‹ Les médecins au temps de MolièreChapitre 43 sur 223 · SES AMITIÉS · texte numérisé non relu

SES AMITIÉS

trature, à laquelle d’ailleurs il se rattache par la famille de sa femme ; c’est qu’il y a, en effet, entre sa profession et la noblesse de robe plus d’une analogie de sentiments et de mœurs. Il fréquente assidûment le président de Thou, frère de ce compagnon d’infortune de Cinq-Mars, qu’il pleure encore à vingt ans de distance. Il a pour voisins et pour amis M. Miron, président aux enquêtes, et M. Charpentier, conseiller au Parlement. « On nous appelle les trois docteurs du quartier. Notre conversation est toujours gaie. Si nous parlons de la religion ou de l’État, c’est toujours historiquement, sans songer à réformation ou à sédition. Nous nous disons les uns aux autres les choses à peu près comme elles sont. Notre principal entretien regarde les lettres, ce qui s’y passe de nouveau, de considérable et d’utile. L’esprit ainsi délassé, je retourne à ma maison où, après quelque entretien avec mes livres, ou quelque consultation passée, je vais chercher le sommeil. »

Il a encore pour ami ce président Blancmesnil dont le nom est inséparable de celui du bonhomme Broussel, celui-là même dont l’arrestation fit tant de bruit, et commença les troubles de la Fronde. « Il voudrait bien me tenir souvent en sa maison de Blancmesnil, à trois lieues d’ici, mais je ne saurais quitter Paris. Quand il a besoin de mon conseil, il m’envoie un coureur gris qui me porte là en cinq quarts d’heure ; et après avoir bien soupé et bien causé fort avant dans la nuit, nous deux seuls (car il n’a ni femme, ni enfants, ni n’en veut avoir, ni volets même) je dors le reste de la nuit, pour

GUY PATIN

en repartir le lendemain de grand matin. C’est un des plus honnêtes hommes du monde, et un des plus sages pour son âge, n’ayant pas encore atteint l’âge de trente-deux ans, avec vingt mille livres de rente, à trois lieues de Paris. Nous en disons de bonnes, nous deux, quand nous sommes enfermés. »

Ceci nous donne exactement la mesure de sa résistance au pouvoir : beaucoup d’indépendance, surtout en paroles ; grande liberté d’allures, mais en tête à tête, et entre quatre murs. Cet esprit dominait à la Faculté. Bien que composée en majorité de mécontents, nous ne la voyons pas jouer un grand rôle dans les menées de la politique et dans les agitations du dehors. Elle avait bien d’autres affaires. Les troubles intérieurs de cette petite république suffisaient à l’activité de sesmembres, comme les honneurs du professorat et du décanat suffisaient à leur ambition. C’était autant de gagné pour la tranquillité publique.

Mais l’amitié la plus faite pour honorer la mémoire de Guy Patin, est celle qui le lie avec le premier président de Lamoignon. Celui-ci le comble de prévenances , l’invite à dîner toutes les semaines, et passe avec lui tout le temps qu’il peut dérober aux devoirs accablants de sa charge. Les rôles sont ici bien marqués : Lamoignon le traite comme un égal ; pour lui, il se sent profondément honoré de cette bienveillance ; il est à l’aise avec le premier magistrat de son temps, homme instruit, indulgent et d’un commerce facile ; en montant d’un échelon, il sentirait, ou on lui ferait sentir son in-

Page 1