SON ATTACHEMENT AUX TRADITIONS
observées, d’avoir traduit ce mystérieux pouvoir de la nature en faits matériels, positifs et palpables. En réalité, elle se rattache par bien des côtés à la vieille tradition hippocratique; elle la complète, elle la corrige, elle ne la détruit pas.
Mais, pour en arriver là, il fallait du temps, de la persévérance, du génie sans doute, mais surtout une longue patience. Or, au temps de Guy Patin, comme à toutes les époques de transition, à côté des sages amis du progrès, il y avait les impatients, les aventureux, les turbulents, les révolutionnaires (qu’on me passe le mot); et, comme en médecine toute idée nouvelle, scientifique ou non, est susceptible de se traduire en beaux écus bien sonnants, et que le plus sûr moyen de faire fortune est de crier bien haut qu’on a un remède contre tous les maux, l’on conçoit qu’il ne fût pas toujours facile, même aux meilleurs esprits, de distinguer le bon grain d’avec le mauvais, et que l’on fût exposé à confondre parfois les véritables inventeurs avec les charlatans de la science, qui ne valent guère mieux que les charlatans de la profession.
Qu’on se représente la Faculté placée entre deux système contraires : d’une part, une doctrine appuyée nonseulement sur la tradition, ce qui est beaucoup, mais sur l'expérience de tous les jours, et sur des principes qui, je le répète, sont loin d’être hors d’usage, parce qu ils sont éternels; et, d’autre part, des aspirations plus ou moins vagues, des découvertes réelles mêlées de beaucoup d’alliage, de demi-vérités gâtées par des
GUY PATIN
erreurs évidentes. Son parti devait être bientôt pris; si son obstination fut souvent ridicule, il faut lui tenir compte de l’injustice et de la mauvaise foi de bien des attaques. Comme institution, elle était gardienne de l’honneur du corps; comme compagnie savante, elle se croyait chargée du dépôt de la bonne doctrine , que pour rien au monde elle n’eût voulu laisser péricliter entre ses mains. Ces deux choses n’en faisaient qu’une dans son esprit. Ajoutez-y la part d’humaine faiblesse apportée par chacun à l’association commune, et vous arriverez facilement à cette conséquence, que privilèges et enseignement sont inséparables : ébranler une pierre de l’édifice, c’est le compromettre dans son ensemble ; et, dans le temps où Louis X1Y dit comme une chose fort simple : «L’État, c’est moi,» la Faculté, elle aussi, pourrait s’écrier : « La science, c’est moi; » et certes, avec autant de raison. Il nous est facile d’en rire aujourd’hui; mais il nous serait plus difficile de prouver qu’à sa place nous eussions agi autrement.
11 faut d’ailleurs rendre justice à Guy Patin : ami de la tradition, il est adversaire très-décidé de la routine, et rien n’excite sa colère comme cet insupportable fatras de drogues compliquées et prétentieuses, empruntées aux Arabes par la médecine du moyen âge. Il voudrait élaguer toutes ces superfluités; il a pour maxime favorite : Pauca , sed selecta et probata remedia . Comme tous les esprits nourris de l’antiquité, il en a rapporté un grand amour de la simplicité des lignes ; il y a dans son horreur pour la polypharmacie quelque chose de ce