‹ Les médecins au temps de MolièreChapitre 36 sur 223 · SON INDÉPENDANCE · texte numérisé non relu

SON INDÉPENDANCE

sentiment qui, depuis la Renaissance, enveloppait toutes les œuvres de l’art gothique dans une réprobation commune. — Ce qu’il y a de comique, c’est que sa haine du pédantesque et du compliqué se trompe souvent d’adresse; volontiers, il prendrait Harvey pour un de ces cuisiniers arabes qu'il méprise si fort. Dominé par ce bon sens pratique qui est la seule supériorité du talent sur le génie, il ne se prononce définitivement ni sur la circulation, ni sur la question des vaisseaux lymphatiques. Il attend que ces découvertes fournissent leurs preuves, en servant la thérapeutique ; et en attendant il n’en a que faire.

Y. Cette tournure d’esprit, ce goût du naturel et de la simplicité en toutes choses, joint à un immense amour pour l’étude, va nous rendre compte de ses opinions et de ses goûts en philosophie, en littérature, en politique, comme aussi de ses relations sociales et de ses amitiés.

On le prend quelquefois pour un scolastique. Rien n’est plus faux. C’est son amour de l’érudition qui produit ce malentendu. Chez lui, Aristote est singulièrement tempéré par Epicure ; il se soucie fort peu du bagage de l’école et des subtilités métaphysiques. Quoique grand admirateur de Fernel, il ne lui pardonne pas d’avoir donné dans les qualités occultes et dans la démonomanie. Tout ce qui n’a pas d’application directe ne le touche guère. 11 lui faut une philosophie commode et de sens commun, qui ne s’enfonce pas trop avant dans la recherche des causes, et ne s'expose pas non plus aux

GUY PATIN

grandes chutes, dût-elle ne jamais s’élever bien haut. Dans Platon, il ne voit guère qu’un rêveur. Il n’entend rien à Descartes, et ne conçoit pas qu’un homme ne se donne la peine de battre en brèche les spéculations de l’École que pour mettre à leur place d’autres spéculations. Ses méprises à cet égard sont risibles. Il croit découvrir dans le novateur une arrière-pensée, celle de faire prévaloir de nouveaux principes en médecine, et cela lui déplaît l. A qui peut-elle profiter, en définitive, cett z prétendue nouvelle philosophie de M. Descartes? Aux circulateurs et aux donneurs d’antimoine. Le bel avantage ! « M. Plempius, professeur de médecine en Hollande, est mort. Adieu la bonne doctrine en ce payslà : Descartes et les chimistes ignorants tâchent de tout gâter, tant en philosophie qu’en bonne médecine. » Guy Patin ignorait très-probablement, en écrivant ces lignes, que ce Plempius, pour lequel son admiration est si grande, et qui, en effet, avait été l’un des plus fougueux adversaires de la circulation, avait fini par se convertir. Après plus de douze ans de controverse opiniâtre, il s’aperçut un jour qu’il s’était trompé, et fit publiquement amende honorable; rare exemple de probité scientifique, qu’il est bon de noter en passant.

Il semble que cette défiance à l’endroit de Descartes devrait, à l’occasion, se tourner en admiration pour Bacon; car Guy Patin l’a lu, mais il n’a pas saisi la

l. Voy. Disc, de la méthode , 6e partie.

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