GABRIEL NAUDÉ
nages qui ont été faussement soupçonnés de magie; œuvre bizarre, où il prend successivement la défense de Zoroastre, d'Orphée, de Pythagore, d’Alexandre, de Numa, de Virgile, de Raymond Lulle, de Cardan, du pape Silvestre II, et de mille autres hommes illustres, dont il réduit les faits et gestes prétendus merveilleux aux proportions de phénomènes naturels et historiquement explicables. Il montre avec une grande supériorité de raison, et quelquefois avec un rare bonheur d’expression, que ce qui fait le prestige de tel grand homme qui impose à la foule, c’est l’ignorance du commun des hommes : « Ces philosophes, dit-il, s’élevaient à des contemplations si hautes et si relevées par-dessus l’ordinaire des autres, que tous ceux qui ne faisaient que ramper à comparaison, étaient contraints de les admirer, ensuite de quoi ils les blâmaient comme trop audacieux et surnaturels, soit qu’ils les jugeassent tels par l’imbécillité de leur jugement, ou plutôt qu’ils le fissent à dessein de les calomnier... Tout ce que les plus subtils et ingénieux d’entre les hommes peuvent faire en imitant ou aidant la nature, a coutume d’être compris sous le mot de magie, jusqu’à ce qu’on ait découvert les divers ressorts et moyens qu’ils pratiquent pour venir à bout de ces opérations extraordinaires; ce que l’on a pu remarquer parmi nous à l’invention du canon et de l’imprimerie, et à la découverte du nouveau monde, les peuples duquel croyaient de prime face que nos navires fussent faits par magie, nos voûtes par enchantement, et que les Espagnols fussent des diables qui les venaient dé-
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truire avec la foudre et le tonnerre de leurs arquebuses et pistolets. » En fait, la seule magie que reconnaisse Naudé, au milieu d’une classification prétentieuse qui sent sa scolastique, c’est celle « qui consiste à s’élever à des spéculations plus éminentes, se tirer de la presse, s’écarter du commun, prendre l’essor et se guinder à tire-d’aile à ces voûtes azurées du plus pur de notre âme, à ce paradis terrestre de la contemplation des causes. » Il discute à sa manière le fameux démon de Socrate, et croit « qu’il n’était autre que la bonne règle de sa vie, la sage conduite de ses actions, l’expérience qu’il avait des choses, et le résultat de toutes ses vertus, qui formèrent en lui cette prudence, laquelle peut être à bon droit nommée le lustre et l’assaisonnement de toutes les actions, l’équerre et la règle de toutes les affaires, l’œil qui tout voit, tout conduit et ordonne, et pour dire en un mot, l’art de la vie, comme la médecine est l’art de la santé. »
Il est fâcheux que l’exécution ne soit pas toujours à la hauteur de l’entreprise, et que Naudé n’ait pas la méthode, la simplicité, ni même la critique nécessaire à une œuvre de ce genre. Son érudition le mène, plutôt qu’il ne s’en sert. Il se moque quelque part, et agréablement, de « la coutume introduite depuis quelque temps de faire valoir la polymathie, parler à chaque sujet de toutes choses et à chaque chose de tous sujets, et n’avoir point d’autre but en écrivant que de ramasser et recueillir tout ce que l’on peut dire et ce qui s’est jamais dit sur le sujet que l’on entreprend de traiter ;
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n’étant plus question de viser à mettre dedans, mais à qui fera de plus belles courses, plus longues, et mieux diversifiées. » Il ne saurait mieux se faire son propre procès ; car ce sont bien là ses défauts, qui empêcheront toujours ses ouvrages d’être lus avec plaisir.
IX. Il en a un autre beaucoup plus grave : c’est un scepticisme pratique, une absence de sens moral, démentie, je le veux bien, par sa vie privée (là-dessus ses biographes sont unanimes) ; mais est-ce notre faute, à nous qui sommes obligés de le chercher dans ses ouvrages, si en cela l’écrivain ne vaut pas l’homme? Son titre de médecin lui est un prétexte à se railler de tout, et il a ce travers de certaines gens qui, pour en savoir un peu plus long que les autres sur la machine humaine, se croient en droit de n’y rien respecter, même le sentiment du juste et de l’injuste. Il a un mot qui pour lui couvre tout, et explique tout : La Politique. Par là les plus grandes fourberies des hommes d’État de tous les temps, les jongleries par lesquelles ils dupent la multitude à leur profit, se trouvent non-seulement expliquées, mais justifiées. Naudé croit, comme Guy Patin, que la politique est une école de brigandage et de duplicité ; mais tandis que Guy Patin en conclut qu’un honnête homme doit s’en abstenir, et fuir la cour comme un mauvais lieu , Naudé déclare qu’il est bon qu’il en soit ainsi, et érige le fait en maxime. Il affecte une admiration sans bornes pour Machiavel, dont il n’a pas d’ailleurs les grandes qualités, et c’est, je pense, le
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désir de l’imiter qui lui dicta son livre : Science des Princes , ou considérations politiques sur les coups d’État. La doctrine en est fort simple : Tous les coups d’État sont bons, pourvu qu’ils réussissent, et le pouvoir a toujours raison ; Naudé approuve tout, jusqu’à la Saint-Barthélemy, et il prend chaudement la défense de ce pauvre Charles IX , si lâchement abandonné par tous les historiens.
