desjardins, Hortensius ; Ledoux, Perdulcis , etc.
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III. Le premier lien de tous ces hommes différents d’âge et de situation était la religion. Être catholique romain, fut pendant longtemps la première des conditions d’admission aux examens. La Faculté le prouva d’une façon énergique en 1637. Le duc d’Orléans, frère du roi, avait voulu faire admettre sur les bancs un certain Brunier, fils de son premier médecin, et protestant. Il écrivit à ce sujet au doyen Hardouin de Saint-Jacques la lettre la plus flatteuse, la plus caressante, qu’il signait : Votre bon ami, Gaston. En vain le roi joignit-il des ordres précis aux recommandations de son frère. On lui envoya une députation chargée de lui faire des représentations respectueuses, et il dut s’incliner devant les statuts. Cependant la Faculté se départit bientôt après de cette rigueur; car dès l’année 1648, on trouve sur ses listes quatre docteurs appartenant au culte réformé. Elle se trouva fort bien de cette tolérance ; et catholiques et protestants y vécurent en bonne intelligence jusqu’au jour où la révocation de l’édit de Nantes vint jeter dans son sein de nouvelles semences de troubles1. Chaque
1. Il existe aux archives de l’Empire plusieurs édits exorbitants datés de cette époque désastreuse. Défense à la Faculté de recevoirdésormais des docteurs calvinistes. Bientôt après, défense aux médecins de la R. P. R. d’exercer leur art. La même défense s’applique aux apothicaires et chirurgiens. Le tout, est-il dit, bien entendu, pour le plus grand bien des âmes. Une déclaration du roi, de 1685, donne cette curieuse raison, que la plupart des jeunes gens protestants, se voyant exclus des autres professions, embrassent la médecine, et qu’il importe de les y poursuivre. 11 faut ajouter, à l’honneur de la Faculté, que tout cela se fit malgré elle.