LES ORTHODOXES; GUY PATIN
1Y. Nous possédons un lype complet et précieux de cette vie d’isolement volontaire et d’activité pratique systématiquement réservée aux choses de la science ou de la profession. C’est Guy Patin, ce doyen illustre, qui jouit dans son temps d’une immense réputation de savant et d’orateur*, et dont la verve picarde et quelque peu rabelaisienne désarma deux fois le Parlement, et tint plus de trente ans en échec l’armée des chirurgiens et des apothicaires. 11 est arrivé à la gloire par où il l’a le moins cherchée, par sa correspondance, œuvre primesautière et nullement destinée au public, monument curieux de luttes et de querelles dont nous sommes aujourd’hui bien loin, mais qui nous intéressent encore par la variété de coloris, par la jeunesse de style et d’idées, dont il sait revêtir pour nous ces choses surannées.
A tous ces titres, et comme reflet, naïf d’un nombre infini d’événements grands ou petits, auxquels il assiste en spectateur désintéressé, mais non pas indifférent, ses Lettres ont leur place marquée, intermédiaire par la date et par la forme entre le latin d’Érasme et le beau français de la marquise de Sévigné.
La vie de Guy Patin est fort simple et peu remplie de grands événements. Né en 1601 à Hodenc-en-Bray, près de Beauvais, il vint achever ses études à Paris. Ses • commencements furent pénibles ; Bayle assure qu’il exerça pour vivre le métier de correcteur d’imprimerie. Un assez riche mariage le mit de bonne heure dans une situation honorable. Lié avec Riolan, il obtint la survivance de la chaire de médecine au collège de France, et
GUY PATIN
y enseigna longtemps avec éclat. Doyen en 1642 (il avait été déjà deux fois dans le chapeau ), il se distingua par la vigueur avec laquelle il soutint les privilèges de la Faculté. Il mourut en 1673.
Au premier abord, les lettres de Guy Patin semblent î un tissu de contradiction. Partout il nous apparaît avec une double face : croyant en médecine et sceptique sur tout le reste; entêté des privilèges de la Faculté, et plein d’aspirations libérales, parfois presque républicaines ; croyant au progrès , et ne cessant de médire du temps présent, d’exalter le passé. — L’on doit à M. Sainte-Beuve, sur cette intéressante physionomie littéraire l, une excellente étude, véritable modèle de cette critique ingénieuse et souple, de cet art infini des nuances, dont il a le secret. Le seul reproche que j’adresserais au spirituel académicien, c’est d’avoir trop mis en saillie ces contradictions apparentes, d’y avoir trop cherché un caractère complexe, et, comme il le dit lui-même, un esprit à bâtons rompus. Guy Patin n’y met pas tant de finesse. Sans doute, ce n’est pas un sys- > tématique, et je ne me chargerais pas de prouver que dans cette volumineuse correspondance écrite au courant de la plume, et qui touche à tout à propos de tout,
• il n’y ait pas bien des incohérences, bien des maximes démenties par les actes, beaucoup de l’impression du moment. A vrai dire, c’est même en partie ce qui en fait le charme. Et cependant, pour qui a longtemps fré-