‹ Les médecins au temps de MolièreChapitre 34 sur 223 · REPRÉSENTANT RE L’ANCIEN ESPRIT · texte numérisé non relu

REPRÉSENTANT RE L’ANCIEN ESPRIT

quenté cet aimable causeur, pour qui a pris le soin de le placer dans son milieu et à sa date, tout cela se tient et s’explique.

Et d’abord, comment rendre compte de ce singulier contraste? Voilà l’esprit le plus ouvert, le plus cultivé, le plus littéraire, dans la meilleure acception du mot; frondeur en politique, non-seulement parce qu’il appartient à la Fronde, mais parce qu’il est dans sa nature de s’attaquer à tout ce qui est abus, superstition, préjugé; hardi jusqu’au scepticisme, et par moments railleur jusqu a côtoyer l’impiété; d’une verdeur de langage à réjouir Rabelais et à effrayer Montaigne, et qui risquerait tout pour un bon mot. Mettez-le sur le chapitre de la médecine : il vous déclarera, non par entêtement de cuistre, ni par vanité de pédant de collège, mais par conviction sincère et réfléchie, que ce qui est, est pour le mieux; qu’en cela, comme en toutes choses, l’antiquité nous a laissé un idéal, qu’il n’est pas possible de surpasser, et qu’il nous est tout au plus donné d’atteindre, à force de la méditer. D’où vient cette unique exception à toutes ses tendances, ce libéralisme qui s’arrête à moitié chemin, et ne voit le progrès que dans l’immobilité?

Un seul mot le dira. Guy Patin est doyen : lorsqu’il ne l’est pas encore, on sent qu’il le sera; plus tard, il l’aura été. C’est là l’unité de sa vie. Il a étudié, dans tous les détails de son organisation, cette institution àlaquelle il doit tout ce qu’il est; il s’en est approprié l’esprit et la doctrine. Car ceci est essentiel à noter : la Faculté a une doctrine. Ce n’est pas ici le lieu de l’exposer, en-

GUY PATIN

core moins de la discuter. Bornons-nous pour le moment à cette remarque : l’introduction de l’expérience, ou, pour mieux dire, de la méthode expérimentale dans la médecine, est une idée toute moderne, beaucoup plus moderne qu’elle ne l’est dans la physique et dans les autres sciences. Au dix-septième siècle, on s’en tenait à l’observation pure et simple, appuyée sur la théorie et dirigée par elle. On croyait avec Hippocrate que la nature tend à la guérison, et que la maladie n’est que la manifestation extérieure d’un effort salutaire, d’un combat livré par les forces vives de l’organisme contre les causes qui tendent à le détruire; qu’en conséquence, le rôle du médecin doit se borner à tempérer les mouvements excessifs, à exciter ceux qui languissent, à surveiller, et rarement à provoquer l’apparition des crises d’où dépend le rétablissement de la santé; mais que surtout il doit respecter ce travail, et ne jamais le troubler : Quo vergit 7iatura , eo ducendum. 11 y a là un fond de vérité qui, quoi que l’on fasse, s’imposera toutoujours à la pratique, et que tous les systèmes ne pourront changer. S’il y a quelque chose à reprocher au dix-septième siècle, ce n’est pas tant d’avoir vécu dans ces idées, que de les avoir trop souvent déparées par un mélange abusif -d 'humorisme, dont Hippocrate, croyons-nous, se fût fort mal accommodé. La gloire de la science moderne, c’est d’avoir introduit l’analyse là où l’antiquité ne pénétrait que par une sorte d’intuition, d’avoir soumis à une critique sévère de prétendues lois, qui no paraissaient telles que pour être incomplètement

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