C’est pour appliquer ces théories aux événements contemporains, qu’il publia pendant la Fronde, et en réponse aux Mazarinades, une sorte de pamphlet ministériel, avec ce titre : Mascurat , ou jugement de tout ce qui a été imprimé contre le cardinal Mazarin depuis le sixième janvier jusqu ci la déclaration du premier avril, mil six cent quarante-neuf. Mascurat (anagramme, à ce qu’il paraît, de R. Camusat) est un imprimeur bel esprit, qui, trouvant le pain cher et les temps durs, s’est mis d’abord à écrire pour occuper ses presses, puis, le pain ayant encore augmenté, a pris le parti de colporter ce qu’il a écrit et imprimé; sorte de Figaro qui sait se pousser auprès des grands, et que ses industries multiples ont fait apprécier du cardinal. L’Éminence a pour lui des bontés, dont il se montre reconnaissant, en prenant sa défense contre tout venant. Il rencontre sur son chemin le libraire Saint-Ange, et naturellement la conversation s’engage sur les affaires de librairie. Saint-Ange a beaucoup vendu de ces libelles qui courent les rues, et quoiqu’il confesse franchement que son but principal est d’y gagner sa vie, il est fort
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disposé à partager des opinions qui sont pour lui si lucratives.
La donnée, comme on voit, est ingénieuse, et l’action s’engage vivement dès le début. De la question commerciale, la conversation passe bien vite à l’appréciation du contenu des brochures mazarines. Mascurat les attaque, Saint-Ange les défend, et comme ils prévoient que le sujet peut les entraîner loin, les deux interlocuteurs entrent dans un cabaret, où ils se mettent à deviser des affaires du jour. Leur entretien a tout le décousu que le lieu et la situation comportent. Ils ne s’interrompent que pour boire, et ce dialogue, qui dure toute une journée, et qui ne s’arrête que parce qu’il faut bien que tout ait une fin, forme un énorme volume écrit tout d’une haleine, sans la moindre division de chapitres; ce qui est déjà un défaut. Chemin faisant, on y cause de tout, de la guerre, des voyages, de l’origine de la poésie macaronique, de la création de la bibliothèque Mazarine et des soins qu’elle a coûtés, des histoires de sorcellerie et de sabbat, ï en un mot de tout ce dont Naudé s’est occupé ou s’occupera jamais, le tout entremêlé de milliers de citations grecques, latines, italiennes et espagnoles.
« C’est un commun dire qu’en fait de religion, de médecine et de gouvernement, chacun se pique d’être savant. » Là-dessus, nos deux compères font comme les autres ; et ils discutent, sur ces matières, à peu près toutes les questions humainement discutables. L’astrologie surtout leur tient beaucoup au cœur ; on pourrait
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se demander pourquoi, si l’on ne savait que l’auteur, qui les met en scène, en a fait l’objet favori de ses réfutations. Ils tombent assez facilement d’accord sur l'absurdité des préjugés vulgaires, « ce qu’étant une fois établi, messieurs les astres auront tout le loisir de se promener, puisque l’intendance qu’ils avaient sur nos actions ne leur donnera plus tant de peine comme elle a fait jusques à présent. » Le reste est discuté sur ce ton.
Quant au Mazarin, qui est surtout en cause, il ne faut pas s’attendre à voir sa conduite jugée ex prof esso, en bien ni en mal. Mascurat se montre même d’abord assez accommodant : « Le cardinal est homme, et comme tel humaniase nihil alienum putat ; tout ce qu’il peut avoir de bon, c’est qu’il choppe et bronche moins souvent que ne ferait pas un autre qui serait à sa place, et qui aurait moins d’expérience et de capacité que lui. » Il demande fort sagement qu'oli tienne compte au ministre de son bon vouloir, des embarras d’une régence, des difficultés qu’on lui suscite, de son autorité « bornée par la minorité du roi, enviée par tous les ambitieux de la cour, blâmée des malcontents, et généralement odieuse à tous les peuples, comme sont d’ordinaire les médecins aux malades, dans le renfort de leurs maladies ou à cause des récidives, encore bien qu’ils fassent humainement tout ce qu’ils peuvent, et qu’ils n’omettent rien ni de leur art, ni de leur industrie, pour les soulager de tous les fâcheux accidents. »
Tout cela pourrait être accordé sans grande difficulté. Mais Mascurat s’échauffe dans la discussion, et