NATURE DE SON OPPOSITION
malade, il en ressent une angoisse indicible : « Mgr le Dauphin est malade, on fait ici des prières publiques pour sa santé. Oh! Seigneur, que le malheur de sa mort n’arrive jamais de nos jours! J’aimerais mieux mourir que de voir mourir à Compiègne ce petit prince, qui est nécessaire à la France et même à toute l’Europe. » On reconnaît là l’accent de l’honnête homme ; et au fond, dans cette âme libre de toute ambition personnelle, et sincèrement éprise du bien public, le bon citoyen l’emporte toujours sur l’homme de parti. Au surplus, si le spectacle des désordres et des misères morales de son temps le rend parfois aveugle et injuste, s’il a des violences de langage que peut seule expliquer la passion du moment, ne nous en plaignons pas. L’histoire, qui voit les choses de loin, et qui forcément les juge par leurs résultats, n’est-elle pas souvent, elle aussi, injuste à force d’impartialité? Dans cette période agitée, et après tout glorieuse, qui s’étend de l’avénement de Richelieu à la mort de Mazarin . elle nous montre avant tout une œuvre capitale accomplie : l’unité de la monarchie définitivement fondée sur les ruines de la féodalité, la France, fortifiée au dedans et agrandie au dehors par l’indomptable persévérance de deux grands ministres. Elle a raison en un sens. Mais les violences de Richelieu en sont-elles moins odieuses? La fourberie, l’avarice sordide, les honteuses rapines de Mazarin en sont-elles plus excusables? Il est bon pour l’honneur de la morale en ce monde que le témoignage trop désintéressé de la postérité ne soit pas seul entendu ,
GUY PATIN
et que la protestation des contemporains contre des crimes trop facilement oubliés fasse comme un salutaire contre-poids aux défaillances et à la complicité de l’histoire.
VII. Le témoignage de Guy Patin a pour nous l’avantage d’être celui d’un homme privé, content de son rôle, et n’en voulant pas sortir. C’est là en effet , dans l’abandon de ses relations intimes, qu’il nous apparaît avec tout son charme, et sous son véritable jour. Arrivé à la maturité, il a une fortune honorable qui lui permet quelques loisirs. On le sait homme de ressource, causeur instruit et agréable, et il y a d’honnêtes gens qui ne sont pas fâchés de simuler une indisposition, pour avoir le plaisir de se faire guérir par lui. Il y va sans prétention, ne cherchant pas à s’en faire accroire, mais sachant son prix, et profitant delà situation. Il hait la philargyrie , et saurait au besoin se contenter de peu ; mais en vrai Picard, il ne veut pas être pris pour dupe : « Quand j’étais jeune, dit-il, je rougissais de ce qu’on m’offrait de l’argent; aujourd’hui je rougis quand on ne m’en présente pas. »
Le proverbe : Dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui tu es , pourrait lui être appliqué de la façon la plus honorable. Ses premières et plus intimes amitiés sont pour des confrères, les Belin, les Spon, les Falconnet, gens d’esprit et de savoir, avec qui l’on peut tout dire et s’épancher librement : ils ont mêmes goûts, mêmes habitudes d’esprit, une communauté d’idées à peu près complète. Hors de là, il ne sort guère de la magis-